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  • Quand nos écouteurs deviennent une porte dérobée

    Quand nos écouteurs deviennent une porte dérobée

    Dans un monde saturé d’objets connectés, la facilité est synonyme de reine. Une récente innovation est Google Fast Pair. Elle est la promesse de simplifier au maximum l’appairage des appareils audio Bluetooth. Par une pression, vos écouteurs, casques ou enceintes s’associent directement à votre ordiphone ou système d’information, ce, en moins d’un clin d’œil. Mais derrière cette fluidité déconcertante se cache une faille d’une gravité inattendue : WhisperPair.

    En effet, des chercheurs en cybersécurité de l’université KU Leuven ont révélé une importante vulnérabilité du protocole Fast Pair. Ces membres du groupe « Computer Security and Industrial Cryptography », indiquent qu’elle peut permettre à des attaquants de prendre le contrôle d’appareils audio sans consentement. Mais qu’ils peuvent aussi écouter des conversations ou même suivre discrètement les déplacements des utilisateurs, à la manière d’un airtag. Cette série de failles est répertoriée comme CVE-2025-36911, relate BleepingComputer.

    Une vulnérabilité dans un standard de commodité

    La société s’oriente vers la simplification. Google, qui a anticipé les besoins, a conçu Fast Pair pour rendre les connexions Bluetooth plus sobres. Qui plus est pour Android et ChromeOS. À cet effet, dès qu’un nouvel accessoire passe à proximité, le système propose automatiquement de l’appairer. Idée lumineuse, car elle tend à éliminer le fastidieux processus de découverte et de jumelage. Mais cette mise en œuvre n’a pas respecté tous les garde-fous de sécurité prescrits par Google.

    Dans la logique, un appareil Bluetooth répond à une demande d’appairage, que s’il est explicitement en mode de configuration. Ce qui est la résultante d’une action de l’utilisateur. Mais, selon les chercheurs, ce contrôle n’a pas été correctement implémenté. Cela ouvre la porte à une exploitation silencieuse du protocole, expliquent-ils.

    Les attaques peuvent être réalisées avec un appareil doté d’une interface Bluetooth — ordinateur portable, smartphone ou même un Raspberry Pi —. Pour cela, il suffit que l’attaquant se trouve à proximité — dans une portée typique Bluetooth, jusqu’à 14 mètres —. Il peut donc déclencher une procédure d’appairage forcé avec un casque, des écouteurs ou une enceinte compatibles Fast Pair. Aucunement besoin d’action pour l’utilisateur ciblé.

    Des attaques rapides, silencieuses et sans contact

    Une fois la connexion établie, l’attaquant obtient un accès complet. Il peut injecter des sons, perturber la lecture… mieux encore, activer le microphone pour intercepter des ou vos conversations. Dans certains cas, ils peuvent suivre les mouvements de l’utilisateur via des réseaux de localisation, indiquent les chercheurs.

    Ce dernier tire parti du fonctionnement du réseau Find Hub/Find My Device. Il exploite des dispositifs Android à proximité pour signaler la position d’un appareil. Si un attaquant parvient à appairer l’accessoire à son propre compte Google, il peut observer sa localisation au fil du temps. Là où le bat blesse, est que parfois la victime n’est même pas consciente du suivi. Ou encore, elle confond les alertes avec un simple bogue.

    La faille CVE-2025-36911 touche de nombreux modèles, notamment. Les chercheurs de KU Leuven ont publié une base de données d’appareils testés. (Crédits : Nardo/Pexels)

    Les chercheurs ont testé 25 appareils provenant de 16 fournisseurs différents. Ils ont constaté que près de 68 % d’entre eux étaient vulnérables à cette attaque forcée — avant les mises à jour —, et que tous ceux exploitables permettaient d’accéder au microphone, ce qui démontre l’étendue du problème.

    Pourquoi une faille semble-t-elle si répandue ?

    Selon les chercheurs, l’origine réside dans une faiblesse de conception et de mise en œuvre du protocole Fast Pair. Alors que Google exige que les appareils n’acceptent pas de nouvelles connexions Bluetooth hors du mode d’appairage, cette règle n’a pas été strictement appliquée. Certains accessoires ont même obtenu la certification Fast Pair alors que cette exigence n’était pas correctement implémentée. L’équipe de recherche a souligné qu’il s’agit d’une erreur de logique dans le code d’appairage plutôt que d’un problème matériel. Cela implique un enjeu sociétal. Le compromis entre facilité d’utilisation (ergonomie) et sécurité informatique.

    Suite à la divulgation en août 2025, l’entreprise a reconnu publiquement la gravité de la situation. Ce qui classe WhisperPair comme une vulnérabilité critique. La firme collabore avec les fabricants pour publier des correctifs. Google a également martelé que certains de ses propres appareils audio avaient reçu des mises à jour. Google a donc offert le maximum de la prime dite Bug Bounty — soit 15 000 $ — à l’équipe à la base de cette découverte.

    Il subsiste un défi majeur. Si, contrairement aux mises à jour automatiques des ordiphones (smartphone), les correctifs pour écouteurs ou casques Bluetooth ne sont pas instantanés. Cela nécessite l’action de l’utilisateur. Ce qui peut laisser de nombreux appareils vulnérables pendant des mois ou années.

    Commodité contre sécurité

    Il est de rigueur de vérifier et d’installer le cas échéant — immédiatement — toute mise à jour du firmware disponible. Et comme à chaque instant, restez prudent dans les lieux publics, en particulier si vous utilisez des écouteurs compatibles Fast Pair. Les chercheurs expliquent que le désactiver sur un téléphone ne suffit pas, car la vulnérabilité se trouve dans les accessoires eux-mêmes.

    La faille WhisperPair illustre un dilemme récurrent de l’ère numérique : la quête de simplicité face à la sécurité et la vie privée. Un compromis est factuel. Mais quand des protocoles conçus pour faciliter la vie des utilisateurs deviennent des vecteurs d’attaque silencieux, cela pose question.

