
Le retour des voleurs de l’ombre en Uruguay
À Montevideo, l’histoire n’a pas commencé par une sirène ni par une prise d’otages. Elle a d’abord gardé le silence. Un local commercial vide, des allées et venues sans éclat, des voisins curieux. Sous Ciudad Vieja, un tunnel avançait centimètre après centimètre. Trois cents mètres de patience, de calcul et de terre déplacée à la main. Une œuvre discrète, presque obstinée, destinée à ne jamais être vue. Si l’affaire uruguayenne n’est pas entrée dans la légende, ce n’est pas par manque d’ambition. C’est parce qu’elle a été stoppée à temps. Il y a dans l’histoire criminelle une fascination presque littéraire pour les « casses du siècle ». Elles sont des opérations qui conjuguent planification rigoureuse, ingéniosité mécanique et une pointe d’audace presque romanesque.
De Glasgow au film Le Cerveau jusqu’aux tunnels creusés sous les villes, l’idée de pénétrer une forteresse hante l’imaginaire collectif. Récemment, sous les pavés historiques de la Ciudad Vieja à Montevideo, une opération conjointe des forces de Police met à jour un nouveau souterrain — prémisse d’un méfait qui aurait pu marquer le récit criminel de l’Uruguay.
Un tunnel trop bien préparé pour être improvisé
En 1976, à Nice, un tunnel creusé depuis les égouts ouvrait la voie à l’un des clichés les plus emblématiques du « casse parfait ». La salle des coffres de la Société Générale est vidée de 46 millions de francs (34 millions d’euros aujourd’hui), sans un seul coup de feu, mais avec beaucoup de patience. Cinq décennies plus tard, à près de 11 000 km, un nouvel épisode se déroule. Là où l’un fut accompli et légendé, l’autre fut stoppé avant même qu’il n’atteigne sa cible.

La découverte du tunnel est le fruit d’une enquête longue, amorcée bien loin d’un coffre-fort. L’enquête débute le 11 septembre 2025, lorsque la police a été alertée au sujet de l’existence possible d’un point de vente de stupéfiants dans la région de Neptune. À partir de cette information, l’enquête a débuté. Puis, au fil des surveillances et des recoupements, un local attire l’attention. Loué depuis, mais 2025, situé à l’angle de Colón et 25 de Mayo, il dissimule un accès vers les entrailles de la ville.
Le tunnel descend à près de huit mètres de profondeur, rejoint le réseau d’égouts et serpente jusqu’à proximité immédiate de plusieurs établissements bancaires. (Crédits : Ministerio del Interior)
Rien n’a été laissé au hasard. La onzaine de prévenus avait des outils d’excavation, vêtements de chantier, sacs de gravats, dispositifs de surveillance, drones. La logistique est celle d’un projet de construction conçu pour durer. Le Commissaire général, Julio Sena, rapporte lors d’une conférence de presse l’arrestation de onze personnes : huit hommes et trois femmes, dont cinq Brésiliens, deux Paraguayens et quatre Uruguayens. Tous sont placés en détention préventive.
Creuser n’est pas anodin, car il n’est pas qu’un moyen d’accès, c’est une signature. Il dit le refus de la confrontation directe, la préférence pour la ruse, le temps long, l’effacement. Dans l’histoire criminelle, il marque une frontière nette entre l’impulsivité et l’ingénierie.
Le tunnel comme signature
Mais, travailler sous terre impose une discipline collective. Tout comme le film La Grande Évasion, il faut une ventilation, de l’éclairage, l’évacuation des déblais, une orientation… Rien n’est possible seul. Le tunnel est un acte de groupe, une œuvre coordonnée. (Crédits : Ministerio del Interior)

Au cours de la procédure, la police (DGRTID) a saisi deux véhicules, des outils de travail, tels que des pelles et des pointes, des vêtements utilisés pour les rénovations, un drone, des caméras de vidéosurveillance et de l’argent comptant : 30 000 pesos uruguayens, 800 dollars américains et 37 000 reais, entre autres objets utilisés pour la planification du vol. « Il reste aux pompiers de descendre jusqu’aux égouts et de déterminer où se trouvait la sortie finale du tunnel proposé », a déclaré le ministre de l’Intérieur, Carlos Negro.
Le modèle fondateur d’Albert Spaggiari
Tout débute à Nice, au mois de juillet 1976. Une bande pénètre dans la salle des coffres de la Société Générale, avenue Jean Médecin en passant silencieusement par les égouts. Trois cent soixante et onze coffres fracturés. Et cette phrase, écrite à la craie, devenue légende : « Ni armes, ni violence, ni haine ». Ce casse fonde une mythologie. Celle d’un crime presque élégant, où la technique supplante la brutalité, à l’instar du gentleman cambrioleur interprété par Georges Descrières « Arsène Lupin ». Il installe l’idée que le sous-sol est un raccourci vers l’impossible — et aussi que la peine maximale encourue varie du simple au triple.

