De la Réunion à l’île de la Possession (1re partie)

Flavien Saboureau est parti pour un voyage qui va l’amener sur des lieux reculés et inconnus. Ce périple l’entraînera à se découvrir dans un milieu non pas hostile, mais peu commun… l’île d’Amsterdam. D’ailleurs, cela fait presque deux semaines qu’il passe ses journées en quarantaine dans sa chambre d’hôtel… à La Réunion. Imaginez un botaniste au sein d’un paradis terrestre durant 336 heures, 20 160 minutes ou 1 209 600 secondes, n’ayant qu’une fenêtre pour s’évader par la pensée… le temps est long.

La délivrance est enfin là : « Nous sommes le mercredi 11 août 2021, il est à peine 17 h que le Marion Dufresne a déjà quitté le port de la Réunion, cap sur l’archipel de Crozet », se réjouit l’aventurier. Mais quelques minutes après avoir embarqué, c’est une autre actualité qui s’empare de la « Une » dirait un journaliste : « Un marin de la compagnie armatrice et la médecin procèdent à exercice. Nous faisons une première simulation d’évacuation sur le tribord, près des chaloupes ». Avant de prendre le large, l’hélicoptère rejoint le navire. L’aéronef est primordial pour descendre les matériaux, matériels et personnes sur les différentes terres (TAAF), dépourvues de port. Sur le quai, Laurie et Lucie, rencontrées durant la formation, ainsi que quelques promeneurs font de grands signes d’au revoir, tandis que le Marion Dufresne largue les amarres. Le Pacha annonce et met le cap plus au sud, vers l’archipel subantarctique des îles de Crozet, le jour tant à décliner alors que l’île est disparaît petit à petit. « La lumière commence déjà à faire défaut sur le pont avant, au-dessus de la passerelle de commandement ».

Première nuit en mer

« Le magnifique coucher de soleil est salué par des hordes de pétrels et une baleine, raconte-t-il. Sa nageoire caudale frappe la houle qui est quasi inexistante près des côtes ». Comme sur tout navire, les protocoles sont légion. Ainsi le repas se déroule en deux temps. Un premier service à 18 h pour les militaires et artisans, puis un second soixante-quinze minutes plus tard pour les officiers, les responsables, et étonnement nous (Pauline et moi, les volontaires services civiques de ce bateau).

La magie du coucher de soleil fonctionne toujours. D’autant que seul l’horizon semble poser les bords du cadre de la photo. (Crédits : Flavien Saboureau)

Après une courte soirée, Flavien se dirige vers la chambre 7002, qu’il partagera avec le futur cuisinier d’Amsterdam. Elle est située sur le pont G, ultime partie habitée de la poupe, juste à côté de l’hélisurface. « J’espère que je n’aurai pas le mal de mer, car c’est ici qu’on ressent le plus ses assauts », s’interroge-t-il. Les lits, appelés bannettes, sont très rudimentaires, mission scientifique oblige. Accrochés au mur, ils possèdent la capacité de se replier pour laisser place au plan de travail. Ces « lits », si l’on peut les dénommer ainsi, ne sont pas équipés de garde-corps. Seule une sangle est à leur disposition pour s’attacher au cours des nuits agitées, et ne pas en tomber. « La première fut bonne, la houle est agréable lorsqu’elle n’est pas trop forte »

Une douche acrobatique

Lors du petit-déjeuner, servi entre 7 h et 8 h 15 certaines personnes brillent par leur absences, ils ont succombé au mal de mer, ou naupathie. Ce mal des transports disparaît au bout de 48 à 72 heures, selon les marins. De son côté il s’avoue tranquillisé, n’ayant aucun signe de nausées. Une nouvelle exploration de la vie sur un bâtiment est celle de la toilette. Il a pu « découvrir la joie de la douche dans un navire où il faut savoir se caler pour éviter de glisser au grès du tangage. » Ensuite, durant la majeure partie de la matinée, il se trouve dans la « très calme » passerelle de commandement, « sûrement le meilleur endroit du bateau pour apprécier l’inhospitalité qui nous entoure », assure-t-il. L’occasion de remarquer d’étranges habitants qui s’extirpent de l’océan en volant 4 à 5 secondes, avant de retourner à l’eau. « Ce sont les fameux poissons volants que j’avais découverts dans les documentaires, mais que je n’aurais jamais pensé voir en vrai », se réjouit Flavien, alors qu’il n’est qu’au crépuscule de son aventure.

