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  • Le retour des voleurs de l’ombre en Uruguay

    Le retour des voleurs de l’ombre en Uruguay

    À Montevideo, l’histoire n’a pas commencé par une sirène ni par une prise d’otages. Elle a d’abord gardé le silence. Un local commercial vide, des allées et venues sans éclat, des voisins curieux. Sous Ciudad Vieja, un tunnel avançait centimètre après centimètre. Trois cents mètres de patience, de calcul et de terre déplacée à la main. Une œuvre discrète, presque obstinée, destinée à ne jamais être vue. Si l’affaire uruguayenne n’est pas entrée dans la légende, ce n’est pas par manque d’ambition. C’est parce qu’elle a été stoppée à temps. Il y a dans l’histoire criminelle une fascination presque littéraire pour les « casses du siècle ». Elles sont des opérations qui conjuguent planification rigoureuse, ingéniosité mécanique et une pointe d’audace presque romanesque.

    De Glasgow au film Le Cerveau jusqu’aux tunnels creusés sous les villes, l’idée de pénétrer une forteresse hante l’imaginaire collectif. Récemment, sous les pavés historiques de la Ciudad Vieja à Montevideo, une opération conjointe des forces de Police met à jour un nouveau souterrain — prémisse d’un méfait qui aurait pu marquer le récit criminel de l’Uruguay.

    Un tunnel trop bien préparé pour être improvisé

    En 1976, à Nice, un tunnel creusé depuis les égouts ouvrait la voie à l’un des clichés les plus emblématiques du « casse parfait ». La salle des coffres de la Société Générale est vidée de 46 millions de francs (34 millions d’euros aujourd’hui), sans un seul coup de feu, mais avec beaucoup de patience. Cinq décennies plus tard, à près de 11 000 km, un nouvel épisode se déroule. Là où l’un fut accompli et légendé, l’autre fut stoppé avant même qu’il n’atteigne sa cible.

    Police, casse, banque

    La découverte du tunnel est le fruit d’une enquête longue, amorcée bien loin d’un coffre-fort. L’enquête débute le 11 septembre 2025, lorsque la police a été alertée au sujet de l’existence possible d’un point de vente de stupéfiants dans la région de Neptune. À partir de cette information, l’enquête a débuté. Puis, au fil des surveillances et des recoupements, un local attire l’attention. Loué depuis, mais 2025, situé à l’angle de Colón et 25 de Mayo, il dissimule un accès vers les entrailles de la ville.

    Le tunnel descend à près de huit mètres de profondeur, rejoint le réseau d’égouts et serpente jusqu’à proximité immédiate de plusieurs établissements bancaires. (Crédits : Ministerio del Interior)

    Rien n’a été laissé au hasard. La onzaine de prévenus avait des outils d’excavation, vêtements de chantier, sacs de gravats, dispositifs de surveillance, drones. La logistique est celle d’un projet de construction conçu pour durer. Le Commissaire général, Julio Sena, rapporte lors d’une conférence de presse l’arrestation de onze personnes : huit hommes et trois femmes, dont cinq Brésiliens, deux Paraguayens et quatre Uruguayens. Tous sont placés en détention préventive.

    Creuser n’est pas anodin, car il n’est pas qu’un moyen d’accès, c’est une signature. Il dit le refus de la confrontation directe, la préférence pour la ruse, le temps long, l’effacement. Dans l’histoire criminelle, il marque une frontière nette entre l’impulsivité et l’ingénierie.

    Le tunnel comme signature

    Mais, travailler sous terre impose une discipline collective. Tout comme le film La Grande Évasion, il faut une ventilation, de l’éclairage, l’évacuation des déblais, une orientation… Rien n’est possible seul. Le tunnel est un acte de groupe, une œuvre coordonnée. (Crédits : Ministerio del Interior)

    Tunnel, banque, casse

    Au cours de la procédure, la police (DGRTID) a saisi deux véhicules, des outils de travail, tels que des pelles et des pointes, des vêtements utilisés pour les rénovations, un drone, des caméras de vidéosurveillance et de l’argent comptant : 30 000 pesos uruguayens, 800 dollars américains et 37 000 reais, entre autres objets utilisés pour la planification du vol. « Il reste aux pompiers de descendre jusqu’aux égouts et de déterminer où se trouvait la sortie finale du tunnel proposé », a déclaré le ministre de l’Intérieur, Carlos Negro.

    Le modèle fondateur d’Albert Spaggiari

    Tout débute à Nice, au mois de juillet 1976. Une bande pénètre dans la salle des coffres de la Société Générale, avenue Jean Médecin en passant silencieusement par les égouts. Trois cent soixante et onze coffres fracturés. Et cette phrase, écrite à la craie, devenue légende : « Ni armes, ni violence, ni haine ». Ce casse fonde une mythologie. Celle d’un crime presque élégant, où la technique supplante la brutalité, à l’instar du gentleman cambrioleur interprété par Georges Descrières « Arsène Lupin ». Il installe l’idée que le sous-sol est un raccourci vers l’impossible — et aussi que la peine maximale encourue varie du simple au triple.

    Tour, banque, casse

    Trente ans plus tard, le modèle s’exporte. En 2006, à Acassuso, en Argentine, le Banco Río est vidé par une équipe qui combine tunnel, faux explosifs, mise en scène médiatique et sortie théâtrale. Le public découvre que le casse peut aussi être un spectacle.

    Le « vol du siècle » signifie une perte d’un million de dollars — au départ estimée à 19 millions de dollars — et 80 kilos de bijoux, mais cela a surtout démontré la vulnérabilité des systèmes de sécurité, conduisant à une réévaluation généralisée des mesures de protection bancaire.

    Les sentences initiales, prononcées en 2010, sont de 15 ans pour De la Torre, 14 pour Araujo, 10 pour Zalloecheverría et 9 pour García Bolster. Fin 2014, toutes les personnes impliquées étaient en liberté, certaines en liberté conditionnelle et d’autres après avoir purgé leurs condamnations. Mario Vitette Sellanes, qui avait une peine de 25 ans, a été expulsé du pays vers l’Uruguay.

    Quand l’ingénierie flirte avec le spectacle

    Un an plus tôt, c’est au Brésil que le vol du Banco Central de Fortaleza franchit le cap industriel. Soixante-dix mètres de tunnel renforcé, ventilé, éclairé. Trois mois de travaux. Des dizaines de millions emportés.

    Mais la criminologie est formelle : ces casses échouent presque toujours à long terme. Parce que le facteur humain résiste mal à la durée. Parce qu’un chantier clandestin laisse des traces. Parce qu’une confidence, une erreur, une dénonciation finit par fissurer le silence.

    (Crédits : DR)

    À Montevideo comme ailleurs, ce ne sont pas les murs qui parlent les premiers, mais les comportements, les langues qui se délient face à la jalousie. La coordination policière, l’analyse des images, le renseignement de terrain réduisent l’espace du mythe. « Cela aurait pu être le vol du siècle », a déclaré le ministre de l’Intérieur, Carlos Negro. Ils estiment que les travaux auraient commencé lorsque le commerce situé à Colón a été loué, le 25 mai.

    Du fait divers à la légende

    Un casse du siècle ne naît jamais au moment du vol, mais après. Dans les récits, les livres, les films. Dans cette zone floue où le crime se transforme en histoire. De Nice à Acassuso, jusqu’aux séries contemporaines comme La Casa de Papel, le public aime croire au génie collectif, à l’intelligence contre le système, à la victoire de l’ombre sur la forteresse. La réalité est moins romanesque. Mais dans le cas d’Albert Spaggiari, c’est autre chose.

    La légende se construit pas à pas. D’ailleurs, en janvier 1982, à Rio, il rencontre Ronald Biggs, le cerveau de l’attaque du train postal Glasgow-Londres, en 1963. Sa vie rocambolesque se clôture par l’attaque foudroyante d’un cancer de la gorge.
    À cette période, les banques ne possèdent pas autant de protection que maintenant, permettant ces frasques. Au final, le facteur humain finit par tout faire capoter. Aujourd’hui, une dénonciation anonyme, une surveillance accrue, une analyse de caméras ou la coordination interservices. Les traces matérielles, même enterrées, se trahissent tôt ou tard. Le progrès des techniques d’investigation réduit l’espace d’impunité. Et même les tunnels les plus discrets finissent par être repérés, documentés et exploités par les enquêteurs. (Crédits : AFP)

    Albert Spaggiari, Nice, casse


    Le casse du siècle n’existe qu’à condition d’être raconté. Celui de Montevideo restera une tentative remarquable, mais inachevée. Une ligne de plus dans une histoire longue, où l’ingéniosité humaine se heurte inlassablement à ses propres limites. Sous les villes, les tunnels continuent d’apparaître. Mais ce qu’ils révèlent surtout, ce n’est pas la perfection du crime. C’est notre fascination intacte pour ceux qui pensent, encore, pouvoir disparaître sous terre… et ressortir inscrits dans la légende.

  • À la conquête de livres et de souvenirs (53/55)

    À la conquête de livres et de souvenirs (53/55)

    Pour une fois, Flavien s’offre une véritable grasse matinée. Bien qu’il se soit endormi préoccupé du lendemain, la nuit fut agréable et reposante. Il décide, fort à propos, de lâcher prise. Lâcher-prise sur l’organisation de ces derniers moments, il opte pour l’achat de souvenirs. C’est donc le costume de touriste que le jeune homme enfile de bon matin, avec la panoplie qui va avec. Mais une journée sans se rendre au New World, est une journée sans viennoiseries, ou comme un Français sans fromage… quoique…

    « Mon réveil sonne à neuf heures. J’ai déjà les yeux grands ouverts, mais je profite jusqu’au bout. » Faute d’occupation malgré les recherches intensives, c’est donc en position de touriste que le naturaliste se positionne. « Je dédie cette journée à l’acquisition de souvenirs pour la famille », souligne Flavien. Mais : charité bien ordonnée commence par soi-même. « Et à l’achat des livres avec lesquels j’aimerai revenir », conclut-il.