Trente ans plus tard, le modèle s’exporte. En 2006, à Acassuso, en Argentine, le Banco Río est vidé par une équipe qui combine tunnel, faux explosifs, mise en scène médiatique et sortie théâtrale. Le public découvre que le casse peut aussi être un spectacle.
Le « vol du siècle » signifie une perte d’un million de dollars — au départ estimée à 19 millions de dollars — et 80 kilos de bijoux, mais cela a surtout démontré la vulnérabilité des systèmes de sécurité, conduisant à une réévaluation généralisée des mesures de protection bancaire.
Les sentences initiales, prononcées en 2010, sont de 15 ans pour De la Torre, 14 pour Araujo, 10 pour Zalloecheverría et 9 pour García Bolster. Fin 2014, toutes les personnes impliquées étaient en liberté, certaines en liberté conditionnelle et d’autres après avoir purgé leurs condamnations. Mario Vitette Sellanes, qui avait une peine de 25 ans, a été expulsé du pays vers l’Uruguay.
Quand l’ingénierie flirte avec le spectacle
Un an plus tôt, c’est au Brésil que le vol du Banco Central de Fortaleza franchit le cap industriel. Soixante-dix mètres de tunnel renforcé, ventilé, éclairé. Trois mois de travaux. Des dizaines de millions emportés.
Mais la criminologie est formelle : ces casses échouent presque toujours à long terme. Parce que le facteur humain résiste mal à la durée. Parce qu’un chantier clandestin laisse des traces. Parce qu’une confidence, une erreur, une dénonciation finit par fissurer le silence.
(Crédits : DR)
À Montevideo comme ailleurs, ce ne sont pas les murs qui parlent les premiers, mais les comportements, les langues qui se délient face à la jalousie. La coordination policière, l’analyse des images, le renseignement de terrain réduisent l’espace du mythe. « Cela aurait pu être le vol du siècle », a déclaré le ministre de l’Intérieur, Carlos Negro. Ils estiment que les travaux auraient commencé lorsque le commerce situé à Colón a été loué, le 25 mai.
Du fait divers à la légende
Un casse du siècle ne naît jamais au moment du vol, mais après. Dans les récits, les livres, les films. Dans cette zone floue où le crime se transforme en histoire. De Nice à Acassuso, jusqu’aux séries contemporaines comme La Casa de Papel, le public aime croire au génie collectif, à l’intelligence contre le système, à la victoire de l’ombre sur la forteresse. La réalité est moins romanesque. Mais dans le cas d’Albert Spaggiari, c’est autre chose.
La légende se construit pas à pas. D’ailleurs, en janvier 1982, à Rio, il rencontre Ronald Biggs, le cerveau de l’attaque du train postal Glasgow-Londres, en 1963. Sa vie rocambolesque se clôture par l’attaque foudroyante d’un cancer de la gorge.
À cette période, les banques ne possèdent pas autant de protection que maintenant, permettant ces frasques. Au final, le facteur humain finit par tout faire capoter. Aujourd’hui, une dénonciation anonyme, une surveillance accrue, une analyse de caméras ou la coordination interservices. Les traces matérielles, même enterrées, se trahissent tôt ou tard. Le progrès des techniques d’investigation réduit l’espace d’impunité. Et même les tunnels les plus discrets finissent par être repérés, documentés et exploités par les enquêteurs. (Crédits : AFP)

Le casse du siècle n’existe qu’à condition d’être raconté. Celui de Montevideo restera une tentative remarquable, mais inachevée. Une ligne de plus dans une histoire longue, où l’ingéniosité humaine se heurte inlassablement à ses propres limites. Sous les villes, les tunnels continuent d’apparaître. Mais ce qu’ils révèlent surtout, ce n’est pas la perfection du crime. C’est notre fascination intacte pour ceux qui pensent, encore, pouvoir disparaître sous terre… et ressortir inscrits dans la légende.