    À une époque où les appareils que nous portons — ou plaçons près de nous — peuvent capter des éléments intimes de nos vies, la nécessité d’une cybersécurité robuste n’est pas un luxe, mais une condition sine qua non de liberté numérique. Même si vous n’avez rien à cacher… (Crédits : Michael Burrows/Pexels)

    Casque, Bluetooth, cyber
  • Écrans : Quand le silence s’installe avant les mots

    Écrans : Quand le silence s’installe avant les mots

    Dans les cuisines encombrées de jouets, les salons encore en désordre, les poussettes à l’arrêt devant un feu rouge, un geste est devenu presque machinal, quasi un réflexe. Un doigt glisse sur un écran, une vidéo se lance, le calme revient. L’enfant se tait. Pour beaucoup de parents, cet instant est vécu comme un répit. Pour les chercheurs britanniques, il ressemble à un avertissement. Une étude anglaise enclenche le signal d’alarme : l’exposition prolongée aux moniteurs fragilise le développement du langage chez les tout-petits.

    Au Royaume-Uni, une étude menée par les universités d’Oxford, de Cambridge et de l’University College London a mis des mots — et des chiffres — sur une inquiétude diffuse. Le constat semble sans appel : l’exposition prolongée aux écrans fragilise le développement du langage chez les tout-petits. Cela ne s’opère pas de manière spectaculaire ou brutale, mais via une lenteur implacable, un patient effacement. Un glissement discret, presque invisible, où les mots tardent à venir.

    Quand les écrans imposent le silence des tout-petits

    Les écrans font partie du paysage familial, que nous le voulions ou non. Ils se sont installés sans fracas, portés par des promesses de modernité, d’éveil, même parfois d’enseignement. Ils sont un besoin créé de toutes pièces pour la génération des boomers, un outil pour autrui, et l’indispensable pour la Gén Z. Le département en charge des programmes scolaires outre-Manche relate en janvier 2026 une étude intitulée : « Les enfants des années 2020 : environnement d’apprentissage à domicile et temps passé devant les écrans à l’âge de deux ans ». Le résultat indique qu’à l’âge de deux ans, « 98 % des enfants regardent la télévision, des vidéos ou d’autres contenus numériques sur un écran chaque jour ». D’autres remarques stipulent une moyenne de 127 minutes par jour, contre 29 minutes à neuf mois.

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    L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise de ne pas dépasser une heure entre deux et quatre ans. La génération des boomers vous dira qu’ils ne doivent pas du tout passer de temps à regarder des écrans. La ministre de l’Éducation, Bridget Phillipson, explique que la question n’est plus de savoir s’il faut les utiliser, mais comment ? C’est précisément ce « comment » que l’étude interroge. Les chercheurs suivent près de 5 000 enfants entre neuf mois et deux ans, les chercheurs ont évalué l’impact du temps passé devant les écrans sur le développement du langage. Les résultats sont sans appel. Les enfants exposés environ cinq heures par jour ne reconnaissent que 53 % des mots testés, contre 65 % chez ceux dont l’exposition se limite à moins de trois quarts d’heure quotidiens. Ainsi, à partir d’une heure et demie par jour, le lien entre écran et pauvreté du vocabulaire est incontestable.

    Pauvreté du vocabulaire

    Le langage n’est pas une MAJ, ne se télécharge pas. Il naît dans l’échange, dans la répétition, dans l’approximation d’un mot prononcé trop tôt. Il se forge dans le regard de l’adulte, dans l’intonation, dans la réponse immédiate à un babillage. L’écran n’agit pas, il reste muet. Il diffuse, un point c’est tout.

    Les chercheurs s’inquiètent également des effets sur le comportement. Selon le Times, près de 40 % des enfants exposés cinq heures par jour présenteraient des signes de troubles émotionnels ou comportementaux. Cela contre 17 % chez les enfants moins exposés. De plus, 77 % des familles à revenus élevés consacrent du temps chaque jour à la lecture avec leurs enfants, et seules 32 % des familles à faibles revenus expliquent l’étude. Ainsi, 73 % des parents (caregivers) ayant le plus haut niveau d’éducation font la lecture à leurs enfants, contre 29 pour cent de ceux ayant le niveau d’éducation le plus bas. (Crédits : Tima Miroshnichenko/Pexels)

    Ce que cette étude met au jour, c’est l’émergence de disparités profondes. Le niveau global de langage, outre-Manche, n’a pas chuté par rapport aux générations précédentes, mais les écarts se creusent. L’écran devient un révélateur social. Cet objet « culturel » de substitution là où le temps, l’accompagnement ou les ressources manquent cruellement. Tout aussi inquiétante est la santé mentale des adolescents. Car 41 % d’entre eux qui utilisent le plus les plateformes évaluent leur santé mentale globale comme médiocre ou très pauvre, contre 23 % de ceux qui en ont la plus faible utilisation.

    La charge mentale au galop

    Les mères représentent 78 % des personnes élevant les enfants, qui plus est dans les familles où un seul parent assume la garde. Elles portent majoritairement la charge mentale : l’organisation du quotidien, la culpabilité silencieuse des choix éducatifs. Entre les injonctions contradictoires — stimuler sans surstimuler, protéger sans isoler, travailler sans s’absenter, être la mère et le père —, l’écran apparaît comme une solution temporaire à un problème structurel. Le débat autour du numérique chez les tout-petits ne peut donc être dissocié de celui de la parentalité contemporaine, et encore moins de celui de la place des femmes.

    Si la communication de l’élue Insoumise Mathilde Hignet est maladroite, elle a tout de même le mérite de mettre en exergue le retour à l’emploi des mères après une maternité, et de la charge mentale associée. Outre-Manche, la commissaire à l’enfance Rachel de Souza pilotera, dès avril, un groupe d’experts. Il sera chargé des recommandations à destination des parents d’enfants de moins de cinq ans.
    À force de dire aux parents comment éduquer leurs enfants, ces derniers ont démissionné. Il serait temps de remettre l’église au milieu du village. Laisser l’éducation aux parents et l’enseignement à l’école. Ainsi, l’objectif n’est pas d’interdire, indique-t-elle, mais d’accompagner. Le but est d’encourager les activités partagées, de parler, de jouer, de lire avec les enfants, de proposer des alternatives aux écrans… encore faudrait-il avoir la disponibilité quand la famille est monoparentale. Bridget Phillipson insiste sur un point essentiel : les parents doivent être associés au processus, non sommés d’appliquer des règles descendantes.