Un air de vacances

Le repas est assuré de la même manière que le dîner, en deux services. Le premier à 11 h, puis à 12 h 15. Comme la veille au soir, l’estomac de certains ne s’est toujours pas acclimaté à la houle, rendant leur présence impossible. L’après-midi, Flavien change de casquette pour devenir photographe. Téléobjectif en main, il reste stoïque à traquer le moindre signe de vie, en short/tee-shirt face aux embruns, surpris par la douceur ambiante. L’occasion lui est donnée d’apercevoir des calamars volants (plus rapide qu’Usain Bolt), et « cet oiseau qui m’était encore inconnu, le pétrel à tête blanche ». Seule rencontre « humaine » aux dernières lueurs du jour, un pétrolier sous pavillon sri-lankais qui se rend à sa capitale, Colombo.

Dans l’incommensurable océan, la simple présence d’un pétrolier rompt la monochromie du bleu. (Crédits : Flavien Saboureau)

La soirée qui fut un peu plus festive se finissait sur le dernier pont du navire à observer l’immensité au-dessus d’eux. « Une pluie d’étoiles filantes sur un fond de constellations comme je ne l’avais jamais vu. On y discerne même extrêmement bien la Voie lactée dans un ciel vierge de toutes luminosités. » Le lendemain matin, 13 août 2021, l’océan indien a forci, ses vagues viennent s’échouer sur la coque du Marion. Après avoir avalé son petit-déjeuner, il attaque une formation sur la biosécurité, avant de prendre ses quartiers, quasiment quotidien à la passerelle de commandement. Il dévore des écrits sur les explorations botaniques, avec encore et toujours, cet interminable océan indien en ligne de mire.

Le cap représenté (à l’aide d’outil de navigation tel le compas ou la règle Cras) par la ligne confirme la route du navire. Le compas permet d’obtenir le relevé (exprimé en degré par rapport au nord magnétique) d’un point fixe. Quand la règle Cras est utilisée pour tirer des droites à partir des relevés mesurés. (Crédits : Flavien Saboureau)

Au poste de commandement, où la discrétion est de rigueur, les officiers de quart tracent à la main le dernier point connu toutes les deux heures, « à ce moment-là nous étions alors sur les latitudes Sud du Lesotho », écrit Flavien sur son carnet de bord. La passerelle est un lieu qui le rassure et l’apaise, parce qu’ « en plus du silence qu’il règne ici on y observe le seul point fixe que l’on peut trouver sur un bateau, l’horizon… » Après s’être restauré, un enseignement sur la gestion des déchets sur les districts austraux commence à 13 h 30. S’en suit une sieste, car « nous sommes tous un peu fatigués ». Cela semble être dû au travail fastidieux de l’oreille interne, cherchant sans cesse l’équilibre. Reposés, ils sont mis au fait de la nutrition au sein des bases.

Le calme avant la tempête

Il y a quelques jours, la tempête tant attendue pour certains, et tant redoutée pour d’autres, est prévue pour demain, samedi 14 août. Après avoir fait un point avec la cheffe de quart, il s’avère fort probable que l’expédition passe à côté de la dépression, et que « nous ne devrions pas connaître ces fameux creux de 12 m dont tout le monde nous parle. Croisons les doigts pour les connaître plus tard, entre Crozet et Kerguelen ». Le Marion se trouve, à l’instant où Flavien couche ses lignes sur le papier, sous le 33e parallèle Sud. Les vents se lèvent, la houle forcit considérablement, c’est à cet instant que le capitaine prend la parole. Le pont E et la proue sont désormais interdits.

« Pour la première fois à bord du bateau je ne me sens pas très bien. À 21 h je suis au lit, enfin à la bannette… Les creux sont si fort qu’il est compliqué de rester allongé sur le matelas. J’ai dû m’endormir sur les coups de 3 h du matin après que tout le mobilier non fixé de la chambre comme les chaises, ait glissé et grincé de longues et interminables minutes. »

Les appartements d’un navire scientifique paraissent spartiates, mais demeurent fonctionnels. De part et d’autre, les fameuses bannettes et leur sangle. (Crédits : Flavien Saboureau)

Le lendemain, tout allait mieux, même si le petit-déjeuner avait été mouvementé. Une grosse vague venant de bâbord a renversé toutes nos tasses, bols, tartines… et bien entendu nous sur nôtre chaise. « Je me suis alors empressé de monter à la passerelle pour voir le spectacle, j’y suis resté la matinée entière. » Les vents atteignent de 40 à 45 nœuds, avec une rafale cette nuit à 64 nœuds, soit près de 119 km/h. Les mesures de vents s’effectuent en nœuds (ou knot en anglais), Il correspond à une vitesse de 1, 852 km/h (soit 1 mille marin à l’heure). Juste avant le repas, une surprise de taille apparaît, le premier albatros hurleur.

