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  • Le clitoris, ou le long retard de la connaissance

    Le clitoris, ou le long retard de la connaissance

    Vingt-huit ans plus tard, le clitoris a enfin sa carte, son anatomie complètement cartograĥiée. Cette nouvelle peut paraître anecdotique au vu des informations qui occupent les journaux télévisés. Pourtant, c’est une petite révolution. Alors que peu de personnes découvrent le bouton du plaisir féminin, combien de femmes connaissent leurs anatomies ? Les recherches menées à Amsterdam apportent un éclairage nouveau sur un organe féminin qui, jusqu’à preuve du contraire, est exclusivement dédié au plaisir.

    Tandis que Capucine rentre de cours, elle surprend une discussion entre lycéennes qui lui semble lunaire. « Attends… quoi ? Vingt‑huit ans après ? » Les scandales et procès étant monnaie courante ces derniers jours, elle n’y prête pas plus attention que ça… jusqu’au mot qui sonne comme un glaive : Clitoris. Intriguée, elle se glisse dans la peau d’une journaliste.

    Vingt-huit ans plus tard, le clitoris a enfin sa carte…

    Discrètement, elle suit deux copines jusqu’au café. Le duo tombe sur l’info : « le clitoris a enfin été cartographié avec précision, près de trente ans après l’organe masculin ». Elles rient un peu, s’en étonnent beaucoup, et finissent par mettre le doigt sur un marronnier médical. Le corps de la femme a longtemps été un sujet sur lequel la science a progressé avec du retard.
    — Attends… quoi… 28 ans après ? demande Caroline

    — Le pénis avait sa cartographie depuis presque trente ans, et là, on découvre à peine celle du clitoris, relate Clarisse

    — Oui. Apparemment, même pour l’anatomie, on était sur liste d’attente.

    Femmes, rire, téléphone

    Une fois assise, l’une d’elles relève les yeux de son téléphone, mi-amusée, mi-agacée. En face, son amie éclate de rire. Pas un grand rire moqueur, mais ce rire très féminin, très connu, qui sert à accueillir une absurdité sans s’énerver tout de suite.

    — C’est quand même fascinant, dit la première. On vit à l’époque des applications qui savent quand tu dors mal, des montres qui analysent ton stress, de l’IA qui rédige un courriel en huit secondes… et on découvre encore le corps des femmes… avec trente ans de retard.

    — Mais non, voyons, répond Clarisse. On fabrique une carte routière, pour ceux qui ne le trouvent pas.

    (Crédits : Guillermo Berlin/Pexels)

    Les deux sourient. Et puis il y a ce silence. Celui où l’on perçoit soudainement une nouvelle surprenante, voire insolite. Une chose intime, quelque chose de plus ancien, de plus profond, de plus familier aussi. Car enfin, la question mérite d’être posée : comment un organe dédié uniquement au plaisir a pu autant de temps être ramené à une simple excroissance. Excroissance que l’on mutile encore, qui n’est autre que le cheval de bataille du prix Nobel de la paix de 2018, le Docteur Denis Mukwege.

    Il est l’un des organes les moins étudiés du corps humain. Car de nombreux tabous culturels freinent depuis longtemps la recherche scientifique. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’il fait son apparition dans les manuels d’anatomie. Pour peu qu’il ne soit pas considéré et décrit comme une simple version miniature du pénis.

    C’est grâce aux dons d’organes que deux bassins féminins sont étudiés. La chercheuse Ju-Young Lee et ses collègues du Centre médical universitaire d’Amsterdam ont réalisé des scans 3D en utilisant des rayons X à haute énergie, dit rayonnement synchrotron. Ces données uniques révèlent la trajectoire complexe du nerf dorsal du clitoris. Il est le principal nerf sensoriel. Elles font apparaître « les troncs nerveux dans le gland clitoridien ont été révélés, avec un diamètre maximal allant de 0,2 à 0,7 mm ». (Crédits : Ketut Subiyanto/Pexels)

    Femme, rire, extérieur

    Pendant qu’on nous parle partout de progrès, de visibilité, d’inclusion, d’équilibre, d’équité et d’attention portée aux femmes, à leur santé, à leur parole, à leur place. La nouvelle a quelque chose de délicieusement ironique.

    — Franchement, dit Caroline, on a réussi à faire du corps féminin un continent habité depuis des siècles… mais encore mal cartographié.

    — Oui. Et après, on s’étonne que tant de femmes aient grandi avec une idée brumeuse de leur propre anatomie, répond Clarisse, quant aux hommes, n’en parlons pas…

  • Qui est le chasseur le plus silencieux : hibou, serpent, chat…

    Qui est le chasseur le plus silencieux : hibou, serpent, chat…

    Ils glissent, rampent, volent ou attendent… sans que rien ne trahisse leur présence. Dans la nature, le silence n’est pas une simple absence de bruit : c’est une stratégie. Selon les espèces, il passe par un vol feutré, une progression discrète sur le sol, une immobilité parfaite ou une attaque préparée au millimètre. Il n’existerait donc pas un seul « champion ». Tout dépend du milieu, du support et de la technique de prédation. Car, tandis que nous faisons crisser nos chaussures sur le gravier, eux se faufilent comme des ombres vivantes.

    Dans l’univers des chasseurs, le silence est un art de vivre. L’un vole sans bruit, l’autre effectue une économie de tapage, quand une se dissimule et attend dans l’ombre. Plongeons dans le monde fascinant de ces prédateurs silencieux, ces maîtres du camouflage qui traquent des proies sans tintamarre. Et l’homme dans tout ça, est-il capable de se taire ?

    La maîtrise de l‘environnement et du bruit

    Le hibou est le maître incontesté du silence, sans conteste. Chez les strigidés, il est une raison d‘être, une arme redoutable. Leur plumage souple, dense et duveteux atténue le bruit produit par le déplacement de l’air. Cette discrétion leur permet d’approcher une proie sans l’alerter, comme de mieux percevoir les sons émis au sol. Ce n’est pas de la magie au sens stricto sensu. Son secret repose sur la structure de ses ailes et du plumage. Les scientifiques parlent de bord d’attaque dentelé, de surface veloutée et de bord de fuite frangé.

    Hibou, nature, oeil

    Sur le bord d’attaque des grandes plumes se trouvent de petites dentelures en forme de peigne — appelées serrations.

    Leur rôle est de casser le flux d’air en micro-turbulences. Au lieu d’émettre un souffle net et assourdissant, comme le pigeon, l’air est fragmenté. Ce qui diminue le bruit aérodynamique.

    Leur surface d‘un aspect duveteux et velouté, nommé outre-Manche « dorsal velvet ». Ce velours, lié aux barbules des plumes, amortit le bruit produit par le battement des ailes. À l’arrière, la frange dissipe le reste des turbulences avant qu’elles ne deviennent audibles. En fin stratège, le hibou réalise l’atténuation lors du vol de manière quasiment constante, afin que cela ne vienne pas perturber son écoute, car seul le bruit des ailes qui atteint ses oreilles bloque son audition. (Crédits : Jean Van der Meulen/Pexels)

    « Le vol silencieux permet au hibou d’entendre et de localiser plus efficacement ses proies. Cinq variables influencent l’automasquage : le son produit par les ailes (et le corps) du hibou en vol (dBowl), le son produit par la proie (dBprey), le bruit ambiant (dBbkgd), l’atténuation du son de la proie par l’environnement jusqu’au hibou (dBenvt) et la capacité auditive (kowl) du hibou à localiser le son de la proie malgré les bruits parasites. » Cela donne une formule mathématique qu’il applique à chaque instant : (dBowl — dBenvt)/(dBbkgd + dBprey) > kprey. Enfin, le hibou possède de grandes ailes par rapport à sa masse corporelle. Cette morphologie lui donne une forte portance, avec une économie de mouvements. Or, un vol lent et souple produit moins de bruit qu’un vol rapide et nerveux, CQFD.

    La progression discrète tout en douceur

    Deux autres chasseurs adoptent une méthode bien à eux. Le serpent se déplace rarement dans le silence absolu, car son mouvement repose sur l’action de ses muscles et sur le contact des écailles ventrales avec le substrat. Selon l’espèce et le terrain, il peut avancer avec une remarquable discrétion, surtout sur des surfaces souples ou peu bruyantes. Si sa progression du reptile repose sur la contraction des muscles axiaux et sur l’appui des écailles ventrales, les biologistes observent des modes de déplacement distincts : l’ondulation latérale, la rectiligne, le concertina ou encore le sidewinding. Sur un sol meuble, souple ou irrégulier, le déplacement peut être très discret.

    A contrario, sur des feuilles sèches, du gravier ou tout support sonore, il devient plus audible. Il est donc plus juste de parler de furtivité variable que d’un mouvement totalement silencieux ou « sans frottement ».

    Si le serpent tente de faire le moins de bruit, il n’est pas plus sourd que vous et moi. Une étude de 2023 de la Dre Christina Zdenek démontre qu’il existe « deux types d’audition : l’audition tactile par les écailles du ventre et l’audition aérienne par leur oreille interne ». Bien que très venimeux, le taïpan a tendance à s’enfuir lorsqu’il entend des sons, parce qu’il se sent malgré tout vulnérable. Un tout autre chasseur, qui héberge chez lui contre bon traitement et affluence de croquettes un humain : le chat dit domestique. Il est de loin l‘exemple le plus parlant, concernant la marche silencieuse. (Crédits : Dim Hou/Pixabay)

    Chat, fleur, sol

    Sa marche digitigrade — autrement dit sur les doigts — contribue à sa progression discrète. Ses coussinets plantaires jouent un rôle majeur. Ils absorbent les chocs et atténuent le bruit du pas. À cela s’ajoutent les griffes rétractiles, qui restent gainées au repos, évitant un contact avec le sol et facilitant l’approche furtive. Enfin, la coordination générale, associée à la souplesse du rachis et à une pose du pied très maîtrisée, donne au chat cette qualité d’approche si caractéristique : chez lui, le silence n’est pas un effet isolé, il est intégré à toute la mécanique du corps.

    Le Thomise enflé, ou araignée-crabe se camoufle dans les fleurs…

    L’araignée-crabe pourrait s’amuser à « un, deux, trois, soleil », le jeu de l‘immobilisme. Elle incarne l’art de l’embuscade statique. Chez le thomise variable — Misumena vatia —, le silence passe d’abord par l’attente. Cette araignée peut se poster sur une fleur, où la femelle adapte sa couleur au support, puis chasse à l’affût. Partisane du moindre bruit, elle ne poursuit pas sa proie. Elle la laisse venir à elle. Des sources naturalistes et zoologiques indiquent qu’elle prélève notamment des insectes pollinisateurs attirés par les inflorescences, comme certaines abeilles. Ici, la discrétion n’est pas seulement acoustique : elle est aussi visuelle, fondée sur le camouflage et l’immobilité.