    Véritable démission des parents ?

    Les professionnels britanniques de la petite enfance saluent cette initiative. Certains responsables plaident pour un encadrement plus strict, voire une interdiction des réseaux sociaux avant seize ans, à l’image de l’Australie. Mais, la majorité des responsables est des hommes nés à une période où l’informatique n’existait pas, le smartphone et son univers encore moins. Londres hésite de surcroît. Le cœur du problème n’est pas l’écran lui-même, mais ce qu’il remplace lorsqu’il devient omniprésent. Car la charge mentale, d’un enfant à éduquer est un sacerdoce, surtout lorsque vous êtes seule à l’élever, comme 78 % des mères célibataires interrogées par l’étude. (Crédits : Ivan S/Pexels)

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    Redonner toute sa place à la parole adressée, au jeu partagé, à la lecture à voix haute, ce n’est pas revenir en arrière. C’est rappeler une évidence oubliée : avant d’être connectés, les enfants ont besoin d’être regardés, écoutés, comme ils doivent apprendre à répéter des mots avant de scroller. Le langage est leur premier territoire, leur première liberté.

    « Mon monde va rétrécir »

    Que penser du tsunami qui a déferlé le 9 décembre 2025 sur l’Australie ? L’interdiction et donc la censure pour les moins de seize ans de tout réseau social (RS) au pays du kangourou interpellent. « Mon monde va rétrécir », s’insurge Ezra Sholl, ado de quinze ans souffrant de paralysie à la suite d’un lymphome de Hodgkin. L’expression est nue, criante de vérité, d’une authentique crainte : la fermeture d’un espace qui, pour lui, est un lien. Les plateformes sont une représentation de la société. Les filtres et autres add-ons accélèrent l’expérience utilisateur. Mais c’est souvent le premier journal intime livré en pâture. Les messages ne sont pas tous bienveillants, comme l’est la confrontation à la vie réelle.

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    Dans une allocution adressée aux adolescents, Anthony Albanese, le Premier ministre invite les jeunes concernés à lire, à faire du sport, à jouer de la musique, à vivre « en chair et en os ». Un message empreint de nostalgie idéalise une enfance passée, plus simple. Sous-entendu « c’était mieux avant ». Sauf qu’ici, il ne souffre aucune comparaison. L’un est issu de la génération des boomers et l’autre l’Alpha : deux salles, deux ambiances.
    Ils sont des lieux de socialisation, d’information, de communication (politique) et de débat. Ils construisent l’identité et la pensée critique, du meilleur jusqu’au pire. Interdire, c’est choisir de couper plutôt que d’accompagner, de suspendre au lieu d’enseigner, voire éduquer. C’est aussi prendre le risque du contournement, hors de tout cadre protecteur, s’il y en a un.

    La neutralité n’existe pas

    Si les différentes plateformes doivent rendre des comptes, il existe dans le monde « 5,68 milliards d’individus uniques utilisant des téléphones mobiles à la fin du mois de juin 2024 ». Apprendre à se protéger en ligne, à reconnaître les mécanismes d’emprise, à développer une distance critique, ne se décrète pas par la loi. Cela s’enseigne, s’accompagne, se discute. Car, « l’expérience des autres est comme un peigne pour un chauve. Ça ne sert à rien ! »

    Du Royaume-Uni au pays d’Oz existe un fil rouge entre l’interdiction et les recommandations sur l’usage des écrans. Dans les deux mettent en évidence la même inquiétude affleure : celle d’un numérique qui, mal régulé, fragilise le lien humain. Pour les plus jeunes, il entrave l’apprentissage du langage. Chez les adolescents, il peut enfermer dans des bulles, exacerber les comparaisons, accentuer les solitudes, comme son contraire. (Crédits : cottonbro studio/Pexels)

    Prendre soin d’un enfant de deux ans n’exige pas les mêmes ressources que de préserver un adolescent de quinze ans. Le premier a besoin de mots, de contact visuel, de présence continue. Le second a plutôt besoin d’espace, de reconnaissance, de confiance. En rompant brutalement l’accès aux réseaux sociaux, on risque de confondre protection et mise à distance, soin et contrôle. Grandir avec le numérique est désormais une réalité anthropologique. Les adolescents ne demandent pas l’absence de règles, ils les cherchent. Ainsi, deux camps s’opposent. Le premier est de laisser les enfants user et abuser d’écrans. Puis de l’autre, l’exemple de Marie-Estelle Dupont indique que chez elle, il n’y a pas de télévision, pas de jeux vidéo, pas de tablette, et pour le téléphone portable, le premier est arrivé en cinquième. C’était un neuf touches. « Une arme de destruction massive pour son intelligence ».

  • Vers les Pinnacles et au-delà (49/55)

    Vers les Pinnacles et au-delà (49/55)

    Comme il pouvait s’y attendre, l’humidité rencontrée à minuit s’est installée un peu partout. Tant et si bien, que le constat est sans appel : tout est trempé. Pourtant, il n’a pas plu durant la nuit. Flavien tient aujourd’hui un agenda de ministre au travail. C’est à travers le Kauaeranga Kauri Trail que l’aventurier du bout du monde va dominer la péninsule de Coromandel. Le tracé de six kilomètres propose un dénivelé de 524 mètres, le tout en sens unique. Mais ce chemin possède aussi une portée historique pour le peuple Maori.

    Il est 6 h 45, les nuages restent et persistent, cachant le soleil et sa douce chaleur. « Je ne réussis pas à faire sécher ma tente », admet-il, en pensant à s’en occuper cet après-midi. Si tôt rangée, le baroudeur se met en ordre de marche. « Je ne traîne pas, la journée s’annonce un peu chargée. » Il entame son périple en se rendant au sommet des Pinnacles, à 780 mètres d’altitude.