    À fond, à fond… mais pas trop vite

    C’est donc à onze heures — oui, je sais. Mais aujourd’hui, je profite — qu’il file au New World pour acheter des viennoiseries et quelques ciabattas pour ce midi. Ce pain blanc d’origine italienne se décline avec différents ingrédients, tous les plus appétissants que les autres. Car tout au long de son périple en terre maori, c’est bien la première fois qu’il ne se plaint pas de ce qu’il mange. Difficile de comparer la gastronomie de son pays avec celui dont nous sommes l’hôte.

    « Je prends la direction d’une première librairie située sur le front de mer, en centre-ville. » Une fois sur place, le naturaliste ne voit aucun des livres escomptés… que des romans. « C’est mal barré », souffle-t-il. Le vendeur lui confirme qu’il n’a pas en rayon les deux livres recherchés : Above the tree line et Ghost of Gondwana. C’est donc via une marche de deux minuscules kilomètres, qu’il se rend auprès d’une librairie excentrée. Sa stupéfaction est de taille à son arrivée. « Elle me paraît vraiment toute petite, j’ai peur d’avoir fait le chemin pour rien. »

    Ne dit-on pas qu’il ne faut jamais juger un livre à sa couverture ?

    Ce à juste titre, car qu’elle n’est pas sa surprise à son entrée dans cet antre de la culture. « Une étagère entière est dédiée aux livres naturalistes. Je trouve la plupart des références que j’avais repérées dans les différentes librairies ou muséums. » (Crédits : Pixabay/Pexels)

    Comme lorsqu’un gourmand entre dans une pâtisserie, ou une fromagerie, il faut effectuer une sélection terrible, mais nécessaire. « D’autres livres me font de l’œil, mais les deux choisis coûtent déjà 150 NZD et pèsent lourds. Je dois penser à mon porte-monnaie, qui, lui, s’allège, et au poids de mes bagages dans l’avion… » Flavien explique avoir tenté d’acheter l’un des deux avant son départ en Nouvelle-Zélande. « Il ne se trouvait que dans une librairie anglaise pour un prix de près de 200 €. »

    Estomaqué, l’aventurier ressort plus léger de quelque monnaie, mais empli d’une satisfaction pleine et entière. « Je n’aurais pas imaginé que ce soit aussi simple. » Il est à peine midi et demi lorsqu’il passe le seuil de la librairie, laissant derrière lui le carillon de la porte. Les livres au fond du sac à dos. Il file au parc visité il y a deux mois Auckland Domain : le Pukekawa.

    Oh surprise ! « Ce week-end, Auckland est terre d’accueil d’une étape de la coupe du monde des fameuses caisses à savon RedBull », s’amuse Flavien. Durant les présentations et interludes, le touriste se régale des danses maories. « L’ambiance est agréable, je me laisse tenter, pensant ne jamais revoir ça. »

    Course de caisses à savon

    Durant près de deux heures, il se régale. « Il y a du monde tout au long du parcours. Ce n’est pas facile de dégoter une place », reconnaît-il. It’s bucketing down, commentent des Néo-Zélandais. Littéralement, ils tombent des seaux. « N’ayant pas de ciré, je dépose mes livres à l’auberge à trois petits kilomètres. »

    Vient à Flavien l’une des choses les moins aisées pour le naturaliste : choisir des cadeaux souvenirs. « Je visite trois boutiques pour dénicher mon bonheur. » La soirée s’écoule à trouver une occupation pour les deux ultimes nycthémères. « J’ai vraiment envie de découvrir la grenouille de Nouvelle-Zélande — Leiopelma —, cherchée en vain la semaine dernière », se languit l’aventurier. La seule qu’il veut voir ici, et qui se dérobe malgré ses investigations. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Mais c’est un déchirement qui, enjoint à la fatigue physique, atteint le baroudeur. « Je n’arrive pas à trouver d’endroit précis pour la voir. En plus il n’y a pas de transports pour s’y rendre, les voitures de location sont financièrement inabordables au dernier moment. Il va falloir accepter que je reparte sans l’observer », s’attriste-t-il. Demain, écoutant les conseils des deux femmes rencontrées à de Tiritiri, « je visite Rangitoto Island. » Après du rangement, à quelques heures du retour, Flavien est las. « Ce soir, j’ai le sentiment d’avoir fait le tour de la Nouvelle-Zélande, il me tarde désormais de rentrer ». À suivre…

  • Smartphones : deux heures pour se retrouver

    Smartphones : deux heures pour se retrouver

    À Toyoake, petite ville japonaise de près de 70 000 habitants, un arrêté municipal invite la population à limiter l’usage du smartphone à deux heures quotidienne. Sans aucune contrainte, la mesure suscite débats, résistances et réflexions. Il fut un temps où l’on accusait l’individu. Manque de volonté, faiblesse de caractère, dépendance mal assumée s’étendent dans chaque bouche. Puis les écrans se sont multipliés, miniaturisés, glissés dans les poches, aux poignets et jusque dans les chambres d’enfants. À mesure que l’usage devient universel, la faute cesse d’être privée. Derrière cette controverse, une interrogation bien plus vaste se dessine. Que produit l’hyperconnexion à nos cerveaux, à notre attention, et à la vie collective elle-même ?

    Au cours de l’automne 2025, Toyoake pose un jalon symbolique, une préconisation : limiter l’usage du smartphone à deux heures par jour. Pas de répression, pas d’amende, ni de contrôle. Une invitation, presque une supplique. L’expérience éclaire une société qui ressent, presque honteuse, que quelque chose lui échappe. Un triptyque composé du temps, de l’attention, et du sens.

    Quand l’attention devient une affaire collective

    Longtemps, l’addiction au smartphone est pensée comme une question morale, voire un manque d’éducation. Or, la science nous parle de neurobiologie. Le sacro-saint téléphone portable, pour certains, leur « précieux » n’est pas qu’un simple outil. Il est conçu pour être un objet à renforcement intermittent. Il alterne des notifications, likes et informations plus ou moins indispensables. À chaque vibration, une promesse ; à chaque promesse, une micro-décharge de dopamine… bref, ce qui peut s’apparenter à une dose chez un drogué.

    Smartphone, tabletop, cours

    Les conséquences sont connues et reconnues. Des troubles du sommeil, de la fatigue chronique, des difficultés attentionnelles accompagnées d’une anxiété diffuse. Chez les plus jeunes — concernés par la détermination française d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de quinze ans —, les médecins observent des retards de concentration et une désorganisation du rythme veille-sommeil.

    Le point de vue change. Ce qui relève du « manque de volonté », ou d’éducation devient un enjeu de santé publique.

    Au Japon, les autorités invitent à la discussion familiale, à la prise de conscience, tout en douceur, aucunement répressif comme c’est déjà le cas en Australie.

    (Crédits : Engin Akyurt/Pexels)

    La question reste et demeure universelle. Jusqu’où une société peut-elle — doit-elle — intervenir pour protéger le cerveau en maturation de ses plus jeunes. La « Gen Z » est née avec le smartphone au sortir du berceau. L’autorégulation individuelle ne se suffit plus à elle-même ? Comme pour l’alcool, le tabac ou le sucre, la frontière entre liberté et protection devient poreuse.

    La génération biberonnée par le scroll

    Ce qui se joue à l’échelle de la planète dépasse le cas japonais. Dans les universités américaines, des enseignants racontent une scène devenue banale. Des étudiants, dans un cursus cinématographique, sont incapables de regarder un film jusqu’au bout. Dans l’enquête publiée par The Atlantic, des professeurs décrivent des élèves présentant des signes d’agitation ou de fuite. Ils consultent leur téléphone, de façon anachronique et compulsive, comme s’ils cherchaient de l’air. L’attention, comme la mémoire est une fonction plastique, vulgairement une éponge. Elle se travaille, se muscle, s’entretient. À force de séquences brèves et de contenus conçus pour être abandonnés avant la fin, le cerveau s’habitue à l’instantanéité.

    La continuité s’avère éprouvante, presque douloureuse. Le film « Demolition Man » devient prophétique. Ainsi, sur Reddit, trois commentaires résument le tout. ProfessionalMoose 123 écrit : « Un truc à remarquer aussi : ils n’écoutent que des musiques de 30 secondes, qui sont des jingles de pubs. Ça me rappelle TikTok. » CE que poursuit RexTheSkibiriToilet : « Oh là là… de nos jours, la distinction entre pub et divertissement, c’est presque zéro. Les influenceurs font la promo de produits au milieu de vidéos perso, les jingles deviennent des mèmes. ». Puis la conclusion est apportée par r/filmes : « J’ai été impressionné par la façon dont “San Angeles” en 2032 ressemble à notre monde d’aujourd’hui. »

    Rupture majeure dans l’attention

    Anthropologiquement, la rupture est majeure. Car la « Gen Z » est la toute première à ne pas connaître un monde sans écran portable. Le cinéma, les interminables récits, les conversations sans pause deviennent des expériences exigeantes, voire anxiogènes.

    Cette mutation se constate d’ores et déjà. La chute de l’attention soutenue, une difficulté croissante à lire un texte long, à suivre un raisonnement complexe, ou à mémoriser sans support immédiat. Les conséquences sur les apprentissages et le niveau scolaire nourrissent un sentiment de décrochage. Face à cette exigence cognitive, le smartphone s’impose comme une béquille permanente, ou inversement. Les étudiants y trouvent distraction et outils. Les moteurs de recherche, résumés automatisés, et désormais intelligences artificielles conversationnelles et génératives mobilisées pour faire — ou finir — les devoirs. Non par paresse, mais parce que l’attention n’est plus disponible ce genre d’effort.