    Fleur, Marguerite, blanc

    Le silence peut parfois être une notion différente selon le point de vue. En ce sens, l’araignée-crabe, de la famille des Thomisidae, est un exemple à part entière. Son corps est souvent court, large et aplati, ses deux premières paires de pattes plus longues et plus robustes. Elles sont orientées de façon latérigrade. Elle peut se déplacer de côté ou à reculons, comme un petit crustacé décapode végétal posé sur une fleur, mais ne possède que six yeux.

    Mais la particularité qui nous intéresse est sa stratégie. Contrairement aux aranéides qui construisent une toile de capture, elle chasse à l’affût. Elle reste immobile sur une feuille, une écorce ou une tige, puis saisit brutalement un insecte pollinisateur qui passe à porter (Papillon, mouche, abeille…). Elle est souvent observée sur les apiacées et les astéracées.

    En mode camouflage

    Autre trait remarquable, elle dispose d‘un camouflage chromatique. Chez certaines espèces, notamment Misumena vatia, la femelle diversifie sa couleur entre le blanc, le jaune et parfois le vert pâle. Cette transformation demande plusieurs jours et repose sur des mécanismes pigmentaires actifs.

    Chez elle, la vision semble jouer un rôle dans le choix du support et dans le changement de teinte. Ainsi, des études mettent en évidence des photorécepteurs sensibles à l’UV… et au vert. Et chez d’autres, comme Thomisus spectabilis, le système est encore plus subtil. Sa robe ne sert pas toujours à disparaître, elle peut aussi créer un contraste visuel avec la fleur et modifier le comportement des pollinisateurs… un piège dans le piège.

    (Crédits : Maria Ilaria Piras/Pexels)

    En somme, l’araignée-crabe est une chasseuse d’embuscade, dotée de pattes préhensiles, d’un déplacement latéral, d’un mimétisme efficace, et, chez certaines espèces, d’une étonnante plasticité colorée. C’est moins une tisseuse qu’une stratège : immobile, patiente, presque invisible — puis foudroyante… dans un silence assourdissant.

    Alors, qui est le plus silencieux ?

    À l’heure où nos environnements sont saturés de sons, ces prédateurs rappellent une vérité simple. Dans la nature, l’efficacité ne réside pas toujours à la vitesse ou à la force. Elle demeure aussi à l’effacement. Chasser sans bruit, ce n’est pas disparaître. Au contraire, c’est faire du silence un outil de précision.

    Chez l’animal, le silence n’est pas seulement une absence de bruit, c‘est une manière d’être. Il embrasse la forme du corps, la matière des plumes, le velours des coussinets, la souplesse d’une écaille, l’immobilité presque surnaturelle d’un aranéide tapie dans la lumière d’une fleur. Le hibou fend la nuit sans la froisser. Le chat surfe sur le sol avec une retenue consciente.

    Le serpent épouse la terre qu’il effleure. Le Thomise enflé pousse la discrétion jusqu’à l’effacement. Comme si subsister exige de se soustraire au regard. Chez eux, la furtivité n’est ni une méthode ni un apprentissage. Elle est inscrite dans leurs ADN. Un bijou poli patiemment par les siècles, par la chasse, par la peur, par nécessité, de vivre ou de survivre.

    L’être humain, lui, vient au monde en criant. Sa présence pèse, frappe, heurte. Il ne possède pas d’emblée ce silence qui, chez l’animal, coule de source. Il doit l’inventer. Il apprend à ralentir, à poser le pied avec précaution, à retenir son souffle, à écouter le sol avant de s’y abandonner.

    Savoir faire silence, et écouter

    Là où l’animal porte la discrétion dans sa chair, l’homme doit la faire naître dans sa conscience. C’est là que réside la différence. L’animal possède le silence pour évidence, l’être humain, s’offre une discipline de l’âme et du corps. Se taire en marchant, pour nous, n’est pas tout à fait naturel. C’est une élégance.

    Dans le règne animal, le silence est un outil d’efficacité. Il permet de surprendre, de réduire le stress, d’éviter d’alerter d’autres prédateurs ou concurrents, voire de protéger la cachette comme le nid. (Crédits : Andrea Piacquadio/Pexels)

    Homme, chut, chauve

    Les artistes de l’ombre nous entendent… mais la réciprocité n‘existe pas. À l’heure où notre monde bruisse de vacarmes — même pour les véhicules électriques, nous ajoutons du bruit de notifications — et de pas précipités, ces chasseurs nous rappellent qu’il est possible de vivre dans l’écoute plutôt que dans le brouhaha.
    Et si, pour mieux comprendre la nature, on commençait par se taire ?

  • Qui a le plus gros cerveau : la mouche ou l’être humain ?

    Qui a le plus gros cerveau : la mouche ou l’être humain ?

    On la chasse d’un revers de main, on peste contre son bourdonnement entêtant et on la soupçonne de ne servir à rien. Et pourtant… la mouche, cet insecte que l’on croit bête et sans mémoire, recèle bien des surprises. Si elle ne joue pas tout sur son physique, elle oublie qu’elle n’a aucune chance. Car derrière ses ailes fines et ses yeux en mosaïque se cache une vérité de lapalissade. L’être humain a le plus gros cerveau, sans aucun doute. Mais la mouche qui existe, elle, depuis 240 millions d’années, doit a priori mieux s’en servir.

    Capucine est de retour pour le week-end à Berd’huis, elle doit couvrir les élections municipales pour son école. Le premier adjoint sortant, Alain Sabras, y présente sa liste en ce 15 mars 2026, car l’ancien édile, Brigitte Luypaert, a déposé son tablier après un quart de siècle aux commandes. Les prémices du printemps colorent le ciel, les arbres et les odeurs, et le gel fait craindre pour les fruitiers. Si bien que comme chaque année, son grand-père, Sépa Phot, va s’évertuer, tant bien que mal à courir les mouches. Mais comme toujours, ces petites empêcheuses de tourner en rond vont le rendre fou. Mais peut-être pas autant que la politique.

    — Papy, tu installes déjà tes pièges à mouches, questionne Capucine

    — Oh oui, le combat est en marche. Cette année je gagne la manche.

    — Mais bien sûr s’esclaffe-t-elle.

    Puis la jeune femme s’interroge. « Comment est-il possible qu’une si petite créature arrive à s’échappe à chaque fois ? ». Papy dit toujours que nous sommes intelligents, que notre cerveau a des milliards de neurones. Apparemment, ce n’est pas encore suffisant quand je vois l’actualité. Mais la mouche a-t-elle réellement un cerveau, se questionne-t-elle. Comme toute espèce vivante sur cette Terre, ou presque, il semble de prime à bord, qu’elle en soit dotée. Mais avoir un cerveau rempli de neurones ne signifie pas forcément être intelligent, s’amuse-t-elle.

    Un cerveau minuscule, mais bien réel

    Il y a, dans notre manière de juger les bêtes, une arrogance humaine. Ce qui est petit serait simple, et ce qui nous agace serait forcément stupide. La mouche dément ce préjugé avec une élégance quasi vexante. Car la réponse est sans appel. Oui, la mouche possède un cerveau. Il est proportionné, bien entendu. Chez la drosophile (mouche du vinaigre), son encéphale compte environ 140 000 neurones, contre 250 000 chez la fourmi (86 milliards du côté de l’être humain). À l’échelle du vivant, c’est peu. À l’échelle de l’efficacité, c’est formidable, vous ne trouvez pas ?

    Mouche, nature, insecte

    Car ce minuscule organe suffit à traiter des informations visuelles, à guider le vol, à détecter le danger et à adapter le comportement. Chez elle, chaque circuit va droit au but. Le cerveau est relié à des ganglions nerveux situés dans le thorax et l’abdomen, qui agissent comme des relais. Chaque neurone est mis à profit, sans superflu.

    Alors, réduire la mouche à un simple insecte mécanique est une erreur. Elle dispose de capacités cognitives étonnantes. Sa vision, par exemple, repose sur des yeux composés de milliers d’unités visuelles, les ommatidies, capables de détecter le moindre mouvement en une fraction de seconde.

    Là où nous voyons une scène continue, elle perçoit une pluie de signaux, de variations, de mouvements. (Crédits : Satheesh Cholakkal/Pexels)

    C’est précisément cette architecture qui fait sa force. La mouche détecte très vite les changements autour d’elle. Un geste brusque, une ombre, une menace… tout est presque aussitôt repéré. Ce que nous prenons pour de la nervosité n’est rien d’autre qu’une lecture fulgurante de la réalité. En plus, elle possède aussi une forme de mémoire. Des démonstrations révèlent que les mouches peuvent associer une odeur à une expérience négative, et éviter cette odeur par la suite. Une capacité d’apprentissage simple, mais présente.

    L’art de l’évasion sur six pattes

    Qui n’a jamais tenté d’attraper une mouche, pour la voir s’échapper à la dernière seconde ? Ce n’est pas de la magie, mais de la biologie. Son tout petit cerveau lui permet de traiter l’information sept fois plus vite que le nôtre. Elle dispose d’un système sensoriel associé à un moteur d’une redoutable rapidité. Lorsqu’un danger survient, elle peut préparer sa fuite et s’envoler en une fraction de seconde. Ce n’est pas de la ruse, c’est bien mieux. Elle s’est fait une spécialisation biologique si fine qu’elle donne l’illusion de l’anticipation. Ce sens de l’évasion, allié à un temps de réaction fulgurant, explique pourquoi elle semble toujours avoir une longueur d’avance.

    Un cerveau petit, mais redoutablement bien calibré pour survivre. Un modèle pour la science. L’ironie de l’histoire, c’est que la mouche, que beaucoup considèrent comme superflue, est l’un des êtres les plus étudiés par les chercheurs. Les chercheurs ont utilisé la drosophile depuis plus d’un siècle dans les laboratoires. Son cerveau simplifié, sa courte durée de vie et son génome bien connu en font un modèle de choix pour étudier la mémoire, les comportements, et même certaines maladies humaines, comme Parkinson ou Alzheimer.

    Mais elle rejoint l’homme au moins sur un aspect. Des chercheurs britanniques ont testé la réaction au danger des mâles drosophiles lorsque, sur un malentendu, ils possèdent une chance de conclure, une chance de s’accoupler. Ils constatent alors que lorsque le mâle est sur le point de finaliser, il ne réagit plus du tout au danger, il reste concentré sur son objectif. Ainsi, l’amour rend aveugle… (Crédits : Pixabay/Pexels)

    Mouche, insecte, nature

    Alors, la mouche a-t-elle un cerveau ? Oui, plus gros que le nôtre, non. Mais sans aucun doute le plus efficient en mode survie, jusqu’au moment de la possibilité de conclure. Ce cerveau, minuscule par sa taille, mais immense par son ingéniosité, lui permet d’assurer son immortalité depuis près d’un quart de milliard d’années. Ce que l’on prenait pour de la stupidité ou de la simplicité masque en fait un prodigieux condensé d’évolution. Derrière l’insecte que nous balayons d’un geste impatient se cache un champion de la rapidité, un maître de la perception, et un allié discret de la science, pour notre gros cerveau humain.