    Seul au monde… ou presque

    Les débuts sont d’ores et déjà prometteurs. Sur le sentier, la flore est parfois très intéressante, souffle le naturaliste accroupi, au chevet de ces belles. « Je me suis arrêté sur un bord de chemin où, dans un rayon de cinq mètres j’observe : Halocarpus biformis, Agathis australis, Phyllocladus trichomanoides, Dacridium cupressinum, Schizaea fistulosa, Lateristachys lateralis, Quintana serrata, Drosera binnata et Ixerba brexioides… » La liste promet des rencontres d’une époque révolue. « Il y a de quoi se croire au jurassique avec toutes ces espèces ancestrales : c’est magnifique. »

    Avant de gravir le sommet, il songe à adoucir sa charge. « Je m’arrête à la hut, énorme et moderne, pour y déposer du matos et grimper plus léger. » Il sort de la hut, quand le ciel se tapisse de nuages. « Quelques gouttes tombent… Dommage les végétations sont sympas ici, notamment la rare espèce endémique Olearia townsonii», remarque le naturaliste en accélérant la foulée. Les derniers mètres s’effectuent avec des chaînes et des cale-pieds.

    « Là-haut je suis seul ! Le panorama n’est pas celui que j’espérais, mais ça donne une ambiance très sauvage, le coin est magnifique sur ce promontoire abrupt où il ne faut pas faire un faux pas », raconte l’aventurier dont la vue est cachée par la couverture nuageuse, une nouvelle fois. Lors de la descente, l’intensité pluvieuse croit, le privant d’une observation détaillée. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Il parvient à s’abriter pour dévorer mon pain et mon brie. Une aventurière et son enfant en bas âge juché sur son dos l’imitent. « Elle est très sympa. » Le bambin gambade tout juste, remarque Flavien. « Il est obnubilé par mon fromage, alors je lui en donne un petit bout. » Elle indique que c’est la première fois qu’il en mange. Flavien l’invite à découvrir la variété disséminée en France.

    « Je serai bien resté plus longtemps, mais la pluie a cessé, alors je poursuis mon retour. » Les bords de chemin sont constellés de Dawsonia superba. Le naturaliste distille que cette fameuse mousse est la plus grande du monde. Et que leur route s’est déjà croisée au pied du Taranaki.

    La descente perdure, mais il découvre pléthores d’espèces, dont une famille — les Loxsomaceae —, qu’il n’a pas encore vue. « Ma carte mémoire est pleine, il faut sans arrêt que je fasse de la place », se lamente Flavien. Il est 14 h, quand il retrouve le parking. « Je file jusqu’à la maison du DOC pour remplir mes bouteilles et trouver un camping pour ce soir. » La veille il fait chou blanc sur la réservation.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    « J’ai grand besoin de prendre une douche. » La dernière date de trois jours. Alors, avec cette température et l’humidité : « c’est la cata », souffle-t-il. Une fois au volant, il parcourt les quatre heures qui l’en séparent. Comme toute capitale, il existe des heures où il est nécessaire de l’éviter.

    « J’arrive vers 16 h à Auckland. Il fallait bien que je me tape des bouchons. » Cette expérience dure trois quarts d’heure…

    « Comme hier, j’ai dû prendre une portion de route payant — Toll Road — pour seulement 2,5 NZD. Ce qui est ennuyeux, c’est qu’il faut aller payer sur internet, comme pour l’autoroute entre Montluçon et Moulin. »

    L’aventurier du bout du monde touche enfin son but. « J’arrive au camping à 18 h 45. Heureusement la réception est encore ouverte. » Il se rend sur son emplacement, dans un camping littéralement vide avant de se diriger vers un food truck pour prendre un burger. « Décevant encore une fois. Déjà qu’ils mangent mal, en plus de ça, ce n’est pas bon… »

    (Crédits : Olearia townsonii – Asteraceae/Flavien Saboureau)

    Il s’attelle à ériger sa tente, afin qu’elle puisse sécher de la nuit précédente. Puis c’est le moment tant attendu de la douche. « Que dire…. elle était fameuse. En plus, un Néerlandais m’a laissé un jeton, j’ai pu y rester dix minutes au lieu de cinq. » Malgré un réveil qui s’annonce matinal demain, programmé pour sept heures, comme à son habitude, l’aventurier éteint toutes lumières aux alentours de minuit. À suivre…

  • Un périple de 450 km sur l’autoroute 35 (48/55)

    Un périple de 450 km sur l’autoroute 35 (48/55)

    Après avoir profité d’une nuit tranquille, sur un bivouac parfait selon le naturaliste, une nouvelle journée commence. Mais la procrastination ne prend pas pour autant de vacances. C’est ainsi que Flavien souhaite bénéficier d’un lever de soleil radieux, mais l’orientation l’oblige, avec bonheur, à repousser l’heure du réveil. Mais les quatre cents kilomètres de la veille sont un amuse-bouche pour les quatre mille cinq cents hectomètres du nycthémère. L’aventurier a en point de mire, la péninsule du Coromandel (Te Tara-o-te-ika-o-Māui).