    (Crédits : HMizuno K/Pexels)

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    Le téléphone n’est plus seulement un écran qui détourne, qui occupe, qui relie. Il devient un dispositif de compensation cognitive. Cela révèle l’univers d’une génération sommée de produire dans un monde qui a méthodiquement sapé les conditions de la concentration. Ce n’est pas une fin en soi, mais une civilisation qui ne sait plus attendre, ni regarder longtemps, ni écouter sans vérifier ailleurs, ni s’ennuyer se transforme en profondeur. La proposition de loi été adopté par 116 voix contre 23 (577 députés au total).

    Une règle imparfaite pour une question essentielle

    À Toyoake, seuls 7 % des habitants disent avoir réellement modifié leurs usages. Le débat a le mérite d’exister. La société japonaise accuse la mairie d’ingérence. L’édile interrogé par Asahi Shimbun et NHK, explique que « l’objectif n’est pas de contrôler, mais de faire prendre conscience. » Il n’y a pas de vérité universelle, ni l’apanage scientifique derrière cette durée, juste un prétexte, somme toute symbolique. C’est un point de départ d’une réflexion collective. Plusieurs participants racontent n’avoir pas réussi à se contenter de deux heures. Mais, ils estiment avoir gagné autre chose. Une méthode pour des journées plus longues, des conversations plus attentives, et une connexion à l’instant présent.

    Homme, smartphone, rue

    En Europe, le débat prend une tournure plus frontale. En Italie, le gouvernement a choisi la voie de l’interdiction. À la mi-juin 2025, une circulaire du ministère de l’Éducation bannit l’usage du smartphone dans les lycées. Elle évoque les effets délétères de l’hyperconnexion sur la santé, la concentration et les apprentissages, rapportent La Repubblica et Il Post. La presse comme les foyers italiens se divisent. Certains titres saluent une mesure de « désintoxication » nécessaire face à la baisse du niveau scolaire ; d’autres s’interrogent sur la pertinence d’extraire de l’instruction un objet omniprésent dans le monde extérieur.

    Bannir ou affronter ?

    « Le smartphone n’est plus seulement un outil, mais une prothèse cognitive et sociale, un lieu où se mêlent savoir, relations et imaginaire. » L’école doit-elle bannir l’écran, ou affronter le défi de l’éducation au numérique ? Derrière la divergence des méthodes, des opinions, une même inquiétude affleure : « Comment transmettre le goût et la capacité d’apprendre dans un monde où l’outil le plus utilisé fragilise précisément l’attention dont l’apprentissage dépend ? »

    Le débat révèle une tension essentielle de nos démocraties contemporaines : comment préserver la liberté individuelle sans renoncer à toute responsabilité collective ? Comment nommer un problème sans infantiliser ? Comment protéger sans interdire ? Comment expliquer à ceux qui l’utilisent comme ils respirent, qu’ils doivent sans passer avant quinze ans ?

    Le Japon, souvent caricaturé pour son conformisme, poser une question ouverte. Si cette opération n’est pas la solution, elle propose une invitation à la discussion. Car selon un rapport de l’OCDE « l’utilisation des smartphones et autres appareils numériques à des fins non éducatives en classe est liée à une distraction accrue et à des résultats scolaires moins bons. » (Crédits : cottonbro studio/Pexels)

    La Japonaise, Toyoake, n’a pas réglé l’addiction aux smartphones, mais elle a fait beaucoup mieux. Elle a rendu visible l’invisible. Dans un univers où les technologies rivalisent d’ingéniosité pour capter notre attention, le courage n’est peut-être pas de se connecter, mais d’apprendre à se déconnecter pour se reconnecter au monde réel. Finalement deux heures, n’est pas grand-chose, mais beaucoup en même temps.

  • L’île Tiritiri Matangi pour la fin du voyage (52/55)

    L’île Tiritiri Matangi pour la fin du voyage (52/55)

    Alors qu’il ne reste que cinq petits jours avant le terme du périple néo-zélandais, l’aventurier du bout du monde se réserve un mets de choix pour la fin. Un sanctuaire, un lieu préservé : l’île Tiritiri Matangi. La quintessence de son voyage sur quarante-huit heures. Ce sanctuaire insulaire abrite une gamme inégalée de faunes sauvages. Un paradis accessible seulement par le ferry spécialement affrété, et 90 NZD. Mais, cerise sur le gâteau, Flavien a la chance qui lui sourit — une fois encore — il y a deux semaines, quand il réussit à retenir une nuit sur place.

    « C’est un jour mémorable », affirme Flavien avec joie. Sur un conseil appuyé de Fabrice, le naturaliste réserve la visite de ce lieu saint. « Je me suis octroyé cette île sanctuaire pour le terme du voyage. » La chance m’a souri, glisse-t-il malicieusement. « Il y a deux semaines, j’ai réussi à organiser une nuit là-bas pour 45 NZD dans la hut du DOC. » Une planification mesurée de la fin de son périple pour que ça concorde avec cette date, la seule disponible.

    Les sept fantastiques sous l’œil de Flavien

    « Ce matin, après avoir déposé quelques effets à l’auberge — car je n’ai besoin que de mon duvet — je prends la direction du ponton d’embarquement sur le front de mer en plein centre-ville. » Avant tout, il faut une nouvelle fois biosécuriser l’ensemble de ses affaires. Puisque cette île est exempte de prédateurs depuis plusieurs décennies. C’est d’ailleurs une des fiertés des Néo-Zélandais. « En termes de conservation, de nombreuses espèces rares y trouvent l’un de leurs derniers refuges. »

    Un peu plus d’une heure de navigation est nécessaire pour rallier cet endroit insulaire. En chemin, le naturaliste observe quelques puffins, quelques fous austraux et même quelques manchots pygmées. « Il y a beaucoup de monde sur le bateau, mais la plupart reparte avec le ferry pour 14 h 40. Seule une dizaine d’individus sont autorisés, comme moi, à dormir sur l’île chaque nuit. »

    À peine débarqué que l’ambiance sonore est incroyable. Bien plus encore que Zealandia ou Ulva Island, les sanctuaires précédemment visités par le baroudeur. « J’essaie de m’écarter de la foule, en vain, au vu du nombre de personnes descendues. »

    Alors, Flavien se rend à la hut pour y déposer ses affaires et se restaurer. « Je rencontre les autres passionnés de nature qui vont dormir là cette nuit. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Deux femmes habituées lui donnent de précieuses suggestions pour trouver « les quatre espèces que je suis venu observer. À savoir Kokako, Takahē, Gecko de Ducaucel et surtout le Wētā punga (Giant Weta). Le plus gros insecte du monde qui serait visible de jour contrairement à ses cousins ». Suivant à la lettre les conseils avisés, « J’emprunte le sentier de la côte est. Le plus long, donc délaissé par les touristes descendus ce matin ». Après un peu plus de quinze minutes de marche à scruter la canopée des petits arbres « je trouve mon premier Giant Weta. Comment je suis heureux ! »

    Comme le collectionneur, le naturaliste a enfin vu tous les types de Weta. Le premier observé est un mâle. Il est plus petit, mais quelques encablures plus loin, je trouve une femelle. « Elle peut peser jusqu’à deux souris et faire onze centimètres de long. » Affublé de son téléobjectif, il mitraille tel un paparazzi.

    « Quand je m’approche, ils lèvent les pattes arrière pour paraître plus impressionnants encore. » Il joue à l’acrobate pour tenter de se placer au plus près. Juché sur un promontoire, il perçoit du bruit.

    Flavien, surpris dans sa concentration, perd l’équilibre saute à la hâte et se réceptionne mal. « J’ai peur de m’être blessé à la cheville droite. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Fort heureusement, elle ne gonfle pas, mais la douleur est persistante à chaque pause. « Je continue lorsqu’au milieu de l’île, j’observe mon premier couple de Kokakos (Glaucope de Wilson). » Ces oiseaux très rares aux magnifiques joues bleues ont échappé de peu à l’extinction. « Il y aurait 70 tandems ici, mais je n’en reverrais pas de la journée. »

    Après avoir effectué un tour complet, où l’on peut voir de magnifiques baies vierges, le naturaliste revient à la hut. Les visiteurs sont repartis. L’île est véritablement plus calme, les oiseaux encore plus nombreux.

    « Malgré cela, je ne déniche pas le Takahē, l’un des emblèmes de la Nouvelle-Zélande. » La nuit s’annonce courte, plus une sieste qu’autre chose. Flavien se repose, recharge ses batteries, comme celles de son appareil photo. « Je discute avec un volontaire qui œuvre ici depuis 40 ans. Il me donne plein de petits trucs et astuces, en particulier l’endroit où trouver les geckos. » Après avoir englouti des pâtes au thon et pesto rosso, Flavien honore son rendez-vous avec l’étoile qui se situe dans le bras d’Orion. « Je vais voir le coucher de soleil sur le point haut de l’île, c’est magnifique », acquiesce le poète. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Puis la nuit tombée, tous ceux qui dorment ici se dispersent sur l’île à la recherche des trésors à la frontale : Kiwi d’Owen, Totara, Gecko, Weta. « Mon premier sera le Kiwi. Oui, j’ai réussi à voir le kiwi une seconde fois ! » La rencontre sera beaucoup plus fugace que la précédente. Il est impossible à Flavien de le photographier avec lumière rouge. Je garde le souvenir pour moi cette fois, se confie-t-il.

    « Je continue mon chemin et trouve mon premier et unique centipède. Un mille-pattes géant et impressionnant, qui se cache sous une écorce, pas facile de lui tirer le portrait. »

    Durant une heure, Flavien arpente par monts et par vaux en vain… Jusqu’à l’apparition, d’un Totara, « le Sphénodon que j’ai vu à Zealandia, produit un boucan pas possible dans les feuilles ». Il réussit, tant bien que mal, à en extraire quelques clichés. « Il me semble stressé, je n’insiste pas. »

    Il est bientôt minuit, sa frontale est toujours chargée, alors il persévère. « Voici que se montre le Wētā punga à quelques centimètres de moi, c’est énorme comme bestiole. » Le naturaliste le photographie sous toutes les coutures. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Puis, en clôture de cette incroyable journée, il débusque cinq minutes plus loin, un gecko posé sur sa branche. « On m’a dit qu’ils se cachaient à la lumière blanche… mais en fin de compte, je réussis à faire des photos sans trop l’incommoder. » Sur la crête, le naturaliste en croise finalement des dizaines, situés dans les souches de Phornium tenax.