  • Au chevet du malade, assailli de cyberattaques

    Au chevet du malade, assailli de cyberattaques

    En février 2026, la France a, à travers le ministère de la Santé, confirmé l’une des fuites de données médicales les plus importantes de l’histoire contemporaine. Au final entre 11 et 15 millions de patients sont touchés. Un prestataire est au cœur de la tempête médiatique et informatique. L’éditeur concerné, Cegedim, stipile qu’il y a eu un accès non autorisé a des comptes professionnels de praticiens. Cet incident n’est pas une anomalie — il est le symptôme d’une mutation profonde du cybercrime, industrialisé, mondialisé et dopé à l’intelligence artificielle.

    L’entreprise explique avoir détecté l’incident en fin d’année 2025. Elle engage depuis des mesures correctives communique t-elle. Les renseignements exposés incluent notamment l’identité. Cet épisode constitue l’un des événements les plus importants qui ont touché le système de santé français ces dernières années. Il illustre surtout une tendance structurelle : la multiplication des attaques contre des bases de données contenant des informations sensibles.

    L’affaire Cegedim : une brèche dans la chaîne de confiance médicale

    Le ministère de la Santé français confirme la compromission des données administratives d’environ 15 millions de patients. Le vecteur d’attaque identifié : une intrusion dans les comptes professionnels de praticiens utilisant « Mon Logiciel Médical » de l’éditeur Cegedim, l’un des principaux fournisseurs de solutions numériques pour les cabinets médicaux en France.

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    Cette attaque n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une dynamique mondiale caractérisée par une augmentation rapide du nombre et de la sophistication des cyberattaques. Selon le média économique espagnol Merca2, on a compté 28 millions de cyberattaques en 2025 avec l’aide de l’intelligence artificielle. D’ailleurs le répit connu en début d’année 2025 a fondu comme neige au soleil. Mais certaines franchises minimisent leurs attaques sur le site de fuite comme Akira.

    Selon les déclarations de l’entreprise, l’accès frauduleux n’a pas visé ses infrastructures centrales directement, mais a exploité des comptes utilisateurs de médecins. Cegedim affirme avoir détecté l’incident fin 2025 et avoir engagé des mesures correctives. Les données exposées comprennent des éléments d’identité et de contact — noms, dates de naissance, coordonnées. Puis pour certaines des brides d’indications, relevant du secret médical, sont diffusées sur l’Internet. (Crédits : Alexa/Pixabay)

    L’incident illustre un vecteur de plus en plus prisé : la compromission par rebond via les prestataires (supply chain attack). Lorsqu’un fournisseur informatique desservant des milliers de cabinets subit une attaque, l’impact se propage en cascade à l’ensemble de ses clients. Elle est particulièrement difficile à anticiper pour des établissements de santé aux ressources en cybersécurité souvent limitées.

    Concernant la fuite elle-même, différentes informations circulent. Le fichier contenant les civilités pèse 411,2 Mo compressé, puis 4,7 Go décompressé. Il affiche au total 19 109 299 lignes au sein d’un document au format “.json”.
    Les informations ainsi distillées sont pour chacun et chacune : prénom, nom, civilité, genre, date de naissance, adresse, code postal, ville, département, courriel, numéros de téléphone (fixe et portable), statut du patient (assuré ou non), régime (général, agricole ou spéciaux), nom de l’assuré principal en cas d’enfant à charge, date de création du dossier médical, la dernière visite au cabinet…

    Sur l’ensemble des lignes, seules 19 109 298 sont uniques et représentent des informations sensibles et personnelles des patients. Il existe en outre 150 529 e-mails unique dans ce fichier. (Crédits : Todoran Bogdan/Pexels)

    Le logiciel MLM est utilisé par 3 800 médecins en France dont 1 500 concernés par cette attaque explique Cegedim dans son communiqué. Aujourd’hui, « on est pris entre le marteau et l’enclume », déplore la présidente de MG France. « On a un État qui veut absolument qu’on mette le plus de choses possibles en ligne sur des logiciels, sur des serveurs externes partagés avec d’autres professionnels, souligne Agnès Giannotti. Donc, c’est un vrai souci de confiance, de sécurité pour les patients et de pénalisation de notre exercice. »

    Une industrialisation rapide du cybercrime

    La cybercriminalité n’est plus une délinquance artisanale. Elle meut en une économie structurée, mondialisée et segmentée. La criminalité organisée révèle une mutation profonde, elle s’est industrialisée. Si le modèle dominant demeure le ransomware, ce dernier évolue vers de la « pure extorsion » où le chiffrement n’est plus indispensable — seule l’exfiltration de données suffit.

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    Ils opèrent en franchises, via des programmes de Ransomware-as-a-Service (RaaS). Les groupes recrutent sur des forums clandestins, partageant les bénéfices selon des pourcentages contractuels. Cette métamorphose émerge de nouveaux acteurs : initial access brokers, négociateurs professionnels, blanchisseurs de crypto.

    Parallèlement, le vecteur d’intrusion se déplace vers les maillons faibles de la chaîne. Les compromissions de fournisseurs de services informatiques ou d’éditeurs de logiciels permettent d’infecter des centaines d’entreprises. Dans un contexte d’externalisation massive vers le cloud et les environnements SaaS, la cible privilégiée n’est plus le serveur local, mais l’identité numérique : jetons d’authentification, clés API, comptes administrateurs mal protégés… Pour rentrer via la grande porte.

    Vecteur d’intrusion en mouvement

    Les infostealers — conçus pour aspirer mots de passe, cookies de session… — alimentent un marché secondaire. Dans un lieu où les accès volés sont revendus quasiment en temps réel. L’irruption de l’IA accentue le mouvement : phishing hyperpersonnalisé, deepfakes vocaux pour fraudes au président, automatisation de malwares polymorphes.

    Certaines interventions brouillent la frontière entre criminalité, géopolitique et stratégie d’influence, comme lors des élections. Des groupes opérant bénéficient parfois d’une tolérance implicite tant que leurs cibles restent étrangères. Les infrastructures critiques — énergie, santé, systèmes industriels — deviennent des objectifs, soit pour la rançon, l’influence ou pour la démonstration de puissance. (Crédits : Kehn Hermano/Pexels)

    L’attribution de la paternité des cyberattaques demeure complexe. Cela est du à la pluralité de juridictions, l’usage de cryptoactifs, des serveurs répartis sur plusieurs continents. La coopération internationale progressent, mais l’adaptation criminelle semble supérieure, jusqu’à preuve du contraire. Les groupes accroissent leur résilience face aux démantèlements. La cybercriminalité contemporaine n’est plus une succession d’attaques isolées. Car, elle évolue au sein d’un marché structuré, agile, dont la logique est celle du rendement, et dont la régulation peine encore à suivre le rythme, malgré les efforts et outils déployés.

    Une pluralité d’offre criminelle

    Des groupes développent et commercialisent des programmes à buts malveillants. Ce modèle réduit drastiquement les barrières techniques. Les opérateurs mènent désormais des attaques sophistiquées en louant l’infrastructure d’autrui. Le cybercrime se scinde et se spécialise. L’organisation Cl0p en illustre l’évolution. Apparue vers 2019 et associée par plusieurs chercheurs en cybersécurité au groupe criminel FIN11, cette organisation russophone s’est consacrée au vol de bases de données à grande échelle.

    Contrairement à d’autres collectifs reposant uniquement sur le chiffrement des systèmes, Cl0p privilégie une stratégie dite de data extorsion. L’objectif principal est d’exfiltrer des quantités colossales de renseignements confidentiels afin de maximiser le levier de pression.

    Ce collectif a exploité à grande échelle la vulnérabilité critique du logiciel MOVEit Transfer (CVE-2023-34362), compromettant des centaines d’organisations dans plus de 25 pays (administrations, universités, entreprises…). Ainsi, en 2023, LeMagIT explique que : « le groupe Cl0p vient d’ajouter plus de 290 segments d’archives compressées de données présentées comme dérobées à Cegedim lors de sa campagne de cyberattaques contre les instances MOVEit Transfer. Au total, ce sont donc plus de 1,5 To de données compressées qui sont mises à disposition. » La compagnie Cegedim se trouvait dans la même situation que d’autres organismes déjà épinglés au tableau de chasse.

    L’IA, accélérateur du cybercrime

    Le modèle économique repose sur une segmentation des rôles. Cela permet de mener simultanément plusieurs campagnes, tout en répartissant les risques et les profits.

    Les revenus proviennent en grande partie de rançons. Les montants exigés peuvent atteindre plusieurs millions de dollars dans les cas les plus médiatisés. Les données volées constituent également une ressource économique en elles-mêmes. Lorsqu’une victime refuse de payer, Cl0p — et d’autres — publie progressivement les archives exfiltrées sur son site de fuite. La pression s’exerce, et peut permettre leur réutilisation par d’autres acteurs.

    La génération de messages de phishing de plus en plus personnalisés, la reconnaissance robotisée des systèmes cibles, identification de vulnérabilités, sont le résultat de l’utilisation de l’IA et son automatisation. (Crédits : Pixabay/Pexels)

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    Elle augmente considérablement le volume, la précision et la chute dans le piège tendu par les attaques. Concomitante à l’alerte de la société Cegedim, la CNIL rappelle régulièrement que les données de santé figurent parmi les informations les plus sensibles, car elles peuvent servir à des fins d’usurpation d’identité, de fraude ou de chantage. Elle martèle aussi de recourir à l’utilisation de la MFA.

    Les systèmes de santé sont des cibles prioritaires

    Pour les patients, comme tout un chacun, ces fuites restent abstraites jusqu’au moment où elles deviennent concrètes. Des appels frauduleux, tentatives d’escroquerie, ou l’utilisation de l’ingénierie sociale. Contrairement aux informations bancaires, qui peuvent être annulées ou remplacées, les données médicales accompagnent une personne tout au long de sa vie. Une fois exposées, elles ne peuvent plus être changées, au grand dam des personnes concernées.

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    Les établissements comme les prestataires de santé concentrent des caractéristiques qui en font des cibles particulièrement attractives. En premier lieu, la valeur des données. Elles permettent des usurpations d’identité, des fraudes à l’assurance et bien d’autres encore. Sur les marchés clandestins, un dossier médical se négocie à un prix bien supérieur à celui d’une simple carte bleue. « Les détails d’une carte de crédit se monnaient entre 10 et 120 dollars. Une American Express clonée avec code PIN : 25 $, une Visa ou une Mastercard 20 $ », explique Privacy Affairs.

    Réaction en chaîne

    Ensuite, la vulnérabilité structurelle des infrastructures. Les systèmes d’information hospitaliers et médicaux reposent souvent sur des architectures hétérogènes, parfois vieillissantes, dont la mise à jour s’avère complexifiée par des contraintes opérationnelles considérables. Un hôpital ne peut pas interrompre ses systèmes aussi facilement qu’une entreprise industrielle, ce qui crée des fenêtres de vulnérabilité persistantes.

