
Écrans : Quand le silence s’installe avant les mots
Dans les cuisines encombrées de jouets, les salons encore en désordre, les poussettes à l’arrêt devant un feu rouge, un geste est devenu presque machinal, quasi un réflexe. Un doigt glisse sur un écran, une vidéo se lance, le calme revient. L’enfant se tait. Pour beaucoup de parents, cet instant est vécu comme un répit. Pour les chercheurs britanniques, il ressemble à un avertissement. Une étude anglaise enclenche le signal d’alarme : l’exposition prolongée aux moniteurs fragilise le développement du langage chez les tout-petits.
Au Royaume-Uni, une étude menée par les universités d’Oxford, de Cambridge et de l’University College London a mis des mots — et des chiffres — sur une inquiétude diffuse. Le constat semble sans appel : l’exposition prolongée aux écrans fragilise le développement du langage chez les tout-petits. Cela ne s’opère pas de manière spectaculaire ou brutale, mais via une lenteur implacable, un patient effacement. Un glissement discret, presque invisible, où les mots tardent à venir.
Quand les écrans imposent le silence des tout-petits
Les écrans font partie du paysage familial, que nous le voulions ou non. Ils se sont installés sans fracas, portés par des promesses de modernité, d’éveil, même parfois d’enseignement. Ils sont un besoin créé de toutes pièces pour la génération des boomers, un outil pour autrui, et l’indispensable pour la Gén Z. Le département en charge des programmes scolaires outre-Manche relate en janvier 2026 une étude intitulée : « Les enfants des années 2020 : environnement d’apprentissage à domicile et temps passé devant les écrans à l’âge de deux ans ». Le résultat indique qu’à l’âge de deux ans, « 98 % des enfants regardent la télévision, des vidéos ou d’autres contenus numériques sur un écran chaque jour ». D’autres remarques stipulent une moyenne de 127 minutes par jour, contre 29 minutes à neuf mois.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise de ne pas dépasser une heure entre deux et quatre ans. La génération des boomers vous dira qu’ils ne doivent pas du tout passer de temps à regarder des écrans. La ministre de l’Éducation, Bridget Phillipson, explique que la question n’est plus de savoir s’il faut les utiliser, mais comment ? C’est précisément ce « comment » que l’étude interroge. Les chercheurs suivent près de 5 000 enfants entre neuf mois et deux ans, les chercheurs ont évalué l’impact du temps passé devant les écrans sur le développement du langage. Les résultats sont sans appel. Les enfants exposés environ cinq heures par jour ne reconnaissent que 53 % des mots testés, contre 65 % chez ceux dont l’exposition se limite à moins de trois quarts d’heure quotidiens. Ainsi, à partir d’une heure et demie par jour, le lien entre écran et pauvreté du vocabulaire est incontestable.
Pauvreté du vocabulaire
Le langage n’est pas une MAJ, ne se télécharge pas. Il naît dans l’échange, dans la répétition, dans l’approximation d’un mot prononcé trop tôt. Il se forge dans le regard de l’adulte, dans l’intonation, dans la réponse immédiate à un babillage. L’écran n’agit pas, il reste muet. Il diffuse, un point c’est tout.
Les chercheurs s’inquiètent également des effets sur le comportement. Selon le Times, près de 40 % des enfants exposés cinq heures par jour présenteraient des signes de troubles émotionnels ou comportementaux. Cela contre 17 % chez les enfants moins exposés. De plus, 77 % des familles à revenus élevés consacrent du temps chaque jour à la lecture avec leurs enfants, et seules 32 % des familles à faibles revenus expliquent l’étude. Ainsi, 73 % des parents (caregivers) ayant le plus haut niveau d’éducation font la lecture à leurs enfants, contre 29 pour cent de ceux ayant le niveau d’éducation le plus bas. (Crédits : Tima Miroshnichenko/Pexels)
Ce que cette étude met au jour, c’est l’émergence de disparités profondes. Le niveau global de langage, outre-Manche, n’a pas chuté par rapport aux générations précédentes, mais les écarts se creusent. L’écran devient un révélateur social. Cet objet « culturel » de substitution là où le temps, l’accompagnement ou les ressources manquent cruellement. Tout aussi inquiétante est la santé mentale des adolescents. Car 41 % d’entre eux qui utilisent le plus les plateformes évaluent leur santé mentale globale comme médiocre ou très pauvre, contre 23 % de ceux qui en ont la plus faible utilisation.
La charge mentale au galop
Les mères représentent 78 % des personnes élevant les enfants, qui plus est dans les familles où un seul parent assume la garde. Elles portent majoritairement la charge mentale : l’organisation du quotidien, la culpabilité silencieuse des choix éducatifs. Entre les injonctions contradictoires — stimuler sans surstimuler, protéger sans isoler, travailler sans s’absenter, être la mère et le père —, l’écran apparaît comme une solution temporaire à un problème structurel. Le débat autour du numérique chez les tout-petits ne peut donc être dissocié de celui de la parentalité contemporaine, et encore moins de celui de la place des femmes.
Si la communication de l’élue Insoumise Mathilde Hignet est maladroite, elle a tout de même le mérite de mettre en exergue le retour à l’emploi des mères après une maternité, et de la charge mentale associée. Outre-Manche, la commissaire à l’enfance Rachel de Souza pilotera, dès avril, un groupe d’experts. Il sera chargé des recommandations à destination des parents d’enfants de moins de cinq ans.