    À 8 h, il range sa tente. Puis, il se rend près des petites falaises où quelques plantes lui ont tapé dans l’œil hier soir. « Il y a un modeste groupe de cormorans sur la plage. Ils ont droit à un shooting photo », s’amuse Flavien. Enfin, quelques minutes avant neuf heures, « je reprends la route pour la péninsule du Coromandel à 450 kilomètres de là. »

    À défaut de grenouille d’Archeyi, un Weta

    Le temps est au beau fixe, rien de plus agréable pour remonter la côte est de l’île du Nord. Attiré par un arbre gigantesque, l’aventurier stoppe sa route dans un petit village maori. « Il s’agit du plus gros Metrosideros umbellata qui existe. Il est impressionnant avec ses branches de plus d’un mètre de diamètre, touchant le sol. » Tout juste quelques minutes avant midi, le baroudeur s’arrête dans le village d’Ōpōtiki. Mais dans un lieu particulier, dont on pourrait penser, à juste titre, qu’il est fan : au New World. « J’y trouve du Wi-Fi, et j’y achète du poulet frit pour ce midi. C’est très gras, peut-être un peu trop… »

    Sur le chemin, Flavien observe durant de très nombreux kilomètres White Island. C’est en son sein que le tourisme volcanique et les circonstances dramatiques occasionnent 22 morts, le 9 décembre 2019. Le bitume comme les plantations de kiwi défilent. « Je me demandais d’où venait cette réputation… Maintenant je sais. » En milieu d’après-midi, Flavien passe à la pompe. Il fait un constat qui lui redonne le sourire. « Elle ne consomme pas, ça change de la première. Alors qu’avec elle, je faisais du treize kilomètres par litre, avec celle-ci, je tourne autour de vingt-cinq, soit quatre litres au cent kilomètres… pas mal ! »

    La grenouille d’Archeyi

    Arrivé sur la péninsule du Coromandel, « je m’arrête à l’accueil du DOC pour vérifier la météo et remplir mes bouteilles d’eau ». Puis, une fois n’est pas coutume, « je prends la piste très poussiéreuse pour les huit derniers kilomètres qui me séparent du début de la randonnée ». Les affaires arrimées sur le dos de l’aventurier, ce dernier quitte le parking à 17 h 15. Son but est de rejoindre le bivouac à trois petits kilomètres et trois cents mètres de dénivelé positif. Le naturaliste effectue ce parcours en une heure, sous une pluie fine. Il décide d’installer sa tente pour éviter d’être trempé. « Finalement ça s’arrête de pleuvoir quand je termine de la monter, bien entendu… »

    Flavien est seul sur le camp aménagé dans la forêt. « Je suis entouré de jeunes Kauri, un arbre qui devrait m’accompagner jusqu’à la fin du voyage. » Au menu, des pâtes au pesto Rosso — pour changer —. « Je suis à court d’idées de plats rapides », souffle-t-il. Puis, il modélise le lieu en allant remplir sa gourde. « Ce soir, à la nuit tombée, j’aimerais trouver la grenouille d’Archeyi, une des trois espèces de Nouvelle-Zélande, toutes aussi rares les unes que les autres. » (Crédits : Agathis australis/Flavien Saboureau)

    Sur ce sujet, l’aventurier mise et espère que sa bonne étoile l’accompagne, comme elle l’a très souvent été pendant ce voyage, admet-il. « Au retour de mon escapade nocturne, je n’ai pas trouvé ce que je cherchais… mais, comme d’habitude, j’ai eu de belles surprises. » La première est la découverte de l’une des 22 espèces de Galaxias. Ils sont des poissons emblématiques des cours d’eau néo-zélandais. La star du moment s’est laissée observer et photographier de longues minutes entre les galets du petit ruisseau.

    Puis, dans a nuit noire, frontale en place, Flavien sursaute. Un bruit dantesque le fait bondir. Il s’agit des anguilles rencontrées à Wellington. « Elle produit un barouf pas possible en remontant le ruisseau peu en eau. De nuit, elles sont impressionnantes. »

    Peut-être las des kilomètres, nuits, pluies et fatigues, Flavien n’ayant pas trouvé la grenouille, il regrette de ne pas avoir insisté plus que ça, confie-t-il en aparté. « Sur le retour je regarde scrupuleusement tous les arbres qui surplombent le chemin à la recherche du Weta d’Auckland. » Il y a énormément d’indices de sa présence, mais ils restent bien cachés. Une demi-heure plus tard, un individu moins prompt à se dissimuler apparaît à la lumière de la frontale.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le naturaliste arbore sa mine réjouie. « Je commence à bien connaître ces bêtes qui m’étaient tellement inconnues et mythiques avant de partir. » L’aventurier du bout du monde s’en retourne à sa tente aux alentours de minuit. « C’est déjà très humide, constate-t-il. Qu’est-ce que ça sera demain matin ? » À suivre…

  • Quand cyberfraude, finance et géopolitique se croisent

    Quand cyberfraude, finance et géopolitique se croisent

    Tandis que le monde financier traverse une période d’instabilité, un fait divers attire l’attention des régulateurs, des juges et de différents régimes politiques. C’est la liquidation de Prince Bank, établissement bancaire emblématique du Cambodge, qui sacralise les dires. Cette mesure, effective en ce mois de janvier 2026, est indissociable des résultats de l’enquête mondiale sur des cyberarnaques de grande ampleur. Cela implique des acteurs ayant une portée internationale, des sanctions internationales et des poursuites judiciaires dans plusieurs juridictions.

    Le 8 janvier 2026, la Banque Nationale du Cambodge (NBC) a annoncé que Prince Bank serait placée en liquidation conformément à la loi du Royaume du Cambodge. Elle précise que l’établissement est « suspendu de fournir de nouveaux services bancaires, y compris l’acceptation de dépôts et l’octroi de crédits », et qu’un gestionnaire de faillite — l’auditeur Morisonkak MKA — a été nommé pour administrer l’opération.

    Prince Bank, au cœur d’une tempête judiciaire

    La NBC a tenu à rassurer toute sa clientèle. Les personnes détenant des fonds peuvent les encaisser, en fournissant les documents requis. Du côté des emprunteurs, ils doivent continuer à remplir leurs obligations contractuelles. Durant l’automne 2025, des retraits massifs sont observés dans plusieurs agences. Cela est dû à l’inquiétude basée sur l’avenir des économies de tout un chacun. Action consécutive aux allégations internationales visant le fondateur de l’institution : Chen Zhi.

    Le magnat de la finance se trouve au cœur du cyclone. L’entrepreneur sino-cambodgien fondateur du groupe Prince Holding, contrôle Prince Bank, mais pas seulement. Il règne sur une constellation d’activités : immobilier, énergie, télécommunications et le secteur bancaire — au Cambodge et bien au-delà —.