    Enfin, la généralisation des prestataires informatiques mutualisés — comme Cegedim — crée des points de défaillance unique à fort impact. Comme ce fut le cas pour Partitio (ESN française — 2025), Majorel (prestataire informatique de France Travail — 2023), WEDA (éditeur de logiciel médical — 2025), Airbus (attaque via fournisseurs — 2019), Fondouest (PME française — 2024). Un seul incident chez un fournisseur peut exposer les données de dizaines de milliers de clients simultanément.

    Le Maroc a récemment mis en avant son approche lors d’un sommet organisé à Madrid. Cette approche est présentée comme un élément de crédibilité mondiale et de positionnement stratégique, commente NextDefense. (Crédits : Mart Production/Pexels)

    Les États cherchent à renforcer leurs capacités de détection, de prévention et de réponse aux incidents. Cette évolution reflète une transformation plus large des enjeux de sécurité. Le cyber est un domaine tactique, au même titre que les espaces terrestre, maritime, aérien et spatial.

    Un cadre juridique confronté à des défis structurels

    Le RGPD impose des obligations strictes. Mais cette conformité ne constitue pas un bouclier, juste une norme. La directive européenne NIS 2 (Network and Information Security) est entrée en vigueur en janvier 2023 et en cours de transposition dans les États membres, donc en France. « Alors que la menace cyber augmente et que les systèmes d’information restent pour partie vulnérables, la directive NIS 2 représente une opportunité unique : sa mise en application va permettre à des milliers d’entités de mieux se protéger. Elle va être l’occasion de mobiliser largement le tissu économique national et le secteur public. »

    Les cyberattaques soulèvent des défis juridiques importants. Car, l’identification des auteurs est souvent difficile — pas impossible au vue des nombreux succès d’Europol : Eastwood, Endgame, No More Ransom project et la chute de Kidflix (opération Stream)— en raison de l’utilisation d’infrastructures réparties sur plusieurs continents. La cybersécurité repose sur une logique de réduction des risques, étant donné que l’élimination absolue n’existe pas. Le tout numérique augmente la surface d’attaque, car les entreprises, administrations et infrastructures critiques dépendent totalement des systèmes d’information.

    Une cyberguerre mondiale

    La cybersécurité est un élément central des politiques de sécurité nationale. Elle influence les relations internationales, l’économie et la stabilité des institutions — ou est-ce le contraire. La capacité d’un État à protéger ses systèmes informatiques constitue désormais un facteur de souveraineté. Les cyberattaques continueront de représenter un défi dans les années à venir. Face à une hydre, ou une vendetta, que peut-on faire ?

    L’affaire Cegedim n’est pas un accident de parcours. Elle n’est pas symptomatique de la structure française, mais de celui du paysage mondial. Elle est la manifestation d’un risque systémique inhérent à la numérisation du secteur de la santé, comme l’ensemble des autres. La fréquence et la sophistication des attaques continueront d’augmenter, portées par l’automatisation et l’intelligence artificielle. Quand une contre-mesure est mise en place, les criminels semblent avoir déjà plusieurs coups d’avance.

    Comment comprendre que le courriel est le principal vecteur, alors qu’il constitue également le moyen par lequel nous recevons la confirmation de notre identification vérifiée ? (Crédits : Taha Samet Arslan/Pexels)

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    La numérisation de la médecine devait simplifier la vie des patients et des soignants. Elle ampute le temps consacré aux soins des professionnels de la santé, envers les patients. Elle ouvre un nouveau front invisible. Dans cet univers, les dossiers médicaux circulent entre cabinets, hôpitaux, laboratoires et prestataires. Chaque maillon de cette chaîne peut muer en un point d’entrée potentiel. L’affaire Cegedim n’est donc pas uniquement un incident informatique. Elle révèle une mutation plus profonde : la santé est devenue une cible stratégique dans l’économie mondiale du cybercrime, avec une dimension géopolitique. Et derrière les bases de données, les serveurs compromis et les lignes de code, ce ne sont jamais seulement des systèmes qui sont attaqués.

    Ce sont des patients.

  • Pourquoi les fourmis ne se perdent jamais ?

    Pourquoi les fourmis ne se perdent jamais ?

    Une file indienne, parfaitement ordonnée. Pas de klaxons, pas de feux rouges, pas même de panneaux indicateurs. Pourtant, dans la poussière d’un sentier, ou au creux d’un mur, les fourmis tracent des itinéraires d’une rigueur digne des plus grands pilotes. La scène intrigue. Comment ces insectes au cerveau minuscule parviennent-ils à s’orienter avec une précision redoutable ? Alors que nous-mêmes, être humain intelligents, armés de smartphones et de GPS dernier cri, finissons parfois par tourner en rond ?

    Pour résoudre cette énigme, il faut voyager au croisement de la biologie, de la chimie et de l’intelligence collective. Le premier secret des fourmis se cache dans leurs glandes. Lorsqu’une éclaireuse découvre une source de nourriture, elle dépose sur le sol une trace chimique. C’est une sorte de « fil d’Ariane » biologique composé de phéromones. Rapidement, d’autres ouvrières suivent ce chemin invisible, renforçant la piste en l’imbibant à leur tour de molécules odorantes.

    L’une des reines de l’orientation

    C’est ainsi qu’une simple découverte individuelle devient une autoroute chimique, empruntée par toute la colonie. Mais cette boussole n’est pas infaillible. Sous la pluie, ou si le vent disperse les phéromones, la trace disparaît, obligeant les fourmis à activer un plan B. Elles activent d’autres sens, d’autres GPS.

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    Certaines espèces, notamment les fameuses fourmis du désert Cataglyphis velox, ont développé une seconde technologie digne d’un Magellan. Elles lisent le ciel. Dotées d’yeux composés et ultra-performants, elles sont capables de percevoir la polarisation de la lumière solaire. Même quand le soleil disparaît derrière l’horizon, ce code lumineux invisible à nos yeux leur sert de repère, un peu comme une boussole intégrée.

    Les scientifiques ont observé ces fourmis dans des environnements extrêmes : malgré des trajets apparemment chaotiques, elles retrouvent leur nid avec une précision chirurgicale, calculant mentalement la distance parcourue et les angles changés. Une prouesse mathématique dans un cerveau grand comme une poussière. (Crédits: Monstera Production/Pexels)

    Ce qui est véritablement impressionnant et démontré par l’étude de « L’odométrie par flux optique fonctionne indépendamment de l’intégration de la foulée chez les fourmis transportées ». Elles possèdent des capacités d’orientation hors norme. Dans le désert, les Cataglyphis velox s’orientent avec le soleil. Elles usent de podomètre, possèdent un compteur d’images. Cela leur permet de se repérer même à reculons, et de mémoriser l’emplacement d’une proie. Il ne manquerai plus que le géomagnétisme. Les plus jeunes effectuent des tours sur elle-même pour adopter les repères du nid et utilisent le champ magnétique terrestre.

    Un cerveau miniature, mais efficace

    Le cerveau d’une fourmi offre 250 000 neurones, quand l’être humain affiche 86 milliards qui se pressent dans nos têtes, et pourtant… Ce « nano-ordinateur » stocke une représentation spatiale du monde environnant. Les fourmis combinent signaux chimiques et données visuelles pour construire une carte mentale. Ce que les neurosciences nomment « mémoire spatiale » devient, chez elles, l’équivalent d’un mini-GPS neuronal.

    Isolée, une fourmi est vulnérable, mais réunies, elles forment ce que les biologistes appellent un super-organisme. Chaque décision individuelle fait sens dans le collectif.
    De manière psychologique, l’observation fascine. Il n’existe aucune angoisse existentielle, ni hésitation.

    L’individu se fond dans l’élan commun. Chaque fourmi est donc portée par la confiance instinctive dans la colonie. Le manque de confiance fait naître l’angoisse. L’angoisse (humaine) naît souvent de la séparation et de l’excès de conscience individuelle. Car le caractère affectivement et physiquement pénible de l’angoisse détourne la conscience du monde et la ramène sur la personne. La fourmi, au contraire, trouve sa sécurité dans l’effacement de soi au profit du groupe. (Crédits: SHVETS production/Pexels)

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    Ici, le parallèle avec nos propres vies devient piquant. Hyperconnectés, dépendants de nos téléphones, beaucoup d’entre nous sont incapables de retrouver leur domicile sans la douce voix artificielle d’une GPS, pas plus que de lire sur une montre à aiguilles, l’heure. Dès que la batterie tombe en rade, l’angoisse surgit.

    Une grande leçon en miniature

    Les fourmis, elles, ne doutent jamais. Leur mémoire, leur simplicité et leur coopération suffisent là où la technologie nous dessert parfois. Le paradoxe est cinglant : notre cerveau gigantesque trébuche souvent là où le leur, minuscule, excelle sans effort. Pourquoi les fourmis ne se perdent jamais ?

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    Parce qu’elles ont mis au point, bien avant nous, un système hybride mêlant signaux chimiques, lecture du ciel, mémoire neuronale et confiance absolue dans le collectif. Tout cela, sans un seul satellite, sans cartes numériques et sans besoin de sécuriser cent mots de passe. Et si la vraie question n’était pas « pourquoi elles ne se perdent jamais », mais « pourquoi nous, humains, nous égarons si facilement, malgré nos prodigieuses machines et nos cerveaux gigantesques ? »

    Les neurosciences le montrent : l’orientation humaine mobilise l’hippocampe, la mémoire spatiale, les repères visuels, mais aussi l’attention et la charge cognitive. Or nous déléguons de plus en plus ces fonctions à des dispositifs externes. À force de suivre une voix synthétique, nous sollicitons moins nos cartes mentales internes. Là où la fourmi renforce ses circuits par l’usage, nous externalisons les nôtres. (Crédits : cottonbro studio/Pexels)

    La différence n’est donc pas une question de taille du cerveau, mais de stratégie. La fourmi est spécialisée. L’humain est polyvalent. Elle optimise. Nous complexifions. Elle répète. Nous interprétons. Ce que les fourmis nous enseignent n’est pas la supériorité de l’instinct sur l’intelligence, mais la puissance de la cohérence. Elles alignent perception, mémoire et action sans friction interne. Nous, au contraire, devons arbitrer en permanence entre désir, prudence, distraction et abstraction.

    Peut-être parce que les fourmis nous rappellent une vérité simple : l’orientation, ce n’est pas qu’une affaire de technologie, mais d’attention, de mémoire… et d’un peu d’humilité.