À force de dire aux parents comment éduquer leurs enfants, ces derniers ont démissionné. Il serait temps de remettre l’église au milieu du village. Laisser l’éducation aux parents et l’enseignement à l’école. Ainsi, l’objectif n’est pas d’interdire, indique-t-elle, mais d’accompagner. Le but est d’encourager les activités partagées, de parler, de jouer, de lire avec les enfants, de proposer des alternatives aux écrans… encore faudrait-il avoir la disponibilité quand la famille est monoparentale. Bridget Phillipson insiste sur un point essentiel : les parents doivent être associés au processus, non sommés d’appliquer des règles descendantes.
Véritable démission des parents ?
Les professionnels britanniques de la petite enfance saluent cette initiative. Certains responsables plaident pour un encadrement plus strict, voire une interdiction des réseaux sociaux avant seize ans, à l’image de l’Australie. Mais, la majorité des responsables est des hommes nés à une période où l’informatique n’existait pas, le smartphone et son univers encore moins. Londres hésite de surcroît. Le cœur du problème n’est pas l’écran lui-même, mais ce qu’il remplace lorsqu’il devient omniprésent. Car la charge mentale, d’un enfant à éduquer est un sacerdoce, surtout lorsque vous êtes seule à l’élever, comme 78 % des mères célibataires interrogées par l’étude. (Crédits : Ivan S/Pexels)

Redonner toute sa place à la parole adressée, au jeu partagé, à la lecture à voix haute, ce n’est pas revenir en arrière. C’est rappeler une évidence oubliée : avant d’être connectés, les enfants ont besoin d’être regardés, écoutés, comme ils doivent apprendre à répéter des mots avant de scroller. Le langage est leur premier territoire, leur première liberté.
« Mon monde va rétrécir »
Que penser du tsunami qui a déferlé le 9 décembre 2025 sur l’Australie ? L’interdiction et donc la censure pour les moins de seize ans de tout réseau social (RS) au pays du kangourou interpellent. « Mon monde va rétrécir », s’insurge Ezra Sholl, ado de quinze ans souffrant de paralysie à la suite d’un lymphome de Hodgkin. L’expression est nue, criante de vérité, d’une authentique crainte : la fermeture d’un espace qui, pour lui, est un lien. Les plateformes sont une représentation de la société. Les filtres et autres add-ons accélèrent l’expérience utilisateur. Mais c’est souvent le premier journal intime livré en pâture. Les messages ne sont pas tous bienveillants, comme l’est la confrontation à la vie réelle.

Dans une allocution adressée aux adolescents, Anthony Albanese, le Premier ministre invite les jeunes concernés à lire, à faire du sport, à jouer de la musique, à vivre « en chair et en os ». Un message empreint de nostalgie idéalise une enfance passée, plus simple. Sous-entendu « c’était mieux avant ». Sauf qu’ici, il ne souffre aucune comparaison. L’un est issu de la génération des boomers et l’autre l’Alpha : deux salles, deux ambiances.
Ils sont des lieux de socialisation, d’information, de communication (politique) et de débat. Ils construisent l’identité et la pensée critique, du meilleur jusqu’au pire. Interdire, c’est choisir de couper plutôt que d’accompagner, de suspendre au lieu d’enseigner, voire éduquer. C’est aussi prendre le risque du contournement, hors de tout cadre protecteur, s’il y en a un.
La neutralité n’existe pas
Si les différentes plateformes doivent rendre des comptes, il existe dans le monde « 5,68 milliards d’individus uniques utilisant des téléphones mobiles à la fin du mois de juin 2024 ». Apprendre à se protéger en ligne, à reconnaître les mécanismes d’emprise, à développer une distance critique, ne se décrète pas par la loi. Cela s’enseigne, s’accompagne, se discute. Car, « l’expérience des autres est comme un peigne pour un chauve. Ça ne sert à rien ! »
Du Royaume-Uni au pays d’Oz existe un fil rouge entre l’interdiction et les recommandations sur l’usage des écrans. Dans les deux mettent en évidence la même inquiétude affleure : celle d’un numérique qui, mal régulé, fragilise le lien humain. Pour les plus jeunes, il entrave l’apprentissage du langage. Chez les adolescents, il peut enfermer dans des bulles, exacerber les comparaisons, accentuer les solitudes, comme son contraire. (Crédits : cottonbro studio/Pexels)
Prendre soin d’un enfant de deux ans n’exige pas les mêmes ressources que de préserver un adolescent de quinze ans. Le premier a besoin de mots, de contact visuel, de présence continue. Le second a plutôt besoin d’espace, de reconnaissance, de confiance. En rompant brutalement l’accès aux réseaux sociaux, on risque de confondre protection et mise à distance, soin et contrôle. Grandir avec le numérique est désormais une réalité anthropologique. Les adolescents ne demandent pas l’absence de règles, ils les cherchent. Ainsi, deux camps s’opposent. Le premier est de laisser les enfants user et abuser d’écrans. Puis de l’autre, l’exemple de Marie-Estelle Dupont indique que chez elle, il n’y a pas de télévision, pas de jeux vidéo, pas de tablette, et pour le téléphone portable, le premier est arrivé en cinquième. C’était un neuf touches. « Une arme de destruction massive pour son intelligence ».