    En fait, séjourner la nuit sur l’île, c’est plus une grosse sieste qu’autre chose, affirme Flavien d’un œil. « C’est l’un des derniers groupes taxonomiques à apercevoir ici avec la grenouille que je n’ai toujours pas vue », commente le naturaliste.

    La mission est accomplie. Il est à présent une heure passée de trente minutes, quand l’aventurier va se enfin coucher.
    « J’ai des étoiles plein les yeux, quelle île ! »

    Mais pour pouvoir profiter du chant auroral des oiseaux, il faut se lever véritablement tôt. « Demain matin, le réveil est prévu avant 6 h 30. Que la nuit s’annonce courte », anticipe Flavien.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    « La faune sauvage de Tiritiri Matangi est un mélange de créatures qui sont arrivées ici d’eux-mêmes, ou ont été transférées d’îles voisines, telles que Te Hauturu-o-Toi/Little Barrier Island. Cela a fondé une population qui reflète principalement ce que les habitants d’origine auraient été. » Alors, si le cortège faunistique est multiple, les chants qu’il pourrait entendre sont issus des Takahē, Mātāta, Kōkako, Pōpokotea, Pāteke, Ruru, Titipounamu, Toutouwai, Hihi, Kiwi Pukupuku, Tūī.

    Une symphonie comme réveil-matin

    « Ce matin, la levée du corps est à 6 h 25. » Tous les pensionnaires de chambrée sont déjà partis sur les chemins. « Sur la route pour rejoindre les forêts, je crochète via une prairie espérant voir le Takahē de bon matin. Et cette fois-là la chance me sourit ! »

    Un couple et son petit sont là, juste devant Flavien, à chercher de la nourriture dans les basses herbes. « Je me couche et les observe tout un moment. Je ne les dérange pas du tout, c’est même eux qui s’approchent de moi. Quelle chance ! »

    Cette espèce considérée disparue a été recouvrée au milieu du siècle dernier. Quelques individus sont retrouvés dans une vallée retranchée du Fjordland. Ils ont échappé aux prédateurs introduits. « Il n’en restait alors qu’une centaine. Depuis, la population a doublé grâce aux différents programmes de conservation, d’ailleurs, quinze d’entre eux sont visibles sur l’île. » Les lumières aurorales sont géniales pour les photos, glisse Flavien pour ne pas déranger le jour se levant. « J’ai loupé la symphonie du matin, mais, pour voir le Takahē, je n’ai aucun regret ! » (Crédits : Flavien Saboureau)

    N’ayant pas déjeuné, il revient à la hut pour prendre les quelques cappuccinos qui lui restent. Puis, l’aventurier du bout du monde marcher sans objectif, ni but précis, il profite avec simplicité de cet instant. « Je me laisse la nature me surprendre. Je fais à nouveau le tour de l’île et j’ai la chance de découvrir deux différents Takahē ainsi que quatre nouveaux Kokakos. »

    Il est bientôt midi à sa tocante. « Je passe donc à la boutique — ouverte seulement lors de la descente des visiteurs — pour acheter des souvenirs. » Après avoir terminé le bout de fromage et de pain, il fait son sac et ramasse toutes ses affaires.

    Jusqu’au départ du ferry à 14 h 40, Flavien est un véritable Backpackers. « Je découvre encore des chemins que je n’ai pas empruntés, c’est un vrai labyrinthe, cette île. » Après près plus de trente kilomètres sur ce paradis, Flavien débarque en ville vers 16 h 30.

    Le simili de nuit accumulé à la fatigue du voyage à raison de Flavien. « Je suis crevé. Après une douche, je fais une sieste. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    La soirée s’annonce. Il sort s’acheter une pizza, « petite et pas dingue encore une fois, que j’aurais mangé dans un parc en centre-ville ». Puis, il se creuse l’esprit pour rendre ses derniers moments ici, en Nouvelle-Zélande, inoubliables. « Je n’arrive pas à me décider, à savoir comment occuper mon week-end… en plus, les locations de voiture à la volée sont exorbitantes. » À suivre…

  • Qui est le plus rapide : le mimosa ou la limace ?

    Qui est le plus rapide : le mimosa ou la limace ?

    Imaginez un stade minuscule, à l’échelle du tout petit, où s’opposent deux concurrents totalement improbables. D’un côté, la limace, championne incontestée de la lenteur. De l’autre, une plante, le Mimosa pudica, surnommé « la sensitive ». Un duel absurde, pensez-vous, un animal contre un végétal. Et pourtant, la question peut intriguer. Qui mérite vraiment le titre de plus rapide ? Pour le comprendre, il faut abandonner nos réflexes anthropocentrés et croiser la zoologie avec la botanique pendant quelques secondes.

    Ici on ne mesure pas la rapidité en mètres par seconde, mais en fractions d’instant. Dans un face-à-face improbable, entre une limace, symbole universel de lenteur, et une plante capable de replier ses feuilles à la vitesse de l’éclair. Derrière ce duel (en apparence) absurde se cache une leçon fascinante sur le vivant, ses stratégies, et nos idées reçues sur le mouvement et la performance.

    Le mimosa, une plante qui se bouge

    Originaire des régions tropicales d’Amérique du Sud, le Mimosa pudica, pour les intimes, fascine les naturalistes depuis le XVIIIe siècle. Contrairement à l’image que l’on se fait des plantes, il replie ses feuilles au moindre contact, au moindre danger. Touchez-le du bout du doigt et, en moins de temps qu’il faut pour cligner de l’œil, les folioles se ferment sous votre regard.

    Mimosa, musique, partition

    Mais comment fait-il ?
    Ce mouvement spectaculaire est hydraulique. Lorsqu’une feuille est stimulée, la pression interne dans certaines cellules — la turgescence — chute brutalement. À l’instar des yeux d’escargots une fois touchés. Ce mécanisme, documenté en physiologie végétale, constitue une stratégie de défense. En se flétrissant, la plante donne l’illusion d’être malade ou peu appétissante, ce qui décourage certains herbivores.

    Face à cette vivacité, la limace fait figure de marathonienne. Dépourvue de pattes, elle se déplace grâce à des contractions ondulatoires de son large pied. Elle avance sur un tapis de mucus, élément indispensable pour réduire les frottements et protéger son corps fragile. (Crédits : Van3ssa_/Pixabay)

    Mais, elle affiche une vitesse moyenne impressionnante. Son oscillation produit un mouvement, qui la propulse d’un à trois centimètres par seconde, soit environ deux mètres par heure. Autrement dit, si vous déposez une feuille de salade dans un jardin, elle finira par l’atteindre… mais à son rythme. La limace avance lentement, lentement, mais elle se déplace. Ce que le mimosa, solidement enraciné dans votre espace vert, ne fera jamais au sens littéral.

    La plante sensible et la lenteur incarnée

    Alors, qui gagne ? Tout dépend de ce que l’on appelle « rapidité ». Sur le plan de la réaction, le mimosa est imbattable. Son mouvement se déclenche en une fraction de seconde, bien plus vite qu’aucune progression de limace. Mais si l’on parle de déplacement réel, la limace demeure la seule véritable participante. Elle évolue, même si c’est à la cadence de son horloge biologique. Donc, sur le long terme, la limace finit toujours par prendre ses distances.

    Pourtant, le paradoxe paraît savoureux. Une plante peut sembler plus rapide qu’un animal emblématique de la lenteur, mais uniquement à l’échelle de l’instant. En effet, sur le long terme, la limace finit toujours par s’éloigner de son point de départ. C’est alors que nos préjugés comme nos perceptions nous trompent. En quoi cette comparaison peut-elle nous fasciner ?
    Parce qu’elle bouscule nos repères. Dans l’imaginaire collectif, une espèce végétale est synonyme d’immobilité absolue. Le mimosa contredit ce cliché par sa vivacité inattendue. À l’inverse, la limace symbolise la lenteur extrême, presque la patience incarnée.

    En psychologie de la perception, ce décalage révèle un biais bien connu : nous associons spontanément la vitesse au déplacement visible. (Crédits : MolnarSzabolcsErdely/Pixabay)

    Limace, plante, verte

    Lorsqu’un organisme supposé immobile se met à bouger « à toute allure », il devient immédiatement extraordinaire à nos yeux. Chacun, dans son registre, joue un rôle essentiel. Le Mimosa pudica ne cherche pas la performance, mais sa survie. Son mouvement rapide est une ruse défensive. La limace, quant à elle, participe activement au grand cycle du vivant, à sa vitesse. En décomposant feuilles mortes et matières organiques, elle nettoie les sols et contribue à leur fertilité.

    Hérisson, nature, verdure

    Puis sers de déjeuner ou dîner aux prédateurs que sont le crapaud, l’orvet, le staphylin odorant, la grive musicienne, les canards, les volailles, le ver luisant, les carabes et le hérisson, pour lui et ses choupissons. Cette confrontation imaginaire entre deux règnes souligne une évidence : la vitesse n’est jamais gratuite. Elle répond toujours à une logique évolutive et écologique.