    Le 7 janvier 2026, Chen Zhi et deux autres ressortissants chinois sont interpellés par les autorités cambodgiennes. Puis extradés vers la République populaire de Chine. Cette opération s’est déroulée « dans le cadre de la coopération en matière de lutte contre la criminalité internationale ». La NBC souligne que la citoyenneté cambodgienne du prévenu a été révoquée en décembre 2025, bien avant son arrestation.

    Chen Zhi : du magnat à l’accusé international

    Au-delà de cette mesure, qui peut sembler anecdotique, un pays semble prégnant actuellement, sur de nombreux territoires : les États-Unis. Comme dans l’affaire Nicolas Maduro et son enlèvement au sein de son domicile, dans son propre pays, quoi qu’il ait pu effectuer, les autorités fédérales étasuniennes exercent des pressions.

    Aux États-Unis, Chen Zhi est inculpé en octobre 2025 par un tribunal fédéral de Brooklyn pour conspiration de fraude électronique et blanchiment d’argent. Cela s’inscrit dans le cadre supposé de réseaux d’escroqueries en ligne qui auraient généré des pertes de plusieurs milliards de dollars pour des victimes internationales.

    (Crédits : Bru-nO/Pixabay)

    Ce même dossier relate que Chen aurait dirigé des « compounds » au Cambodge. Lieux dans lesquels des travailleurs retenus contre leur gré exécuteraient des fraudes en cryptomonnaies, des arnaques sentimentales (brouteurs) et autres manipulations financières destinées à soutirer des fonds à des investisseurs somme toute naïfs.

    Une saisie de cryptomonnaies et des sanctions internationales

    Les autorités occidentales ont établi l’ampleur du phénomène dès octobre 2025. À ce titre, le département américain de la Justice (DOJ) et le Trésor des États-Unis, en coordination avec le Royaume-Uni, ont mené ce qui a été décrit comme la plus grande saisie de bitcoins jamais réalisée dans une affaire de fraude, avec près de 127 271 unités — d’une valeur d’environ 15 milliards de dollars à l’époque — en lien avec les opérations de Chen et de ses associés.

    Ces actions s’inscrivent dans le cadre d’une désignation de la Prince Holding Group comme organisation criminelle transnationale. Elles sont jointes à des sanctions contre plus de 140 personnes et entités affiliées. Le flegme britannique œuvre. Les autorités outre-Manche ont gelé des actifs du groupe — propriétés immobilières, bâtiments de bureaux et résidences de luxe — dans le but d’empêcher l’utilisation de ces avoirs pour contourner les restrictions financières.

    Les accusations portées contre Chen et ses réseaux concernent plusieurs formes de fraude numérique, mais notamment les escroqueries dites « pig butchering ». Elles prennent des ressources au sein des différentes fuites de données. Ces arnaques consistent à gagner la confiance d’une cible via des interactions prolongées. Ainsi, à travers de plates-formes de messagerie, voire de fausses applications, les malfaiteurs vous incitent à transférer des fonds vers des comptes certifiés. Oui, certifiés sous leurs contrôles. Une fois effectués, tous vos fonds disparaissent. Le DOJ a indiqué que les victimes auraient perdu des milliards de dollars. Enfin, les fonds sont blanchis par des structures multiples à l’étranger.

    Le « pig-butchering », c’est-à-dire ?

    Le terme est brutal. Le pig-butchering, ou littéralement « l’engraissage du cochon », désigne une méthode d’arnaque patiente. Petit à petit, le poison s’insinue. La cible n’est pas prise à la gorge, mais lentement apprivoisée.

    Cela débute par un contact inattendu. Un simple message sur un réseau social, une application ou un simulacre d’erreur feinte — « je me suis trompé de numéro ». La conversation s’installe innocemment. La relation se teinte de confiance, de complicité, et devient intimiste, le piège vient de se refermer. (Crédits : Karola G/Pexels)

    Derrière l’écran, votre interlocuteur n’est pas bienveillant. Il est juste un maillon de la chaîne, travaillant depuis un centre organisé, de gré ou de force, et souvent à l’étranger. Une fois la relation solidement arrimée, l’argent fait son apparition. Un placement absolument sûr, innovant, et lié aux cryptomonnaies : une véritable bulle. Les premières sommes investies semblent produire des gains. Les interfaces sont factices, les chiffres truqués, et la victime voit ses profits s’afficher sur son écran. Rassurée, elle investit davantage. C’est l’engraissement.

    Puis vient l’abattage. Les retraits deviennent impossibles. Les plateformes disparaissent. L’interlocuteur cesse de répondre. Les fonds sont transférés, fragmentés, blanchis à travers une cascade de comptes et de portefeuilles numériques.

    Selon le DOJ, ces escroqueries ont causé des pertes de plusieurs milliards de dollars. Dans les dossiers judiciaires visant Chen Zhi, ces arnaques sont décrites comme industrielles. À l’instar des pyramides de Ponzi, elles reposent sur des structures hiérarchisées. Une criminalité froide, rationnelle, où l’émotion humaine n’est qu’un levier financier.

    Réactions officielles et dénégations

    Face à ces accusations, le Prince Holding Group a fermement rejeté toute implication dans des agissements criminels, qualifiant les allégations de « sans fondement » et destinées à justifier la confiscation d’actifs d’une valeur considérable. Le groupe soutient fonctionner légalement dans plus de 30 pays à travers des activités commerciales classiques.

    De son côté, le gouvernement cambodgien indique attendre des demandes formelles accompagnées de preuves substantielles avant d’engager des poursuites.

    La liquidation de Prince Bank n’est pas un simple événement. Elle s’inscrit dans une dynamique où justice pénale internationale, cybersécurité financière, blanchiment d’argent et diplomatie internationale sont les maîtres mots. Alors que les enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, l’affaire constitue un cas d’école de la manière dont le système financier mondial, parfois fragile, se trouve confronté à des réseaux criminels de plus en plus sophistiqués.