  • Du pain, un tampon, un silence…

    Du pain, un tampon, un silence…

    Une femme attend un cachet. Une autre retire son voile, au milieu des caméras. Ailleurs, des mères comptent les jours derrière des barbelés. Dans plusieurs pays, tels que l’Afghanistan, l’Iran, la Syrie ou l’Irak, le sort des femmes se négocie désormais à hauteur de corps : corps contrôlés, corps punis, corps rançonnés. Il est primordial de se pencher sur les facteurs déclenchants : l’aide humanitaire, la loi, la guerre, la « morale ». Et pose une question simple, brutale, froide : quand l’État devient l’arbitre du quotidien, que reste-t-il d’une liberté ?

    En Afghanistan, des témoignages font état d’exploitations sexuelles en échange d’accès à l’aide alimentaire, dans un contexte de pauvreté et de restrictions imposées aux femmes. En Iran, la répression d’un régime islamique à bout de souffle — et en soins palliatifs — fait plus de 30 000 morts, 100 000 blessés et plus de 41 000 prisonniers. Une question demeure : quelle est la destinée des femmes ?

    L’effacement organisé (de la présence publique) des femmes afghanes

    Ici, le récit ne débute pas par un discours, mais par une file d’attente. Pour obtenir une carte d’aide, il faut un document, puis une validation par des « autorités » locales. Dans ce goulot, la dépendance crée une zone grise. Elle devient celle où l’on monnaye une signature, un cachet, une place sur une liste. « Avant de pouvoir accéder à l’aide, Laila (prénom d’emprunt) avait besoin de remplir un formulaire et de le faire estampiller par l’imam de sa mosquée locale ou son Wakil Guzar, un leader communautaire qui agit comme médiateur entre le gouvernement et le public », relate Rukhshana Media.

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    Rukhshana Media rapporte des allégations de femmes à qui des responsables auraient proposé des faveurs en échange d’actes sexuels. Ce qui décrit une prédation enracinée dans l’asymétrie totale entre la partie qui demande et celle qui détient l’autorité.
    Laila a perdu son mari en 2020. Veuve avec trois enfants, elle a trouvé du travail de cuisine et de ménage. Mais, tout lui est retiré quand les talibans arrivent au pouvoir. Désespérée, elle visite son Wakil Guzar pour solliciter leur aide.

    « Le jour où je suis allé le voir, il était seul. Il s’est approché de moi et a essayé de me toucher. J’étais tellement terrifié que je ne me souviens même pas comment je suis sorti de son bureau. » (Crédits : Stringer/Reuters)

    Elle s’est juré de ne plus s’approcher de cet homme, quitte à mourir de faim. « Je lui ai raconté que je venais de perdre mon mari, que mes enfants mouraient de faim, et je l’ai supplié de m’aider pour l’amour de Dieu », raconte-t-elle. « Il a dit que si je l’invitais chez moi pour la nuit, il ne m’obtiendrait pas une, mais deux cartes. » Ce qui change depuis 2021 n’est pas seulement une liste d’interdictions ; c’est une architecture. Les rapports onusiens décrivent la persistance de restrictions majeures sur l’éducation, le travail, la circulation et l’accès à l’espace public pour la gent féminine, peu importe son âge.

    Dans ce système, le risque va au-delà de la violence physique : c’est l’effacement progressif. Quand une femme ne peut ni travailler, ni étudier, ni se déplacer librement, la survie devient une négociation permanente — et cette négociation, dans une économie informelle, expose aux abus, aux violences, aux crimes.

    Depuis la prise de pouvoir des talibans en août 2021, les Afghanes sont progressivement reléguées aux sphères privées. Selon les rapports des Nations unies, elles sont désormais interdites d’enseignement secondaire et universitaire, exclues de nombreux emplois, notamment dans les ONG nationales et internationales, et soumises à des restrictions strictes de déplacement sans accompagnateur masculin. Cette exclusion ne constitue pas une mesure isolée, mais un système cohérent de gouvernance visant à limiter leur autonomie sociale, économique et politique.

    Un effacement systémique

    15 août 2021 — Le monde du silence, pour les femmes, la rupture se joue dans des gestes minuscules et irréversibles. Les talibans demandent aux femmes de rester chez elles, « provisoirement ». Le provisoire devient une condition. Des enseignantes ne retournent pas dans leurs écoles. Des employées attendent des appels qui ne viendront jamais. Le travail disparaît, simplement par absence.

    En septembre 2021, les portes des écoles se referment pour les filles. À partir de 12 ans, l’éducation cesse. La rupture est clairement définie, administrative, froide. Une génération entière bascule dans l’attente. Les cartables restent posés contre les murs, comme des objets qui ne servent plus à rien. Dès décembre, les déplacements deviennent conditionnels. Une femme ne peut plus voyager seule, sans accompagnateur. Le mouvement subroge l’autorisation. La liberté évolue en exception. (Crédits : Faruk Tokluoğlu/Pexels)

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    En mai 2022, le visage disparaît, le voile intégral s’impose dans l’espace public. Le corps féminin doit se dissoudre dans le tissu. Le décret ne parle pas d’effacement, mais il le produit. L’individu devient silhouette, la silhouette une ombre, l’ombre une poussière. En décembre de la même année, les universités ferment leurs portes aux femmes. Des milliers d’étudiantes quittent les campus. Certaines pleurent devant les grilles closes. D’autres brûlent leurs notes.

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    Au mois d’avril 2023, les organisations internationales ne sont plus un refuge. Elles ne peuvent plus travailler pour les Nations unies. Le dernier espace institutionnel s’efface. L’aide continue d’exister, mais elles ne peuvent plus y participer.
    En juillet 2023, les salons de beauté ferment, sur une simple injonction orale. Ces lieux, à la fois des zones de travail et de sociabilité, disparaissent. Plus de 12 000 femmes perdent leur revenu. L’économie informelle s’effondre comme leurs futurs.

    En 2024, leurs timbres de voix deviennent même une infraction. Il est interdit aux femmes de chanter, de parler en public. Le silence se métamorphose en une norme, mais les Afghanes expriment leur détermination en chantant. Il se semble plus rester de libertés aux femmes, et pourtant. Les talibans offrent aux femmes une invisibilité comme horizon. (Crédits : Ankiyay/Pexels)

    Les restrictions forment un système. Absente des écoles, des universités, des institutions, de nombreux lieux de travail, la seule présence d’une femme dans le paysage du « cimetière des Empires » devient une anomalie. Les Afghanes n’ont pas disparu. Elles vivent, respirent, survivent, pensent, espèrent. Mais leur existence est contenue dans des espaces invisibles.

    Des articles absurdes fleurissent. L’une des dispositions les plus frappantes est l’article 34. Il dispose qu’une femme peut être incarcérée pendant trois mois simplement pour être restée chez sa famille sans l’autorisation de son conjoint ou sans ce que l’on appelle une « raison justifiée par la charia ». L’article 32 stipule que si un mari bat son épouse avec une force disproportionnée — définie comme causant des fractures, des blessures ou des ecchymoses visibles — il peut être condamné à 15 jours d’emprisonnement, à condition que la femme puisse prouver les abus devant le tribunal.

    Peine capitale pour un apostat

    L’article 37 prévoit une peine de prison d’un an à un homme pour avoir tenu par la main, enlacer ou embrasser une femme. L’article 58 prévoit qu’une femme apostate — quelqu’un qui quitte l’islam — peut être condamnée à la réclusion à perpétuité. De plus, elle doit recevoir dix coups de fouet tous les trois jours jusqu’à ce qu’elle revienne à la foi. La punition pour les apostats n’est pas explicite, mais, selon la tradition jurisprudentielle hanafite que les talibans suivent, les hommes ont jusqu’à trois jours pour se repentir et revenir à l’islam avant de faire face à la peine capitale s’ils refusent de se rétracter.

    Ainsi, l’effacement des femmes n’est pas physique. Il est administratif, juridique, social. Il est organisé méthodiquement. Cette marginalisation a des conséquences directes sur la survie matérielle. Dans un pays où, selon les Nations Unies, 22,9 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire, son accès devient un levier de vulnérabilité. Rukhshana Media rapporte des témoignages de femmes affirmant avoir subi des pressions. Tout comme le sort réservé à la journaliste Nazira Rashidi. Elle a été arrêtée le mardi 6 janvier à 8 h du matin dans la province nord-est de Kunduz. Puis plus de nouvelles… (Crédits : Faruk Tokluoğlu/Pexels)

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    La disparition des femmes de l’espace public ne signifie pas qu’une perte de droit, mais une transformation structurelle de leur existence. Privées d’éducation, d’emploi et de liberté de circulation, elles sont soumises à l’autorité politique et religieuse, plus simplement aux hommes, à leurs bourreaux : les talibans. Cette dernière augmente l’exposition aux abus, tout en réduisant leur capacité à les signaler ou à s’en protéger. Leur existence se mue en résistance, une question de vie… de survie.

    Depuis Mahsa Amini, le corps des femmes est une ligne de front, en Iran

    Le 16 septembre 2022, Mahsa Jina Amini, 22 ans, meurt à Téhéran après son arrestation par la police « des mœurs » pour un port du voile jugé « inapproprié ». Sa disparition déclenche une onde de choc immédiate. En quelques jours, un tsunami déferle sur plus de 160 villes, portées par un slogan qui devient un manifeste : « Femme, Vie, Liberté». Ce mouvement ne se limite pas à la contestation d’une loi vestimentaire. Il remet en cause le principe même d’un ordre politique fondé sur le contrôle des corps féminins, du corps des filles et des femmes.

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    Plusieurs chercheurs affirment que ce moment est une rupture. La question des femmes cesse d’être un enjeu social périphérique pour devenir un point de fracture central entre le peuple et le pouvoir. Selon l’anthropologue Chowra Makaremi, cette situation relève d’une incompatibilité structurelle entre une communauté en mutation et une autorité théocratique basées sur la régulation du féminin.

    Le gouvernement iranien l’use comme un marqueur politique. Le contrôle vestimentaire, les sanctions pour non-conformité, et les condamnations de femmes. Des cas documentés incluent des peines corporelles pour des infractions en relation aux normes sociales, ainsi que des exécutions dans des contextes de violence conjugale ou de mariage dit précoce.

    Malgré ces contraintes, les Iraniennes demeurent visibles et actives dans la société, ce qui les place dans une position paradoxale : présentes sous surveillance constante.

    La réponse de l’État est immédiate et brutale. La répression s’organise à plusieurs niveaux : arrestations massives, usage de la force contre les manifestants, condamnations judiciaires accélérées… (Crédits : Capture d’écran/X (anciennement Twitter)

    Puis l’estimation tombe comme un couperet, femmes et hommes confondus, filles et fils : plus de 30 000 morts et 100 000 blessés. Des milliers de personnes sont arrêtées, parmi lesquelles de nombreuses femmes, étudiantes, journalistes, avocates ou simples citoyennes. Certaines sont détenues sans procès, d’autres condamnées à de lourdes peines de prison. Des organisations de défense des droits humains documentent également le recours à des violences physiques et psychologiques, visant à dissuader toute forme de dissidence. Mais la stratégie du pouvoir ne se limite pas à la répression directe, à la persécution. Elle s’inscrit dans une tentative plus large de réaffirmation de son autorité symbolique. Des familles sont obligées de débourser des sommes astronomiques pour récupérer le corps d’un enfant, d’un mari, d’une sœur.