    Alors, le mimosa est-il plus rapide que la limace ? Oui, si l’on considère la fulgurance de sa réaction. Non, si l’on parle de locomotion. En réalité, ce duel est un faux combat. L’un bouge vite sans changer de place, l’autre se déplace lentement mais sûrement. Peut-être est-ce là la véritable leçon : dans le vivant, la performance importe moins que l’adaptation. Et la rapidité, comme la lenteur, n’a de sens qu’au regard de la stratégie de l’espèce. (Crédits : Alexas_Fotos/Pixabay)

  • Quand tout s’écroule autour de vous (51/55)

    Quand tout s’écroule autour de vous (51/55)

    Malgré la déconvenue, le manque de place pour étendre ses jambes, son ultime nuit sur le siège passager n’aura pas été si terrible, bien au contraire. Il profite du Wi-Fi de son supermarché préféré, le New World, pour extérioriser son expérience de la veille. C’est aussi la recherche d’un magasin spécialisé pour une hypothétique récupération des photos et surtout une autre carte mémoire. Mais il doit restituer son véhicule de location avant de filer vers son dernier lieu de découverte : Tiritiri Matangi Island.

    À deux jours de la Saint-Valentin, Flavien pense bien à autre chose. « La nuit n’a pas été si mauvaise que ça. » Le réveil du corps s’effectue à sept heures. Profitant du peu de monde à cette heure matinale, « je fais le plein de carburant. » C’est aussi l’occasion pour donner quelques nouvelles et expliquer ce qui lui est arrivé la veille au soir : « J’ai besoin d’extérioriser ».

    Quand la technique vous lâche, une seconde fois

    Comme tout un chacun, il parcourt l’internet à la recherche d’expérience dite utilisateur. « J’ai besoin de me rassurer. Je lis des lignes contenues dans des pages de sites web et blogs relatant mon problème et proposant des solutions : comment récupérer des photos sur une carte SD. » Cette recherche vaine, il change de siège pour sillonner les trois heures en direction de l’agence de location. « Je ne prends pas la portion de route payante aujourd’hui, j’ai du temps devant moi. » C’est à onze heures qu’il arrive.

    « À l’agence, je range le bazar accumulé dans la voiture. » Si bien qu’une demi-heure s’égraine avant qu’il use du Wi-Fi pour réserver une auberge. « Aujourd’hui je change pour dénicher un endroit avec de meilleures douches. » Étant devenu piéton, il s’offre un périple de près de deux heures de bus pour rejoindre le centre-ville et son inédite demeure d’un soir : SilverFern Backpackers.

    « Cet après-midi, je dois impérativement trouver une nouvelle carte mémoire… mais aussi un chargeur pour mes batteries d’appareil photo, car il m’a lui aussi lâché il y a deux jours. » Une seule est chargée sur les deux, ce qui ne suffira pas, bien que le voyage soit bientôt terminé. Flavien déniche un magasin en centre-ville où il dégote ce qu’il recherche, mais rien pour la carte SD, mis à part lui donner une adresse.

    « Là-bas le gérant n’est pas très motivé et ne semble pas très compétent. Il essaye quand même de tester ma carte, mais me dit qu’il n’y a rien à faire, je n’insiste pas par peur qu’il efface tout. »

    La deuxième partie de l’après-midi est consacrée à la lessive, qui s’effectue dans une laverie automatique. « Je passe au supermarché pour acheter mon repas de ce soir — riz au saumon — et de la nourriture pour les deux prochains jours sur l’incroyable île de Tiritiri. Elle a été recommandée par Fabrice Le Bouard ».

    Autant mettre le temps à profit. « Je prends une douche, pendant que la machine fait son office. »

    (Crédits : Eugene Golovesov/Pexels)

    Les émotions de la fin d’un voyage font ressurgir des angoisses. Ainsi, un mélange de solitude et d’oppression vient habiter l’aventurier du bout du monde. Une chose qui, à quelques jours près, le touche en 2024 lorsqu’il était à Punta Arenas. La fatigue, l’inquiétude sur l’avenir de ces quelque 8000 photos jouent dans la balance des émotions. « Comme l’année dernière, au même nombre de jours je crois, je n’arrive pas à rester en place, dans la douche, par exemple, sans me sentir oppressé. » J’ai donc passé un appel téléphonique d’une heure, souffle à demi-mot Flavien. « Ça m’a fait du bien, j’ai pensé à autre chose l’espace d’un instant. » À suivre…

  • Anatomie d’une série noire de fuites de données publiques

    Anatomie d’une série noire de fuites de données publiques

    En l’espace de quelques semaines, plusieurs institutions au cœur de l’État français reconnaissent des incidents de cybersécurité. Ils impliquent des données personnelles de grande ampleur. C‘’est au cœur du ministère des Sports, de la Caisse d’allocations familiales, de l’Urssaf ou de plateformes interministérielles que l’action se déroule. Si les noms changent, la mécanique sous-jacente se ressemble. Loin des images spectaculaires de cyberattaques hollywoodiennes, ces affaires racontent une réalité plus feutrée, voire intimiste. L’inquiétude tient au fait d’un État numérique dont les données circulent de plus en plus, et se fragilisent à mesure qu’elles voyagent.

    Les Français ne semblent plus s‘alarmer de telles fuites. Pourtant, les tentatives de fraudes sont légion. Comme attendu, les phishings, spoofing… se multiplient. Mais le plus inquiétant n’est pas les primodélinquants, mais ceux qui patientent, qui ont le temps. Laissant passer l’orage, les couvertures médiatiques, ils sont dans l’ombre, prêts à poursuivre leur attaque au moment opportun.

    Une série d’incidents au cœur de l’État

    Tout commence officiellement à la mi-décembre, lorsque le ministère des Sports reconnaît une exfiltration de données, dans le cadre du dispositif Pass’Sport. L’administration évoque la possibilité que les informations personnelles de plusieurs millions de foyers soient concernées. La communication est dépourvue d’émotion, presque clinique, mais les faits sont là. Quelques jours passent quand la CAF se retrouve citée dans une affaire plus conséquente.

    Œil, regard, surveillance

    Une mise en circulation d’un fichier contenant des données dites sociales. L’organisme affirme que ses systèmes d’information ne sont pas compromis. Mais à demi-mot, ils reconnaissent que certaines données utilisées par des services partenaires ont pu être exposées. Comme les dominos, et quasi simultanément, l’Urssaf est au-devant de a scène. Un accès non autorisé est révélé. Il est détecté sur une interface réservée aux partenaires institutionnels. Ceux-ci contiennent des informations issues des déclarations préalables à l’embauche (DPAE). L‘ampleur est là. Pas moins de douze millions de salariés depuis moins de trois ans sont potentiellement concernés, explique l’institution.

    De la coïncidence fortuite à la réalité

    « Aucun numéro de Sécurité sociale, aucune adresse mail ou postale, aucun numéro de téléphone ni aucune coordonnée bancaire ne sont concernés », affirme le communiqué de l’URSSAF. En janvier 2026, un incident sur la plateforme GAEL est révélé. Selon le communiqué de presse, « un acte de cybermalveillance a ciblé, entre le vendredi 9 janvier et le lundi 12 janvier 2026, la plateforme GAEL […]. Cette cyberattaque a entraîné une atteinte à la confidentialité d’une partie des données personnelles des candidats et lauréats de ces diplômes depuis 2005. »

    Puis c’est la Direction interministérielle du numérique qui annonce une intrusion sur HubEE. La plateforme utilisée par différentes administrations pour échanger des documents est touchée. « Environ 160 000 documents administratifs, issus de 70 000 dossiers d’usagers, ont été exfiltrés. » Les administrations concernées sont la direction de l’information légale et administrative, la direction générale de la cohésion sociale, la direction générale de la Santé et la caisse nationale des allocations familiales…

    L’incident met en évidence un phénomène : ces cyberattaques ne sont ni isolées ni anecdotiques. Les faits dessinent une chronologie resserrée et une accumulation qui ne peut plus être regardée comme une simple coïncidence. Une affaire précédente est celle de France Travail. En mars 2024, l’institution confirme être la victime d’une cyberattaque majeure. (Crédits : Almada Studio/Pexels)

    Elle expose les informations personnelles de 43 millions d’individus inscrits ou ayant été inscrits au cours des deux dernières décennies. Dans ce cas, l’intrusion a permis l’extraction de données sensibles, ce qui avait déclenché une enquête de la CNIL et des recommandations somme toute logique. L’année suivante, France Travail a de nouveau été affectée par une série d’incidents touchant ses services et ses bases de données… En juillet, une attaque informatique sur la plateforme Kairos a exposé les données de 340 000 demandeurs d’emploi après compromission d’un compte partenaire.

    En décembre 2025, c’est une nouvelle fuite qui met en danger les informations privées d’environ 1,6 million de jeunes suivis par le réseau des Missions Locales. C’est encore une fois la compromission de comptes. Ces incidents sur vingt-quatre mois illustrent la vulnérabilité des services publics face à des attaques ciblant des identifiants ou des interfaces légitimes.

    Dans la lignée, le service de l’Assurance sociale Pajemploi fait état d’une fuite de données personnelles. Elle concerne 1,2 million de personnes liées à l’emploi des assistants maternels. Ces affaires, parmi d’autres révélations récentes autour de bases de données agrégées exposées pour des millions de citoyens.

    (Crédits : blickpixel/Pixabay)

    RJ45, connexion, câble

    Cela met en exergue, non seulement de l’ampleur des volumes en circulation, mais également la complexité des architectures interconnectées. Celle-là même qui caractérise les systèmes d’information publics. L’enjeu, semble-t-il, n’est plus de protéger des silos isolés, mais de repenser la sécurité de l’ensemble des chaînes de traitement, ainsi que le partage des données personnelles.


    De quelles données parle-t-on exactement ?