    (Crédits : Cottonbro Studio/Pexels)


  • Une journée de repos au pays du long nuage blanc (47/55)

    Une journée de repos au pays du long nuage blanc (47/55)

    Ah ! Qu’il est doux de ne rien faire — Quand tout s’agite autour de nous ! C’est par cette phrase tirée du Livret de Galatée (opéra-comique de Victor Massé) de Michel Carré que Flavien prend au pied de la lettre. La fatigue accumulée, les kilomètres avalés, les dénivelés engloutis… Tant et si bien qu’après les deux derniers jours très intenses, l’aventurier du bout du monde s’accorde enfin du temps pour vivre. Le couche-tard tient en sa main une envie farouche de procrastiner. Une fois n’est pas coutume, c’est à la mode des sixties, mode baba cool que le naturaliste va passer cette journée du 8 février 2025.

    « Après m’être couché tard, ou tôt, selon tout un chacun, ce matin, je traîne au lit », explique-t-il. Le réveil est programmé à 8 h 30, mais ce n’est qu’à l’aube des neuf heures que le naturaliste s’extirpe de sa tente. « Je fais tout et rien. » Flavien alterne, ouvre un œil, puis l’autre. Enfin, il déguste un petit déjeuner en répondant à quelques courriels. Il est prévu que le baroudeur quitte le camping à dix heures, mais il a aussi repoussé d’une heure. Une fois apte, il se met au volant de sa petite citadine pour le point le plus à l’est de la Nouvelle-Zélande à 400 km, soit près de six longues heures de route.

    Une navigation entre deux eaux

    La météo est si agréable que part moment, il jette le coude hors de la portière. « Il y a de nombreux travaux sur la route, mais je ne suis pas pressé. » Les paysages ne cassent pas quatre pattes à un Whio, admet-il, mais ils sont reposants. « Je fais une première pause à Wairoa parce qu’il y a un New World. » C’est à cet endroit précis qu’il est sûr de trouver l’habituelle fougasse du midi. Il aborde la ville de Gisborne en milieu d’après-midi, après près de 250 kilomètres effectués. « Je m’y arrête, pour acheter des légumes pour ce soir, j’en ai marre des pâtes… »

    Bay, paysage, nouvelle-zélande

    Le plein de carburant effectué, il reprend l’asphalte. Un parfum des sixties flotte, entre les Beach Boys et l’un des symboles de la révolution sexuelle, la minijupe de Mary Quant. « La route longe de magnifiques plages prisées par les surfeurs et les hippies, j’aime beaucoup l’ambiance. »

    La prochaine pause est un lieu mythique, Tolaga Bay. C’est la fameuse baie où le capitaine Cook avait débarqué. L’attraction du coin est le ponton d’un demi-kilomètre de long. Déception pour Flavien, l’état laissant à désirer, il est fermé à sa moitié. Mais pour compenser, les falaises qui le surplombent adoucissent de leur beauté éclairée par la lumière du soir.

    « Je pensais faire la route d’une seule traite, mais la fatigue en décide autrement. » Une sieste s’impose à Tokomaru Bay.

    (Crédits : TKY4047/Wikipedia)

    « Tous les villages traversés sont encore très fortement peuplés par les Maoris. » La région respire l’entièreté de la nation maorie. « Il y a de nombreux bâtiments et d’édifices religieux typiques du pays. » Mais un autre constat ravit le baroudeur. « Je croise peu de voitures. C’est un coin très sauvage, délaissé des touristes, tant mieux ! »

    Avant de toucher des yeux sa destination, il doit emprunter une piste. Il ne peut s’empêcher de lâcher, entre ses moustaches, un petit « ça faisait longtemps ! »

    L’envie de bivouaquer à l’extrémité du cap le titille. Mais le phare est fermé, constate-t-il, et un détail qui a son importance : la route se termine dans la propriété d’agriculteurs. « Je rebrousse chemin sur quelques kilomètres, où j’ai repéré une zone plate près de la piste. »

    Faute de grives on mange des merles. « C’est parfait ! La vue magnifique sur la baie très sauvage, peuplée de dizaines de vaches. » Seule une autre voiture, à plusieurs centaines de mètres, a eu la même idée que lui. La personne, quant à elle, décide de faire un énorme feu de camp, constate le naturaliste. (Crédits : russellstreet/flickr)

    embarcadère, pont, cook

    « De mon côté, je reste modeste avec mon petit réchaud pour me préparer mon cappuccino. » Les tomates achetées cet après-midi se marient à merveille avec son reste de fougasse. Repas de roi, une banane est servie pour le dessert. La vue sur la baie avec la douce chaleur de la lumière tombante enchante le jeune homme. C’est encore un bivouac réussi. « J’avoue avoir parfois des difficultés à dénicher de parfaits lieux de bivouac, mais à chaque fois que je réussis, c’est toujours le grand luxe, du cinq étoiles. » À suivre…

  • Cyber : de La Poste à l’ancien chef des services secrets géorgiens

    Cyber : de La Poste à l’ancien chef des services secrets géorgiens

    La fin de l’année 2025, deux affaires sonnent le glas. Toutes deux liées à la sécurité numérique et aux pratiques illicites font la une des médias. D’un côté, une cyberattaque de type DDoS de grande ampleur revendiquée par des NoName057 (16), hackers pro-russes contre La Banque postale. De l’autre, l’arrestation en Géorgie de l’ancien chef des services de sécurité nationale. Ce dernier est accusé d’avoir protégé des centres d’appels frauduleux opérant à l’échelle mondiale. Ces deux affaires démontrent que les enjeux ne sont plus techniques, mais aussi géopolitiques et judiciaires.

    Tandis que France Travail est une nouvelle fois la victime d’attaques cybernétique, les fuites de données de l’année se terminant affolent une fois de plus les compteurs. Mais c’est aussi l’impact de plus en plus prégnant des attaques visant l’Europe et la France.