    Le féminin devient un espace de contrôle politique. Le voile, au-delà de sa dimension, fonctionne comme un marqueur de loyauté envers le régime. Les Iraniennes tombent le voile. Marcher dans les rues en portant un simple t-shirt constitue une forme de protestation. C’est un symbol non seulement de leur droit fondamental à la liberté d’expression, mais aussi leur combat pour la liberté vestimentaire.

    Selon les analyses publiées dans The Conversation, le pouvoir iranien perçoit cette désobéissance comme une menace existentielle. En effet, elle remet en cause le fondement idéologique de la République islamique, construite en partie sur la régulation des comportements féminins, ainsi qu’une interprétation des vers et sourates du Coran issue de son écriture au septième siècle de notre ère. (Crédits : La Presse canadienne/Darryl Dyck)

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    Face à cette contestation, le régime développe une stratégie d’effacement. Il s’agit non seulement de punir, mais aussi de faire disparaître le mouvement, au même niveau des répressions ensanglantées — comme celle de 1988 — lors des différentes oppositions au régime. Le Guide suprême, l’ayatollah Khomeini, prend, en 1980, le contrôle total de la République islamique d’Iran servi par les gardiens de la révolution islamique. Face à l’acharnement du pouvoir en place, le peuple iranien se soulève.

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    Malgré les efforts fournis, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’a pas disparu. Il s’est transformé. La protestation ouverte dans les rues fait place à une résistance plus diffuse, inscrite dans les gestes quotidiens : le refus du voile, la présence dans l’espace public, la visibilité assumée.

    Selon plusieurs analyses, cette transformation marque une évolution profonde. La contestation ne repose plus uniquement sur des manifestations, mais sur une modification progressive des comportements sociaux. C’est une confrontation entre deux visions du pouvoir, entre deux temps dont l’un est révolu. D’un côté, un régime qui considère le contrôle des femmes comme de sa légitimité. De l’autre, une partie croissante du peuple iranien refuse cette assignation. Elles ne sont plus seulement des symboles dans ce conflit : elles en sont devenues les actrices principales. (Crédits : AFP)

    Depuis la mort de Mahsa Amini, la République islamique d’Iran se trouve confrontée à une contestation qui dépasse amplement la question du voile. Elle touche à la nature même du pouvoir, à la légitimité de Ali Hossaini Khamenei et ses 86 ans. Mais aussi à l’imposition de la vision du corps, de la liberté et de l’ordre social. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » incarne cette fracture. Et malgré la répression sanglante, il continue d’exister — non plus seulement comme un slogan, mais comme une transformation durable du rapport entre les femmes et l’autorité, le renouveau d’un peuple.

  • Qui est le plus amoureux : le ver luisant ou l’être humain ?

    Qui est le plus amoureux : le ver luisant ou l’être humain ?

    Faisons la clarté sur un malentendu scintillant. Il illumine les nuits d’été de ses signaux clignotants, que l’on aime imaginer comme des appels au grand amour. Mais derrière le charme bucolique du ver luisant se cache une réalité bien plus complexe… et parfois cruelle. Est-il vraiment un insecte romantique, ou juste un stratège habile de la reproduction ? Et du côté humain, avons-nous aussi des stratagèmes à des fins de continuité de l’espèce ? La Saint-Valentin est-elle un prétexte pour nous rendre amoureux ?

    Il brille dans l’herbe comme une promesse minuscule. À la tombée du jour, lorsque la lumière décline et que le monde ralentit, le ver luisant pulse d’un vert presque irréel. Nous aimons y voir un appel discret, un rendez-vous silencieux, une forme de romantisme naturel. Mais cette lumière ne constitue pas un poème ou un aveu. Elle est le résultat d’une stratégie évolutive d’une redoutable précision.

    Un langage amoureux codé

    Le ver luisant n’est pas un ver, mais un coléoptère de la famille des lampyridés. Ce qui étonne chez lui, c’est sa capacité à émettre de la lumière grâce à un processus de bioluminescence. Elle repose sur une réaction chimique parfaitement maîtrisée. L’enzyme luciférase permet la transformation d’énergie en lumière froide, sans fabrication de chaleur. Ce mécanisme, étudié en détail par les biologistes, constitue un exemple d’optimisation remarquable dans le monde animal.

    Chez certaines espèces européennes, la femelle, souvent dépourvue d’ailes, demeure immobile dans la végétation et émet un clignotement spécifique. Le mâle, en vol au crépuscule, recherche la séquence lumineuse correspondant à son espèce. Chaque rythme, chaque pulsation, fonctionne comme un code d’identification.
    Cela va au-delà d’un élan sentimental, c’est un système de reconnaissance. On pourrait évoquer un dialogue amoureux chiffré.
    La luminescence joue ici plusieurs rôles. En premier, elle permet d’attirer un partenaire compatible, d’éviter les croisements interspécifiques et, dans certains cas, de signaler une toxicité dissuasive aux prédateurs.

    Les entomologistes parlent d’aposématisme pour désigner ce phénomène d’avertissement, tel un panneau routier avec un point d’exclamation : attention danger !
    Ce que l’on interprète spontanément comme une déclaration d’amour est, en réalité, un langage biologique rigoureusement fonctionnel.

    Tromperies et stratégie reproductive

    L’image idyllique se fissure lorsqu’on observe certaines familles nord-américaines du genre Photuris. Les femelles imitent les signaux d’autres espèces afin d’attirer les mâles… pour les capturer et les manger. Cette stratégie de prédation, documentée par les éthologues, démontre que la lumière peut aussi devenir un outil de manipulation. Tout comme un poste de télévision.
    Chez les insectes, la reproduction obéit à une logique d’efficacité. L’accouplement est bref, orienté vers la fécondation, puis les individus se séparent. Aucun attachement durable ni construction d’un lien au-delà de la transmission génétique ne se forme.

    (Crédits : Wesley Davi/Pexels)


    Parler d’amour à propos du ver luisant relève donc de l’anthropomorphisme. Son comportement est orienté vers la survie. Il n’éprouve pas de passion à proprement parler. Il exécute un programme adaptatif façonné par la sélection naturelle. Appeler le ver luisant un « insecte amoureux » revient à projeter nos émotions sur sa stratégie de longévité. Sa lumière est certes un signal de rencontre, mais sans affect, sans passion : un langage biologique, précis, efficace. Amoureux ? Oui, mais sans illusion anthropomorphiste. Mais l’humanité ne se réduit pas seulement à ce programme.

    L’amour humain : une alchimie cérébrale

    L’état amoureux, ce sentiment humain mobilise des mécanismes biologiques comparables — dans une certaine mesure —, à ceux observés chez d’autres mammifères. Les recherches en neurosciences ont montré qu’il active le circuit de la récompense, notamment les régions dopaminergiques impliquées dans la motivation et le plaisir. Des travaux menés à l’université Rutgers soulignent que l’intensité de l’attachement amoureux peut s’apparenter, sur le plan neuronal, à certaines formes de dépendance.

    La dopamine alimente l’euphorie des débuts. La diminution relative de la sérotonine contribue à l’obsession de l’être aimé. L’ocytocine, souvent qualifiée d’« hormone de l’attachement », favorise la confiance et la consolidation du lien. Cependant, abaisser l’affection humaine à une simple réaction neurochimique serait aussi réducteur que de romantiser la bioluminescence des insectes. L’humain possède une conscience réflexive. Il se représente ses émotions. Il leur attribue un sens.

    Les théories de l’attachement, développées par John Bowlby, ont montré que la manière d’aimer dépend en grande partie des expériences précoces. L’histoire personnelle, les modèles relationnels intériorisés et la sécurité affective construite au fil des années influencent l’amour humain. Autrement dit, l’amour humain n’est pas seulement biologique. Il est psychologique et narratif. Nous n’aimons pas uniquement pour nous reproduire. Nous aimons pour nous sentir reconnus, compris, validés. Nous cherchons dans la relation un miroir et parfois une réparation. C’est une différence majeure. Le ver luisant ne doute pas. Il n’anticipe pas la perte. Il ne projette pas un avenir commun, ni une fin. Nous vivons l’amour dans l’incertitude, avec la conscience de sa fragilité.

    La Saint-Valentin : amour ou mise en scène ?

    Il ne se limite pas seulement à l’intime. Il s’inscrit dans une culture. La célébration du 14 février, telle qu’aujourd’hui, résulte d’un long processus historique. Les premières associations entre la Saint-Valentin et l’amour apparaissent dans la poésie anglo-française de la fin du XIVe siècle. On observait alors des jeux courtois, des échanges symboliques au sein des cours aristocratiques.

    Bien plus tard, au XIXe siècle, la presse française observe les coutumes anglaises d’envoi de « Valentines », ces cartes anonymes échangées entre jeunes gens. Peu à peu, la pratique traverse la Manche. (Crédits : Andy Eneses/Pixabay)

    Ainsi, au XXe siècle, les fleuristes parisiens contribuent à institutionnaliser la fête par des campagnes publicitaires visibles et structurées. L’évolution de la Saint-Valentin illustre un phénomène classique en anthropologie. Un rite peut changer de forme tout en conservant un sens profond. Derrière la dimension commerciale persiste une symbolique plus ancienne. Elle liée au renouveau printanier et à la formation des couples.

    Mais qui est alors le plus amoureux ?

    Il n’existe pas de comparaison possible, bien qu’éclairante. Le ver luisant émet un signal sans public. L’humain, lui, ritualise son attachement, le rend visible, le partage. Le ver luisant éclaire la nuit pour s’assurer de la continuité de l’espèce. Son comportement est précis, stable, efficace, froid. Il ne s’écarte pas de sa fonction. L’être humain, lui, éclaire le monde pour donner un sens à ses élans. Il transforme un mécanisme biologique en expérience subjective. Il inscrit la relation dans une histoire, dans son histoire en fonction des âges.

    « Ne porte pas ton dévolu sur quelqu’un pour ses qualités, car un jour, tu vas les considérer comme normales. » Nous devrions choisir une personne pour ses défauts, s’ils sont acceptables, la relation durera. En définitive, accepter nos imperfections nécessite une démarche introspective et bienveillante pour les reconnaître, les accepter et en tirer parti. Les transformer en force nous permet non seulement de grandir, mais aussi de vivre de manière plus épanouissante.