Capté en plein vol, le Grand albatros autrement nommé albatros hurleur (Diomedea exulans) semble être comme un poisson dans l’eau. (Crédits : Flavien Saboureau)

« Je passe l’après-midi dehors avec mon téléobjectif, sur le petit pont F situé à l’arrière du PC science, le seul autorisé en extérieur. » Installé en début de soirée devant son ordinateur pour identifier les oiseaux observés et photographiés, il obtient de l’aide. « Antoine, le responsable biosécurité m’a rejoint et nous avons identifiés l’albatros hurleur, l’albatros timide, le pétrel noir et le pétrel géant », explique Flavien. Après avoir dîné, les jeux de cartes occupent les convives jusqu’à minuit, passé d’une demi-heure.

Les 40e rugissants et la fin du masque

Ce dimanche 15 août, le réveil est plus léger, car la nuit fut un peu plus calme. Flavien s’attelle à terminer la détermination des oiseaux de la veille. « Je reconnais le pétrel soyeux et un prion, qui m’est difficile d’identifier avec certitude ». Au début de l’après-midi se déroule la formation (en salle) à la procédure d’embarquement et débarquement depuis l’hélicoptère sur les « Drop Zone ». À l’origine elle désignait la zone d’atterrissage des parachutistes, comme dans le film du même nom avec Wesley Snipes. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’il prend le sens qu’on lui attribue le plus régulièrement aujourd’hui. Après quelques photos, « je découvre l’albatros à tête grise, le pétrel gris, l’albatros fuligineux à dos clair et viens enfin le temps de la philatélie ». Le préfet, le commandant, les chefs, la médecin apposent leurs tampons, leurs signatures sur des centaines de lettres envoyées par des philatélistes (que l’on nommait trimbomanie jusqu’en 1849 explique Le Larousse) de pléthores parties du globe.

Le navire est soumis, sans cesse aux forces de la nature, à travers les divers océans et mers. Il conserve son cap en s’accommodant de la météo. (Crédits : Flavien Saboureau)

« En fin d’après-midi je me rends à la passerelle pour scruter le franchissement du mythique 40e parallèle, connu sous le fameux nom de 40e rugissant ». Mais un autre cap, plus symbolique celui-ci est surmonté ce 15 août 2021 : « Après être passé chez la docteure, qui nous a pris notre température nous enlevons le masque pour un an et demi. C’est la bonne nouvelle du jour ! » La soirée s’annonçait festive, juste avant une déclaration couperet. En raison du retard accumulé, il n’y aura pas de descente de bateau après-demain… « Pour nous faire oublier la mauvaise nouvelle, j’assiste avec les autres à la conférence de Christophe Guinet, spécialiste international des orques de Crozet. Durant une heure et demie, il nous les présente, leur mode de vie, leur relation familiale… »

Dernières heures avant l’île de la Possession

Le premier lundi à bord du bateau, démarre par une nouvelle procédure de biosécurité, « on ne sait jamais, si on venait à descendre au dernier moment… le sac de rando, les chaussures, les semelles… toutes les affaires sont impeccables », espère-t-il en vain. Le début d’après-midi est consacré à la photo, mais peu d’oiseaux se montrent. Hors mis le pétrel bleu et une autre espèce difficile d’identification. Peu après, commence une réunion sur les cabanes, leur nombre, leur accessibilité, leurs rénovations, leur démolition, leur ravitaillement… Puis en seconde partie, le référent Météo France présentera longuement sur son domaine de prédilection. À savoir, la formation des nuages, les vents, les courants… mais également comment les prévisions sont calculées sur l’île de Kerguelen. La vie sur un navire crée des liens certains avec des « collègues » que l’on connaît depuis un mois, et débarque, demain mardi 17 août 2021. C’est comme cela que la journée bien chargée s’achèvera par une grosse soirée qui se finira tard, très tard… dans la nuit, à 3 h 30. « Le réveil qui sonne dans moins de quatre heures pour voir l’arrivée sur l’île de la Possession risque d’être compliqué », ajuste Flavien en se glissant dans sa bannette…

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

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