    À chaque révélation, la même précision revient, presque comme un mantra rassurant. Il n’y a ni mots de passe, ni coordonnées bancaires, ni numéros de sécurité sociale exposés. Cela s’avère, dans les cas connus. Lorsque les cybercriminels sont discrets, rien ne transparaît, et tout est donc possible. Les données concernées sont : noms, prénoms, dates de naissance, situations professionnelles, employeurs, dates d’embauche, informations administratives liées à des droits ou à des dispositifs sociaux…

    Regard, squelette, plastique

    Ces données dites « simples », cachent ben leur jeu. Car, leur valeur réside dans leur exactitude et contextualisation. Si un opérateur malintentionné a accès à une date d’embauche, associée à un nom et à un véritable employeur, le message frauduleux reçu peut être suffisamment crédible pour tomber dedans. En conséquence, après avoir perçu une aide sociale, une demande de « mise à jour» parait vrai pour un œil non averti,. Les multitudes de données en vente dans certains forums permettent de mieux cibler. Ainsi, les informations extraites ouvrent la voie à des usages malveillants.

    Ce qui change dans les cyberattaques : chemins autorisés… mais compromis

    Ce que révèlent ces affaires, c’est une évolution silencieuse des modes opératoires. Il n’est plus nécessaire de casser des serrures numériques ou d’exploiter des failles spectaculaires. L’accès frauduleux passe désormais par des chemins autorisés, des interfaces prévues pour fonctionner, des comptes habilités… mais compromis.
    Dans le cas de l’Urssaf, l’entité l’explique sans détour : « L’Urssaf a constaté un accès non autorisé à l’API contenant certaines données de la déclaration préalable à l’embauche, réservée à ses partenaires institutionnels, opéré via un compte partenaire habilité dont les identifiants avaient été compromis. » Le système a répondu normalement à une requête techniquement valide, sans pouvoir distinguer l’usurpation.
    Même logique pour les plateformes mutualisées, comme HubEE, conçues pour fluidifier les échanges entre administrations. Elles concentrent les données, simplifient les démarches, mais se muent aussi des points de passage stratégiques. La donnée reste protégée tant qu’elle reste immobile ; elle devient vulnérable dès qu’elle circule.

    (Crédits : Mart Production/Pexels)

    Les cybercriminels utilisent ces données pour mener des campagnes d’hameçonnage. Phishing, spoofing, spearphishing, jusqu‘aux appels téléphoniques qui copie les codes des organismes publics. Quand un fichier volumineux ne signifie pas d’autant de victimes, mais chaque ligne exploitable renforce la crédibilité d’une escroquerie. Il suffit parfois d’un détail juste pour faire tomber la méfiance.

    L’État numérique face à sa vulnérabilité ?

    Les fuites ne créent pas immédiatement de victimes, mais elles préparent le terrain d’une fraude diffuse, progressive, difficile à quantifier. Les autorités ont-elles réagi correctement ? Sur le plan formel, oui.
    Les réponses sont conformes aux obligations légales. Dépôts de plainte, notifications à la CNIL, communications publiques, suspension des comptes compromis, annonces de renforcement des dispositifs d’authentification. Chaque organisme se plie à la séquence attendue.


    Mais une question demeure : ces mesures relèvent-elles de la correction structurelle ou de la gestion de crise ? Informer et rassurer est indispensable, mais cela ne dit rien de la capacité à prévenir la répétition des scenarii. Or, à lire les communiqués successifs, la responsabilité semble souvent se dissoudre dans l’écosystème : le noyau central n’est pas en cause, mais un partenaire ; la plateforme n’est pas défaillante, mais un accès détourné.

    Un problème systémique : trop de données, trop de tuyaux

    Ces incidents mettent en lumière un problème plus large encore. L’État numérique repose sur une transmission fluide entre administrations, opérateurs, partenaires techniques. Cette interconnexion est la condition de la simplification des démarches. Mais à trop la réduire, la sécurité se fragilise.
    Plus les informations circulent, plus les points de contact croissent, plus la maîtrise devient complexe. La sécurité ne dépend plus seulement de l’institution détentrice de la donnée, mais de l’ensemble de la chaîne, jusqu’au dernier maillon. Dès lors, une question s’impose, presque politique : faut-il repenser la manière dont l’État partage et mutualise les données personnelles des citoyens ?

    Face à cette réalité, la vigilance est de mise, plus que jamais. Se méfier des messages urgents, vérifier l’origine des sollicitations, ne pas répondre directement, passer l‘adresse dans un éditeur de texte, ne jamais transmettre de coordonnées bancaires par courriel ou SMS, ni vos pièces d’identité, privilégier les connexions sécuriser, activer la double authentification… bref prendre le temps dans un monde en perpétuelle accélération. (Crédits : Jasmijn Van der Maaten/Pexels)

    Tuyaux, ouverture, sécurité


    Ces affaires successives ne racontent pas seulement des défaillances techniques. Elles révèlent une tension profondément contemporaine : celle d’un État numérique plus fluide, plus efficace, plus connecté, mais forcément plus exposé. À mesure que la donnée devient le carburant de l’action publique, sa protection cesse d’être un sujet technique pour devenir un enjeu démocratique. Dans un contexte international où le cyberespace est pleinement intégré aux stratégies de guerre et d’influence, ces fuites ne peuvent plus être analysées comme de simples incidents techniques.

  • Une véritable catastrophe numérique (50/55)

    Une véritable catastrophe numérique (50/55)

    La journée s’annonce plus que chargée. L’aventurier, en ce mardi 11 février 2025, va vivre les sensations dignes de montagnes russes émotionnelles. Si le réveil somme toute programmé à 7 h, c’est à ce moment que Flavien prend la poudre d’escampette. Aujourd’hui, il part à la rencontre de la faune et de la flore. Les vers luisants emblématiques de Nouvelle-Zélande au cœur de la grotte de Waipū Caves. Ensuite il a rendez-vous avec le maître de la forêt Waipoua. L’un des plus grands de son espèce, avec quatorze mètres de circonférence pour cinquante de haut : le Tāne Mahuta.

    « J’ai passé une journée bien remplie, mais je ne m’attendais pas à cette conclusion », se lamente Flavien. Elle commence tôt lorsqu’il décampe à sept heures, en se dirigeant vers Waipū Caves. Elle est une grotte où il est censé observer les fameux vers luisants emblématiques de Nouvelle-Zélande : Arachnocampa luminosa. Sans doute la plus connue est Waitomo Glowworm Caves. Elle affiche un prix d’entrée à 81 NZD, et elle est bondée de touristes, tout pour plaire à Flavien. « Celle-ci — Waipū Caves — est gratuite », sourit-il.

    Un p’tit jeune de 2000 ans

    Après une demi-heure de route et piste en bon état, il est en sécurité. « Arrivé là-bas, je croyais marcher deux kilomètres, mais finalement, l’entrée était à même pas cent mètres du parking. » Un nombre conséquent de vans y sont stationnés. « Je suis le premier de la journée à m’y rendre », affirme l’aventurier. Ce qui est parfait pour le réjouir. Tenue adéquate, frontale en place « je commence l’exploration de cette grande grotte ». Il parcourt l’entièreté à l’aveugle. « Je ne les trouve pas », se languit-il.

    Pour poursuivre, il décide d’ôter ses chaussures. Donc, en marchant le long de la rivière souterraine, et après quelques minutes dans l’obscurité la plus totale, « je trouve enfin ce fameux plafond rempli de petites loupiotes créées par ces vers luisants, c’est incroyable ! »

    C’est un vrai spectacle. « Je reste près d’une heure à tenter des photos en pause longue, ça rend super bien », s’exclame Flavien, la mine réjouie. Après s’être lavé les pieds pleins d’argile, il se rechausse et retourne à la voiture. « Il est 9 h », ajoute-t-il. Place à trois heures d’asphalte en direction de Tāne Mahuta, le plus gros arbre de Nouvelle-Zélande. Il n’est pas un inconnu pour le naturaliste qui a déjà compilé de nombreuses revues à son sujet.

    Le Tāne Mahuta

    « C’est un Agathis australis, une espèce sensible à un phytophthora qui décime ses populations. » Alors, avant d’emprunter le sentier aménagé pour se rendre à son pied, chaque visiteur a l’obligation de biosécuriser ses chaussures. « C’est avec des brosses et des appareils dignes de l’entrée d’une salle blanche que je nettoie les miennes. Ils ne rigolent pas avec les protocoles de biosécurité ici. »

    L’heure de se restaurer s’affiche sur sa montre. Donc, avant de visiter ce cher Tāne Mahuta, « je mange mon pain et mon fromage frais sur une aire ménagée ». La marche est courte pour lui rendre visite. « Son tronc est impressionnant, bien plus que l’Alerce (Fitzroya cupressoides) vu l’année dernière en Patagonie. » Les passionnés et voyageurs s’amassent de plus en pus. Flavien se faufile, rebrousse chemin et part découvrir le deuxième plus gros après seulement un kilomètre en voiture. (Crédits : DR)

    « Il se mérite un peu plus avec mille cinq cents mètres de marche. Qui plus est sur le sentier, on observe d’autres individus bien plus jeunes, mais déjà immenses. » Après avoir admiré ces géants, il reprend le chemin dans la forêt. « C’est sûrement la plus belle forêt dans laquelle j’ai roulé, des Kauri énormes sont dispersés de part et d’autre de l’asphalte. » Désormais c’est quatre nouvelles heures de route qui l’attendent pour se rendre au Cape Reinga. L’endroit le plus septentrional du pays clôture sa complète traversée de la Nouvelle-Zélande. « Sur le parcours, je prends une piste pendant de nombreux kilomètres, je ne suis pas serein ! Où va-t-elle me mener ? »

    Vers l’inconnu et bien au-delà

    « Finalement, j’ai eu raison de me faire confiance, car, à son extrémité, j’observe mes premières mangroves. Cela montre encore la diversité de la Nouvelle-Zélande. Combien de pays peuvent se vanter d’avoir des manchots et des mangroves sur le même territoire ? » La route est longue, longue… Avant d’arriver, le naturaliste remarque un panneau indiquant des dunes géantes à trois kilomètres sur la gauche. « J’ai le vague souvenir que quelqu’un m’en a parlé. » D’un geste de la main gauche, un bruit envahit l’habitacle. Le clignotant répète son tic-tac obstiné dans l’habitacle silencieux. Après avoir garé la voiture, « j’y vais pieds nus », lance-t-il.