    Et c’est peut-être dans cette conscience — parfois douloureuse, très souvent exaltante — que réside la singularité de l’amour. À moins que le ver luisant possède une longueur d’avance sur nous. Imaginons, si en fin de compte, la vie ensemble s’avérait impossible, mais que nous existions seulement pour procréer et perpétuer l’espèce. (Crédits : Matheus Bertelli/Pexels)

    Alors, qui est le plus amoureux ? Quand l’un optimise, l’autre interprète. Et si leur lumière nous rappelait que toute attirance, même silencieuse, commence par un signal ? Dans la nuit, au cœur des herbes, ce n’est pas l’amour que cherche le ver luisant, mais plutôt la perpétuité de la vie. Un message clair, clignotant, mais sans poésie… sauf celle que nous y mettons. Ainsi, le ver luisant perpétue la vie, alors que l’être humain tente d’en extraire la signification.

  • The last but not the least (55/55)

    The last but not the least (55/55)

    La pression de l’ensemble du voyage est relâchée dans l’aéronef. Tant et si bien que Flavien passe la majeure partie du vol à dormir. C’est aussi, pendant ce laps de temps où il est bloqué dans un espace réduit, le moyen de faire un récapitulatif du périple. Contrairement aux précédents, pas un seul microbe ou virus n’a voulu accompagner l’aventurier du bout du monde. Si un leitmotiv est nécessaire, le naturaliste sait qu’à la fin de la journée, il roupillera dans son lit… Et ça, ça n’a pas de prix !

    « Le premier trajet en avion d’Auckland à Shanghai s’est déroulé à une vitesse folle. » Flavien a tellement bien réussi à dormir — ce qui n’est pas courant en vol — qu’il n’a pas pu réaliser l’écriture qu’il souhaitait accomplir, avant l’atterrissage à Shanghai. Arrivé là-bas vers cinq heures, avec un départ pour la France à midi et demi, « je n’ai pas le temps de visiter la ville comme j’avais pu le faire à l’aller. Alors, je m’installe dans un hall après avoir traversé cet énorme aéroport, désert à cette heure-là. »

    Le retour, tant attendu au bercail

    « D’ailleurs, l’une des grandes chances de ce voyage tient dans le fait que je n’ai pas été malade une seule fois. J’en ai pourtant bu de l’eau des rivières, subi des chocs de températures… À croire que la bonne étoile était au-dessus de moi. » Durant cette période, l’aventurier s’occupe à parcourir les lignes du livre : Above the Treeline. Installé sur son siège en partance pour Paris, « je sors l’autre — Ghosts of Gondwana — que je dévore de nombreuses heures. Je ne réussis pas à ferme l’œil comme sur le précédent vol. » C’est la première fois que Flavien lit aussi longtemps en anglais.

    « Ça demande une concentration de chaque instant. Ce qui est loin d’être une lecture reposante. » Parfois, sans sommation, la fatigue l’emporte, et le naturaliste s’endort du sommeil du juste. « J’ai même loupé un repas qui me sera apporté un peu plus tard. »

    Après avoir atterri à l’aéroport Charles de Gaulle à 18 h 30, avec une demi-heure de retard, « je crains pour mon train qui part de la gare Montparnasse à 19 h 50 pétantes. » Comme on dit, que le bonheur ne vient jamais seul : « Mon bagage met du temps à arriver ».

    Vingt minutes de retard, et quarante euros plus tard

    C’est alors qu’il s’engouffre dans le RER B, puis entre dans une rame de métro, mais le retard ne se rattrape jamais. Arrivé à 20 h 10, « je réserve une place dans le dernier train. Il part à 21 h. Dans cette expérience, je dépense quarante euros… mais ce soir, je dors dans mon lit. »

    L’aventurier du bout du monde résiste tant bien que mal à l’appel du téléphone pour faire le point sur sa pérégrination. « Avec toutes ces aventures loin de la maison, je ne mesure pas encore la chance que j’ai eu. De l’opportunité dont j’ai pu profiter en voyageant. Aujourd’hui, je prends l’avion comme ma voiture, grommelle-t-il. Ça doit rester exceptionnel.  »

    Flavien prend alors une respiration lente et profonde, dite diaphragmatique. Elle ponctue d’une pause sa réflexion, comme une ronde. « Je n’ai pas envie de consommer les périples, comme au fast-food. Il faut que ça subsiste un événement. De toute façon, ce voyage a terminé de me ruiner, il me sera difficile de repartir très prochainement. Je suis pauvre de patrimoine, mais je suis riche de découvertes et de rencontres. » (Crédits : Adrien Olichon/Pexels)

    L’introspection continue. « Dans l’ensemble, je crois que ce voyage a été moins rempli d’imprévus que l’année dernière. Il demeure plus passionnant d’un point de vue naturaliste, mais après tout, quel est l’intérêt de comparer ! J’espère — et je souhaite — que l’existence puisse encore m’offrir de nouvelles aventures. Qui sait, cette fois, elles seront peut-être partagées. » Le retour à la vie civile semble être comme ces sous-mariniers qui foulent la terre ferme après de long mois de navigation. « Postuler à Gough Island ? Trouver un job en Nouvelle-Calédonie ? M’inscrire à des cours de voile ? Reprendre mon quotidien en métropole ? » Il y a pléthores de questions qui se bousculent au portillon. « En attendant, quelle chance j’ai eue, avant mon 27e printemps, de découvrir toutes ces contrées australes que je ne soupçonnais même pas, il y a quatre ans. »

    FIN

  • Voir l’île Rangitoto et s’envoler (54/55)

    Voir l’île Rangitoto et s’envoler (54/55)

    En ce dimanche 16 février 2025, Flavien s’enquiert de pain et de viennoiseries. Mais, chaque pays possède ses us et coutumes. Si en France, la majorité des bourgs se charge d’une bonne odeur de pain chaud, même le matin, ici l’aventurier du bout du monde rencontre des difficultés. Puis, il embarque vers l’île volcanique de Rangitoto, sa dernière visite sur une terre néo-zélandaise. Mais un autre cadeau l’attends, comme lors des ultimes kilomètres avant de retrouver son nid douillet, sa maison, son lit.

    Il n’est pas encore huit heures à sa montre que Flavien est déjà debout. Un mélange d’effervescence, d’envies de découverte apparaît. « Je prépare mon sac pour partir sur Rangitoto Island, dans le golfe d’Auckland. » Mais avant d’arriver au quai d’embarquement pour 8 h 45, « je passe acheter du pain et des cookies. Il n’est pas aisé de trouver quelque chose d’ouvert aussi tôt un dimanche matin. » Après une demi-heure d’attente, où il aura fallu biosécuriser les chaussures : « j’embarque ».

    Une rencontre volcanique

    Le temps s’assombrit. « Ils ont annoncé de la pluie pour aujourd’hui », indique l’aventurier déjà au fait des prévisions météorologiques. « Après une vingtaine de minutes de ferry, nous débarquons sur l’île. J’en ai foulé des volcaniques — Amsterdam, La Réunion, l’Ascension — mais celle-ci, avec 600 ans d’âge, est la plus jeune de toutes. » Un détail que tout naturaliste observe, contrairement à tout un chacun, « toutes les scories n’ont pas encore été colonisées par les plantes ». La forêt est relativement jeune et clairsemée, remarque-t-il. « Je me dirige, comme des dizaines d’autres, vers le sommet, plutôt bas — 260 mètres — pour une île de cette taille — 23 km2 —. La montée n’est pas bien compliquée, mais il y a quand même des randonneurs au bout de leur vie… »

    Là-haut, le panorama sur Auckland est imprenable malgré les quelques ondées marines qui obscurcissent partiellement l’horizon.

    Malgré une météo instable, le naturaliste reste sec pour le moment. « Sur le chemin descendant vers les grottes de laves qui se traversent sur quelques dizaines de mètres, je sortirais le téléobjectif pour photographier des oiseaux, comme le saddleback, déjà vu auparavant. »

    En milieu de journée, Flavien se pose pour manger son dernier et habituel en-cas. Vous l’aurez sans doute deviné, à force de lire ces quelques lignes : du pain et du brie. Une fois repu, il reprend le cours de sa marche. Avec un clin d’œil amical et amusé de la nature néo-zélandaise à l’aventurier, « j’enfile mon ciré avant que la pluie ne s’arrête aussitôt ». (Crédits : Flavien Saboureau)

    Comme à son habitude, il préfère les sentiers peu fréquentés et vides de personnes. « J’ai pris des chemins bien différents des autres, je ne croise plus beaucoup de monde. » En début d’après-midi, il déniche l’unique pied de Psilotum nudum. « C’est une fougère primitive que je n’ai observée qu’à La Réunion avant ça, je suis content. » Il est 14 h 15, et, pour rejoindre l’embarcadère, Flavien doit parcourir cinq kilomètres et demi. « Je presse le pas, le bateau nous récupère à 15 h 45. »

    Sûr de lui, il s’octroie une petite pause sur une plage de sable noir où il observe le Martin-pêcheur de Nouvelle-Zélande. « Il est bien moins grand que celui de Patagonie », ajoute-t-il.

    La route du bord de mer est plate et large, donc longue… Les mangroves poussent directement sur la lave : « C’est étonnant et unique, paraît-il ».

    Après un rythme effréné, « j’arrive avec vingt minutes d’avance sur l’horaire. » Peur de louper le ferry ou envie de battre un record, l’aventurier se repose dans un abri. « Je suis rincé de ma dernière grande marche en Nouvelle-Zélande. » Les conditions de navigations ont changé. La houle se forme, le bateau danse la gigue. « L’embarquement est compliqué pour certains. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les conditions climatiques depuis l’île d’Amsterdam, le voyage en Amérique du Sud et la Nouvelle-Zélande ont eu raison de ces écouteurs. « J’en achète de nouveau, et du poulet pané pour ce soir. » L’aventurier ne se voit pas durant presque une journée entière sans pouvoir s’isoler à l’instar des grands compétiteurs. De retour à l’auberge, « je prends une douche et je ne peux résister à Morphée. Je ne sais pas pourquoi je suis tant crevé, j’ai fait bien pire, sûrement le relâchement… » Après le repas, il discute via de nombreux messages pour préparer son retour, évoque-t-il. Il est minuit passé du quart d’heure poitevin, quand il ferme les deux yeux à la fois.

    Un (dernier) petit tour et puis s’en va…

    Pour le dernier réveil sur cette partie du globe, Flavien prend le soin de s’offrir du temps. L’aéronef ne s’envole qu’à vingt-deux heures. « Ce matin, comme hier, je ne suis pas pressé. D’ailleurs, je n’ai rien prévu. » Émergeant tranquillement, il sort à petits pas d’un état mélange de lassitude, de fatigue et de besoin de revenir sur les terres lavaucéennes.

    Chaussure, pied, usure

    « J’émerge doucement, je réponds à quelques messages et termine la préparation de mon sac. » Il s’offre une ultime douche jusqu’à son retour à la maison. La course au billet de banque souvenir s’enclenche. Comme un au revoir, « je passe une dernière fois au New World pour acheter mes habituelles viennoiseries, je payerai en cash pour avoir un billet de cinq NZD, mais celui qui ressort est gribouillé, pas de chance. »

    Seul au milieu de gratte-ciel, après avoir mangé, il met le cap vers le musée maritime. Une aspiration de connaissance, histoire et culture générale, se termine à 16 h 15, après deux heures pleines et entières de visite.