    « J’ai tellement l’impression d’être de retour en France, à la dune du Pilat, mais avec moins de personnes. » Le cœur se met en marche au fur et à mesure de la montée. Au sommet, le vent lance les grains de sable qui viennent fouetter l’aventurier du bout du monde. « Quel paysage ! Je reste une bonne demi-heure avant de faire demi-tour. » Sur le chemin du retour, une Française m’aborde, prétendant avoir pris une photo de moi au loin sur la dune, puis en demandant mon numéro WhatsApp pour m’envoyer l’image. »

    Il est 18 h 30. C’est l’heure de se rendre à l’extrémité du cap et son célèbre phare. L’aficionado de coucher de soleil est ravi. Il s’annonce radieux, souffle-t-il doucement comme pour garder la magie de l’instant. Il fait de la place sur sa carte mémoire pour pouvoir croquer le phare…
    Et patatras !!!

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Ce que redoute tout photographe arrive. C’est un bouleversement qui change la suite du voyage, et pas que. « Ma carte mémoire crash. Le message m’indique qu’il faut la formater, comme avec l’autre en début de voyage. » Il lui est impossible de consulter les quelque 8000 photos… autant dire la quasi-totalité du voyage. « J’ai envie de chialer ! Tout ça pour rien ?!? » Flavien est assommé. Il retourne à la voiture, hagard. « Je n’ai même plus la force de profiter du moment, pourtant je sais que je ne reviendrais jamais ici. »

    À partir de cet instant, rien n’atteint Flavien, ses pensées sont focalisées sur cette catastrophe numérique.

    « Je suis obnubilé par ce qui vient de m’arriver. Je suis incapable de décrocher. Pourquoi ?
    Tout se passait tellement bien jusqu’à maintenant, ce voyage était parfait.
     »

    Ce périple est un investissement. Les photos doivent me servir pour une future exposition et des projets de livre. « Mon seul espoir est de pouvoir les récupérer au retour grâce à un logiciel. »

    (Crédits : Anna Tarazevich/Pexels)

    Flavien reprend la route et observe le coucher de soleil au volant. Il est 19 h 30, remarque-t-il. Il lui reste huit heures de conduite avant de rendre le véhicule pour mercredi midi. « J’aimerais quand même me reposer un peu demain matin. » Après trois heures, il se stationne sur le parking du New World de Whangarei. Idéal pour avoir du Wi-Fi et faire le plein de la voiture. « Il est temps que je dorme pour une seconde et dernière nuit sur le siège passager.Quel rebondissement inattendu dans cette journée, certes chargée, mais inoubliable ! » À suivre…

  • Quand nos écouteurs deviennent une porte dérobée

    Quand nos écouteurs deviennent une porte dérobée

    Dans un monde saturé d’objets connectés, la facilité est synonyme de reine. Une récente innovation est Google Fast Pair. Elle est la promesse de simplifier au maximum l’appairage des appareils audio Bluetooth. Par une pression, vos écouteurs, casques ou enceintes s’associent directement à votre ordiphone ou système d’information, ce, en moins d’un clin d’œil. Mais derrière cette fluidité déconcertante se cache une faille d’une gravité inattendue : WhisperPair.

    En effet, des chercheurs en cybersécurité de l’université KU Leuven ont révélé une importante vulnérabilité du protocole Fast Pair. Ces membres du groupe « Computer Security and Industrial Cryptography », indiquent qu’elle peut permettre à des attaquants de prendre le contrôle d’appareils audio sans consentement. Mais qu’ils peuvent aussi écouter des conversations ou même suivre discrètement les déplacements des utilisateurs, à la manière d’un airtag. Cette série de failles est répertoriée comme CVE-2025-36911, relate BleepingComputer.

    Une vulnérabilité dans un standard de commodité

    La société s’oriente vers la simplification. Google, qui a anticipé les besoins, a conçu Fast Pair pour rendre les connexions Bluetooth plus sobres. Qui plus est pour Android et ChromeOS. À cet effet, dès qu’un nouvel accessoire passe à proximité, le système propose automatiquement de l’appairer. Idée lumineuse, car elle tend à éliminer le fastidieux processus de découverte et de jumelage. Mais cette mise en œuvre n’a pas respecté tous les garde-fous de sécurité prescrits par Google.

    Dans la logique, un appareil Bluetooth répond à une demande d’appairage, que s’il est explicitement en mode de configuration. Ce qui est la résultante d’une action de l’utilisateur. Mais, selon les chercheurs, ce contrôle n’a pas été correctement implémenté. Cela ouvre la porte à une exploitation silencieuse du protocole, expliquent-ils.

    Les attaques peuvent être réalisées avec un appareil doté d’une interface Bluetooth — ordinateur portable, smartphone ou même un Raspberry Pi —. Pour cela, il suffit que l’attaquant se trouve à proximité — dans une portée typique Bluetooth, jusqu’à 14 mètres —. Il peut donc déclencher une procédure d’appairage forcé avec un casque, des écouteurs ou une enceinte compatibles Fast Pair. Aucunement besoin d’action pour l’utilisateur ciblé.

    Des attaques rapides, silencieuses et sans contact

    Une fois la connexion établie, l’attaquant obtient un accès complet. Il peut injecter des sons, perturber la lecture… mieux encore, activer le microphone pour intercepter des ou vos conversations. Dans certains cas, ils peuvent suivre les mouvements de l’utilisateur via des réseaux de localisation, indiquent les chercheurs.

    Ce dernier tire parti du fonctionnement du réseau Find Hub/Find My Device. Il exploite des dispositifs Android à proximité pour signaler la position d’un appareil. Si un attaquant parvient à appairer l’accessoire à son propre compte Google, il peut observer sa localisation au fil du temps. Là où le bat blesse, est que parfois la victime n’est même pas consciente du suivi. Ou encore, elle confond les alertes avec un simple bogue.

    La faille CVE-2025-36911 touche de nombreux modèles, notamment. Les chercheurs de KU Leuven ont publié une base de données d’appareils testés. (Crédits : Nardo/Pexels)

    Les chercheurs ont testé 25 appareils provenant de 16 fournisseurs différents. Ils ont constaté que près de 68 % d’entre eux étaient vulnérables à cette attaque forcée — avant les mises à jour —, et que tous ceux exploitables permettaient d’accéder au microphone, ce qui démontre l’étendue du problème.

    Pourquoi une faille semble-t-elle si répandue ?

    Selon les chercheurs, l’origine réside dans une faiblesse de conception et de mise en œuvre du protocole Fast Pair. Alors que Google exige que les appareils n’acceptent pas de nouvelles connexions Bluetooth hors du mode d’appairage, cette règle n’a pas été strictement appliquée. Certains accessoires ont même obtenu la certification Fast Pair alors que cette exigence n’était pas correctement implémentée. L’équipe de recherche a souligné qu’il s’agit d’une erreur de logique dans le code d’appairage plutôt que d’un problème matériel. Cela implique un enjeu sociétal. Le compromis entre facilité d’utilisation (ergonomie) et sécurité informatique.

    Suite à la divulgation en août 2025, l’entreprise a reconnu publiquement la gravité de la situation. Ce qui classe WhisperPair comme une vulnérabilité critique. La firme collabore avec les fabricants pour publier des correctifs. Google a également martelé que certains de ses propres appareils audio avaient reçu des mises à jour. Google a donc offert le maximum de la prime dite Bug Bounty — soit 15 000 $ — à l’équipe à la base de cette découverte.

    Il subsiste un défi majeur. Si, contrairement aux mises à jour automatiques des ordiphones (smartphone), les correctifs pour écouteurs ou casques Bluetooth ne sont pas instantanés. Cela nécessite l’action de l’utilisateur. Ce qui peut laisser de nombreux appareils vulnérables pendant des mois ou années.

    Commodité contre sécurité

    Il est de rigueur de vérifier et d’installer le cas échéant — immédiatement — toute mise à jour du firmware disponible. Et comme à chaque instant, restez prudent dans les lieux publics, en particulier si vous utilisez des écouteurs compatibles Fast Pair. Les chercheurs expliquent que le désactiver sur un téléphone ne suffit pas, car la vulnérabilité se trouve dans les accessoires eux-mêmes.

    La faille WhisperPair illustre un dilemme récurrent de l’ère numérique : la quête de simplicité face à la sécurité et la vie privée. Un compromis est factuel. Mais quand des protocoles conçus pour faciliter la vie des utilisateurs deviennent des vecteurs d’attaque silencieux, cela pose question.

    À une époque où les appareils que nous portons — ou plaçons près de nous — peuvent capter des éléments intimes de nos vies, la nécessité d’une cybersécurité robuste n’est pas un luxe, mais une condition sine qua non de liberté numérique. Même si vous n’avez rien à cacher… (Crédits : Michael Burrows/Pexels)

    Casque, Bluetooth, cyber
  • Écrans : Quand le silence s’installe avant les mots

    Écrans : Quand le silence s’installe avant les mots

    Dans les cuisines encombrées de jouets, les salons encore en désordre, les poussettes à l’arrêt devant un feu rouge, un geste est devenu presque machinal, quasi un réflexe. Un doigt glisse sur un écran, une vidéo se lance, le calme revient. L’enfant se tait. Pour beaucoup de parents, cet instant est vécu comme un répit. Pour les chercheurs britanniques, il ressemble à un avertissement. Une étude anglaise enclenche le signal d’alarme : l’exposition prolongée aux moniteurs fragilise le développement du langage chez les tout-petits.

    Au Royaume-Uni, une étude menée par les universités d’Oxford, de Cambridge et de l’University College London a mis des mots — et des chiffres — sur une inquiétude diffuse. Le constat semble sans appel : l’exposition prolongée aux écrans fragilise le développement du langage chez les tout-petits. Cela ne s’opère pas de manière spectaculaire ou brutale, mais via une lenteur implacable, un patient effacement. Un glissement discret, presque invisible, où les mots tardent à venir.

    Quand les écrans imposent le silence des tout-petits

    Les écrans font partie du paysage familial, que nous le voulions ou non. Ils se sont installés sans fracas, portés par des promesses de modernité, d’éveil, même parfois d’enseignement. Ils sont un besoin créé de toutes pièces pour la génération des boomers, un outil pour autrui, et l’indispensable pour la Gén Z. Le département en charge des programmes scolaires outre-Manche relate en janvier 2026 une étude intitulée : « Les enfants des années 2020 : environnement d’apprentissage à domicile et temps passé devant les écrans à l’âge de deux ans ». Le résultat indique qu’à l’âge de deux ans, « 98 % des enfants regardent la télévision, des vidéos ou d’autres contenus numériques sur un écran chaque jour ». D’autres remarques stipulent une moyenne de 127 minutes par jour, contre 29 minutes à neuf mois.

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    L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise de ne pas dépasser une heure entre deux et quatre ans. La génération des boomers vous dira qu’ils ne doivent pas du tout passer de temps à regarder des écrans. La ministre de l’Éducation, Bridget Phillipson, explique que la question n’est plus de savoir s’il faut les utiliser, mais comment ? C’est précisément ce « comment » que l’étude interroge. Les chercheurs suivent près de 5 000 enfants entre neuf mois et deux ans, les chercheurs ont évalué l’impact du temps passé devant les écrans sur le développement du langage. Les résultats sont sans appel. Les enfants exposés environ cinq heures par jour ne reconnaissent que 53 % des mots testés, contre 65 % chez ceux dont l’exposition se limite à moins de trois quarts d’heure quotidiens. Ainsi, à partir d’une heure et demie par jour, le lien entre écran et pauvreté du vocabulaire est incontestable.

    Pauvreté du vocabulaire

    Le langage n’est pas une MAJ, ne se télécharge pas. Il naît dans l’échange, dans la répétition, dans l’approximation d’un mot prononcé trop tôt. Il se forge dans le regard de l’adulte, dans l’intonation, dans la réponse immédiate à un babillage. L’écran n’agit pas, il reste muet. Il diffuse, un point c’est tout.

    Les chercheurs s’inquiètent également des effets sur le comportement. Selon le Times, près de 40 % des enfants exposés cinq heures par jour présenteraient des signes de troubles émotionnels ou comportementaux. Cela contre 17 % chez les enfants moins exposés. De plus, 77 % des familles à revenus élevés consacrent du temps chaque jour à la lecture avec leurs enfants, et seules 32 % des familles à faibles revenus expliquent l’étude. Ainsi, 73 % des parents (caregivers) ayant le plus haut niveau d’éducation font la lecture à leurs enfants, contre 29 pour cent de ceux ayant le niveau d’éducation le plus bas. (Crédits : Tima Miroshnichenko/Pexels)

    Ce que cette étude met au jour, c’est l’émergence de disparités profondes. Le niveau global de langage, outre-Manche, n’a pas chuté par rapport aux générations précédentes, mais les écarts se creusent. L’écran devient un révélateur social. Cet objet « culturel » de substitution là où le temps, l’accompagnement ou les ressources manquent cruellement. Tout aussi inquiétante est la santé mentale des adolescents. Car 41 % d’entre eux qui utilisent le plus les plateformes évaluent leur santé mentale globale comme médiocre ou très pauvre, contre 23 % de ceux qui en ont la plus faible utilisation.

    La charge mentale au galop

    Les mères représentent 78 % des personnes élevant les enfants, qui plus est dans les familles où un seul parent assume la garde. Elles portent majoritairement la charge mentale : l’organisation du quotidien, la culpabilité silencieuse des choix éducatifs. Entre les injonctions contradictoires — stimuler sans surstimuler, protéger sans isoler, travailler sans s’absenter, être la mère et le père —, l’écran apparaît comme une solution temporaire à un problème structurel. Le débat autour du numérique chez les tout-petits ne peut donc être dissocié de celui de la parentalité contemporaine, et encore moins de celui de la place des femmes.

    Si la communication de l’élue Insoumise Mathilde Hignet est maladroite, elle a tout de même le mérite de mettre en exergue le retour à l’emploi des mères après une maternité, et de la charge mentale associée. Outre-Manche, la commissaire à l’enfance Rachel de Souza pilotera, dès avril, un groupe d’experts. Il sera chargé des recommandations à destination des parents d’enfants de moins de cinq ans.
    À force de dire aux parents comment éduquer leurs enfants, ces derniers ont démissionné. Il serait temps de remettre l’église au milieu du village. Laisser l’éducation aux parents et l’enseignement à l’école. Ainsi, l’objectif n’est pas d’interdire, indique-t-elle, mais d’accompagner. Le but est d’encourager les activités partagées, de parler, de jouer, de lire avec les enfants, de proposer des alternatives aux écrans… encore faudrait-il avoir la disponibilité quand la famille est monoparentale. Bridget Phillipson insiste sur un point essentiel : les parents doivent être associés au processus, non sommés d’appliquer des règles descendantes.

    Véritable démission des parents ?

    Les professionnels britanniques de la petite enfance saluent cette initiative. Certains responsables plaident pour un encadrement plus strict, voire une interdiction des réseaux sociaux avant seize ans, à l’image de l’Australie. Mais, la majorité des responsables est des hommes nés à une période où l’informatique n’existait pas, le smartphone et son univers encore moins. Londres hésite de surcroît. Le cœur du problème n’est pas l’écran lui-même, mais ce qu’il remplace lorsqu’il devient omniprésent. Car la charge mentale, d’un enfant à éduquer est un sacerdoce, surtout lorsque vous êtes seule à l’élever, comme 78 % des mères célibataires interrogées par l’étude. (Crédits : Ivan S/Pexels)

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    Redonner toute sa place à la parole adressée, au jeu partagé, à la lecture à voix haute, ce n’est pas revenir en arrière. C’est rappeler une évidence oubliée : avant d’être connectés, les enfants ont besoin d’être regardés, écoutés, comme ils doivent apprendre à répéter des mots avant de scroller. Le langage est leur premier territoire, leur première liberté.

    « Mon monde va rétrécir »

    Que penser du tsunami qui a déferlé le 9 décembre 2025 sur l’Australie ? L’interdiction et donc la censure pour les moins de seize ans de tout réseau social (RS) au pays du kangourou interpellent. « Mon monde va rétrécir », s’insurge Ezra Sholl, ado de quinze ans souffrant de paralysie à la suite d’un lymphome de Hodgkin. L’expression est nue, criante de vérité, d’une authentique crainte : la fermeture d’un espace qui, pour lui, est un lien. Les plateformes sont une représentation de la société. Les filtres et autres add-ons accélèrent l’expérience utilisateur. Mais c’est souvent le premier journal intime livré en pâture. Les messages ne sont pas tous bienveillants, comme l’est la confrontation à la vie réelle.

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    Dans une allocution adressée aux adolescents, Anthony Albanese, le Premier ministre invite les jeunes concernés à lire, à faire du sport, à jouer de la musique, à vivre « en chair et en os ». Un message empreint de nostalgie idéalise une enfance passée, plus simple. Sous-entendu « c’était mieux avant ». Sauf qu’ici, il ne souffre aucune comparaison. L’un est issu de la génération des boomers et l’autre l’Alpha : deux salles, deux ambiances.
    Ils sont des lieux de socialisation, d’information, de communication (politique) et de débat. Ils construisent l’identité et la pensée critique, du meilleur jusqu’au pire. Interdire, c’est choisir de couper plutôt que d’accompagner, de suspendre au lieu d’enseigner, voire éduquer. C’est aussi prendre le risque du contournement, hors de tout cadre protecteur, s’il y en a un.

    La neutralité n’existe pas

    Si les différentes plateformes doivent rendre des comptes, il existe dans le monde « 5,68 milliards d’individus uniques utilisant des téléphones mobiles à la fin du mois de juin 2024 ». Apprendre à se protéger en ligne, à reconnaître les mécanismes d’emprise, à développer une distance critique, ne se décrète pas par la loi. Cela s’enseigne, s’accompagne, se discute. Car, « l’expérience des autres est comme un peigne pour un chauve. Ça ne sert à rien ! »

    Du Royaume-Uni au pays d’Oz existe un fil rouge entre l’interdiction et les recommandations sur l’usage des écrans. Dans les deux mettent en évidence la même inquiétude affleure : celle d’un numérique qui, mal régulé, fragilise le lien humain. Pour les plus jeunes, il entrave l’apprentissage du langage. Chez les adolescents, il peut enfermer dans des bulles, exacerber les comparaisons, accentuer les solitudes, comme son contraire. (Crédits : cottonbro studio/Pexels)

    Prendre soin d’un enfant de deux ans n’exige pas les mêmes ressources que de préserver un adolescent de quinze ans. Le premier a besoin de mots, de contact visuel, de présence continue. Le second a plutôt besoin d’espace, de reconnaissance, de confiance. En rompant brutalement l’accès aux réseaux sociaux, on risque de confondre protection et mise à distance, soin et contrôle. Grandir avec le numérique est désormais une réalité anthropologique. Les adolescents ne demandent pas l’absence de règles, ils les cherchent. Ainsi, deux camps s’opposent. Le premier est de laisser les enfants user et abuser d’écrans. Puis de l’autre, l’exemple de Marie-Estelle Dupont indique que chez elle, il n’y a pas de télévision, pas de jeux vidéo, pas de tablette, et pour le téléphone portable, le premier est arrivé en cinquième. C’était un neuf touches. « Une arme de destruction massive pour son intelligence ».