    Cinq dollars néo-zélandais en poche

    Il est temps ! Temps de dire véritablement au revoir à la Nouvelle-Zélande. « Je me déplace, comme un vieil habitué, dans l’équivalent d’un RER pendant 40 minutes avant d’emprunter un bus jusqu’au terminal international. » Une fois sur le lieu, il scinde son chargement en trois. Un pour la soute, le matériel photo avec lui en cabine, et un dernier cartonné pour y mettre les livres achetés avant-hier.

    Il est 19 h 30. « Je passe la douane et la sécurité avant d’arriver au Duty Free. J’aimerais y retrouver un billet de cinq dollars propre et pourquoi pas un de dix. » Aucun magasin ne se montre coopératif. « Je retire alors 50 NZD à un ATM. » Puis, avec cette somme en poche, Flavien revient dans une boutique pour le scinder en petites coupures. « Mes billets de cinq et dix dollars néo-zélandais en main, je pars au bureau de change pour récupérer le tout en euros. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Arrivé en salle d’embarquement, l’attente est courte, tout s’enchaîne parfaitement. « Je monte alors dans l’avion. C’est mes derniers pas sur cet incroyable pays que j’ai eu la chance de fouler, de son point le plus méridional à son point le plus septentrional. Installé, j’ai hâte qu’ils passent avec le repas, car j’ai très faim après le tout petit en-cas du midi. » À suivre…

  • Comprendre la nouvelle grammaire des failles

    Comprendre la nouvelle grammaire des failles

    Il y a encore quelques années, le terme de cybersécurité se racontait en termes de pare-feu, de correctifs et de lignes de code. Aujourd’hui, ce terme envahit l’espace, déborde, dégouline. Les incidents s’infiltrent via nos e-mails, s’invitent dans les cabinets ministériels, survolent les bases militaires et s’installent, durablement, dans le débat public. Trois informations récentes, en apparence toutes distinctes. Pourtant, elles expriment une même réalité, une même histoire. C’est l’Histoire d’un monde où la faille n’est plus l’exception, mais une condition structurelle.

    Chaque jour, chaque heure, des opérateurs derrière un écran testent, envisagent et cherchent une faille dans les systèmes d’information. Leurs buts, hors mis l’exploit, c’est souvent l’argent, par revente de données, compilation de dictionnaires, ou rançon. Elles peuvent être aussi l’espionnage à des fins industrielles ou étatiques.

    Quand la faille ordinaire devient un incident pédagogique

    L’alerte adressée par courriel aux différents clients de ManoMano ressemble, à première lecture, à un cas d’école. Un sous-traitant, un compte compromis, une extraction illicite de données. Pas de mot de passe exposé, pas de modification des informations, une notification aux autorités compétentes, une ligne téléphonique dédiée : tout semble conforme à la mécanique bien huilée du RGPD. Et pourtant…

    Ce type d’incident est précisément celui qu’il faut savoir lire. Non pour s’en indigner, mais pour en comprendre la logique. La faille ne se situe pas dans une technologie défaillante, mais dans la chaîne de confiance. Un prestataire dispose d’accès. Un agent se fait compromettre. Et l’attaquant n’a plus besoin de forcer les murs : il entre par la grande porte. Pour l’utilisateur, l’essentiel n’est pas tant ce qui a été volé que ce qui peut en être fait. Prénom, nom, e-mail, numéro de téléphone, possibles échanges avec le service client… Ce sont autant d’éléments qui suffisent à nourrir des campagnes de phishing crédibles, de l’ingénierie sociale ciblée, voire des tentatives d’usurpation d’identité.

    La condamnation de Free à 42 millions d’euros annonce la couleur : personne n’est épargné. En janvier 2026, l’autorité française a infligé une amende de 5 millions d’euros à France Travail, pour ne pas avoir suffisamment protégé les données personnelles de dizaines de millions d’usagers après une cyberattaque majeure en 2024. (Crédits : Capture d’écran/ManoMano)

    L’intrusion avait exposé les informations de près de 37 millions de personnes en raison de mesures techniques et organisationnelles jugées insuffisantes, notamment des procédés d’authentification faibles et un manque de surveillance effective des accès. Dans le même temps, Codes Rousseau a prévenu ses utilisateurs d’un accès non autorisé à son application Easysystème, largement utilisée par les auto-écoles françaises. Les données concernées incluaient état civil (prénom, nom, sexe, date de naissance), coordonnées (adresse postale, adresse électronique, numéro de téléphone), photographie d’identité, numéro NEPH et informations relatives à l’obtention de l’ASR, et la signature.

    À mesure que les fuites se multiplient, ce ne sont plus seulement des bases d’informations abstraites qui sont exposées, mais des fragments d’existences. Des vies, mises en colonnes.
    Ces derniers mois, plusieurs révélations ont illustré cette banalisation de l’intrusion. Des données sur des parlementaires français circulent. Un fichier concernant la plateforme Osmose, qui était utilisée par des agents de l’État, affiche 3501 lignes. Des informations personnelles — prénom, nom, poste, entreprise, e-mail, téléphone fixe, mobile — touchant des personnels rattachés à des institutions aussi sensibles que le ministère des Armées, l’École de guerre, la Gendarmerie nationale, le ministère de l’Intérieur, la DINUM (direction interministérielle du Numérique) ou encore l’ANSSI.

    Intimités violées

    Mais l’atteinte ne s’arrête pas aux sphères du pouvoir. Elle descend, méthodiquement, dans la société. La fuite massive ayant touché France Travail a concerné des millions de citoyens. D’autres exfiltrations ont porté sur des données liées à des personnes recherchées par le ministère de l’Intérieur russe, dans un contexte deconflit russo-ukrainien. Dans le monde éducatif et sportif, les exemples s’accumulent également.
    Certains récemment touchés sont le golf, la chasse et le volley, mais, ces dernières semaines, les fédérations de football, de tennis ou de tir sportif ont été prises pour cibles. L’UNSS, en 2025, a été victime d’une fuite. (Crédits : Capture d’écran/BonjourLaFuite)

    Les données exfiltrées par un certain « Marak » proposaient les informations de 7 795 940 profils sur les six dernières années. Elles sont : prénom, nom, date de naissance, sexe, e-mail des parents et de l’élève, téléphone, classe, handicap, photo, historique, établissement, adresse licence, activités actuelles et plus de 900 000 photos des élèves. La fuite n’est plus seulement un incident technique. Elle devient une atteinte à l’intimité collective, un effritement progressif de la frontière entre sphère privée et espace numérique. Et dans cet écosystème, les données sont rarement détruites : elles sont agrégées, revendues, compilées, jusqu’à alimenter ces dictionnaires géants qui serviront, demain, à de nouvelles attaques.

    La faille stratégique ou la cible choisie

    Dans le registre de menaces étendues, la justice française a récemment mis en examen quatre individus suspectés d’espionnage pour le compte de la Chine, après leur interpellation en Gironde. Deux des prévenus sont placés en détention provisoire dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour « livraison d’informations à une puissance étrangère », un délit passible de quinze ans de prison. À un autre niveau, plus feutré, mais tout autant sensible, se joue une bataille d’image et de normes. Le Pall Mall Process, initiative diplomatique franco-britannique visant à encadrer l’usage des outils de surveillance numérique, ambitionne de poser les bases d’une gouvernance responsable.

    Faille, séisme, brèche

    L’intention est louable, mais le terrain est encore un véritable champ de mines. Car plus d’un an après son lancement et à la suite de sa deuxième conférence diplomatique à Paris, le Pall Mall Process fait face à un défi majeur : obtenir l’adhésion du marché des logiciels espions et du piratage commercial. Ce secteur, nommé CCCI (capacités commerciales de cyberintrusion), est en pleine expansion. Les participants alertent que, sans régulation efficace, cette croissance risque d’entraîner une multiplication des abus, ciblant notamment les journalistes, défenseurs des droits humains, dissidents politiques et responsables gouvernementaux étrangers, comme l’avait déjà signalé le renseignement britannique en 2023.

    « La révolution numérique a transformé le cyberespace en un théâtre d’affrontements où la frontière entre souveraineté et dépendance se joue désormais à une ligne de code. »

    Quand le ciel devient une surface d’attaque

    Le troisième signal vient du ciel britannique.
    En un an, les signalements de drones à proximité des bases militaires ont doublé. Certains sont probablement inoffensifs, d’autres mal identifiés, quelques-uns potentiellement hostiles. Leur point commun n’est pas leur origine, mais l’incertitude qu’ils produisent.

    Le drone n’est pas un simple objet volant. C’est un système numérique complet : pilotage à distance, liaisons radio, capteurs embarqués, parfois autonomie logicielle. Il évolue à la frontière du cyber et du physique. (Crédits : Vilkasss/Pixabay)

    Intercepter un drone ne consiste donc pas uniquement à le neutraliser mécaniquement. Il s’agit aussi de comprendre, perturber ou détourner ses communications, voire d’en prendre le contrôle. Cette hybridation des menaces est déjà à l’œuvre dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, entré dans sa cinquième année. Face à la multiplication de ces incidents, le gouvernement britannique envisage désormais d’élargir les pouvoirs de l’armée pour neutraliser directement ces engins. Une décision qui acte un basculement : la militarisation assumée de la gestion des menaces hybrides, y compris en temps de paix.

    Une lecture commune : la faille comme symptôme

    Fuite de données commerciale, encadrement du spyware, drones au-dessus des bases militaires : trois scènes, un même décor. Celui d’un monde hyperconnecté, où la sécurité ne se compartimente plus. Dans chaque cas, la faille naît d’un déséquilibre : entre sous-traitance et contrôle, entre innovation technologique et cadre éthique, entre liberté d’usage et impératif de protection.

    La cybersécurité n’est plus seulement une affaire d’experts techniques. Elle devient une question de culture collective, de choix politiques et de maturité. Elle oblige à penser en continuum. Soit du clic imprudent d’un client à la stratégie d’un État. Il est illusoire de promettre un monde sans failles. La technologie avance trop vite, et l’humain reste ce qu’il est : faillible, pressé, parfois négligent. Mais comprendre les mécanismes à l’œuvre, nommer les responsabilités et refuser les faux-semblants est déjà une forme de défense.

    Ainsi, comme souvent, les fuites de données terminent en une compilation de dictionnaires, pour de nouvelles attaques.

    (Crédits : Capture d’écran)

    La cybersécurité moderne ne se résume plus à colmater des brèches. Elle consiste à apprendre à lire les signaux faibles, à relier les incidents et à accepter que, désormais, le numérique est partout — donc vulnérable partout. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être expliqué, patiemment, au plus grand nombre. C’est tout l’enjeu de la souveraineté en terme de cybersécurité déployée par l’État Français pour 2026-2030.