    Une attaque informatique au cœur des fêtes

    La Banque Postale a été la cible d’une cyberattaque de type DDoS. La durée exceptionnelle admet que les personnels derrière NoName057 (16) ont profité de moyens considérables. Car la moyenne des attaques par déni de service dure quatre heures. Le groupe pro-russe, Noname057 (16), a revendiqué la responsabilité de cette attaque. La Poste confirme que les opérations, nombreuses durant cette période de fêtes de Noël, avaient été interrompues.

    Pour tout un chacun, ce genre d’attaque cybernétique est courante. Pour les autorités françaises, elle n’est pas un simple acte. Cela s’inscrit dans un contexte d’actions hostiles. Ce qui évoque à mots couverts le terme de Warfare. Les conflits armés perdurent comme celui entre l’Ukraine et la Russie, mais le terrain numérique prendre de plus en plus de place. D’ailleurs, dans le classement 2025 établi par l’Acled, l’Ukraine ne figure qu’à la onzième place des conflits les plus dangereux et violents.

    Le Myanmar (2e) est le conflit le plus fragmenté au monde, avec plus de 1 200 groupes armés distincts qui auraient été impliqués dans au moins un événement violent. Le Pakistan (10e) est devenu plus dangereux pour les civils au cours des 12 derniers mois […] Haïti (8e) est devenu plus meurtrier et dangereux pour les civils (plus de 4 500 Haïtiens ont été tués.).

    (Crédits : Mikhail Nilov/Pexels)

    Face à ces perturbations, le parquet de Paris a saisi l’Unité nationale cyber (UNC) ainsi que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour enquêter. NoName057(16), entité prorusse supposément démantelée en juillet, a effectué, depuis 2023, plus de 2 200 attaques contre des entités françaises. La Poste a quant à elle été la cible, déjà en février 2024, du groupe Turk Hack Team.

    Les hackers pro-russes et l’arène cybernétique européenne

    Pour se fondre dans l’arrière-boutique de cette attaque, il faut replacer Noname057 (16) dans le paysage. Ce collectif éclate sur le devant de la scène internationale au début de l’invasion de l’Ukraine en 2022. Depuis, leur marque de fabrique est la cyberattaque de type DDoS contre des institutions européennes. Dès qu’une nation appuyait d’une manière ou d’une autre l’Ukraine, elle se voyait visée par ce type d’attaque cyber.

    Bien que l’opération internationale Eastwood réussit à démanteler une partie de l’infrastructure et a arrêté certains membres, le groupe continue d’opérer. Non loin de la frontière russe, Killnet, un autre groupe pro-russe, revendique une cyberattaque contre plusieurs sites gouvernementaux bulgares. En répression au soutien militaire à l’Ukraine.

    Grigol Liluashvili arrêté

    Tandis que l’Europe fait face à des attaques attribuées ou revendiquées à des groupes pro-russes, une affaire de sécurité résonne au cœur du Caucase.

    Les procureurs géorgiens ont procédé à l’arrestation de Grigol Liluashvili, ancien directeur du Service de sécurité d’État (SSG) de Géorgie. Les faits reprochés sont des allégations de corruption liées à la protection de « scam call centers ». Ces derniers seraient des centres d’appels frauduleux ciblant des victimes dans le monde entier. Selon la mise en accusation, le prévenu aurait accepté des pots-de-vin d’un montant avoisinant 1,365 million de dollars, versés par l’intermédiaire de son cousin.

    Depuis mai 2022, 35,3 millions de dollars auraient été escroqués à plus de 6 100 victimes à travers le monde. Une enquête bien antérieure mettait au jour leur existence au sein de la capitale géorgienne, Tbilissi, à quelques mètres du siège de la SSG.

    (Crédits : Harsch Shivam/Pexels)

    Dans l’entourage du prévenu, certains hauts responsables politiques ont fait l’objet de perquisitions ou d’arrestations. « En octobre, les autorités ont également perquisitionné les domiciles d’un ancien Premier ministre, d’un ancien procureur en chef, et de Liluashvili, entre autres. Le cousin de Lilouashvili, Sandro Liluashvili, a été arrêté pour fraude et blanchiment d’argent. » Ce qui remémore l’affaire de corruption en Ukraine des dernières semaines. Si Liluashvili est déclaré coupable des faits qui lui sont reprochés, il encourt la peine maximale de 15 ans de prison selon le droit géorgien.

    Des enjeux qui dépassent les frontières nationales

    Dans un contexte géopolitique préoccupant, où les tensions s’expriment également par des moyens numériques, les cyberattaques sont partie intégrante de la guerre dite hybride. Ces deux affaires tracent une ligne de front mouvante entre cybersécurité et criminalité économique. La cyberattaque contre l’institution « La Poste » illustre combien les infrastructures numériques modernes sont des cibles, capables de perturber des services essentiels à grande échelle.

    Les défis que rencontrent les gouvernements pour protéger leurs citoyens, leurs données ainsi que les entreprises contre des acteurs qui opèrent à l’échelle internationale sont multiples.

    L’affaire géorgienne rappelle que la criminalité liée aux télécommunications et aux technologies peut bénéficier de complicités internes. Ce même à des niveaux élevés de l’appareil d’État, ce qui fragilise la confiance dans les institutions.

    « L’enquête, basée sur 1,9 téraoctet de données divulguées obtenues par SVT, a identifié deux réseaux de centres d’appels frauduleux opérant en provenance d’Israël, d’Europe de l’Est et de Géorgie », explique l’OCCRP.

    (Crédits : Fernando Arcos/Pexels)

    Tout devient une arme. Le doute permet la manipulation des foules, elle devient par sa destruction une arme de propagande, ou des théories du complot deviennent des vérités. Parallèlement, des affaires comme celle de Géorgie illustrent la frontière entre crimes économiques. Tant et si bien que la frontière séparant corruption et cybersécurité s’étiole et devient floue.

  • Un véritable parcours de folie pour une bande de Fous (46/55)

    Un véritable parcours de folie pour une bande de Fous (46/55)

    Après avoir étudié, après de longues attentes, le Whio, l’aventurier du bout du monde s’installe sur le siège passager de sa voiture de location pour rejoindre Morphée. Mais c’est sans compter le manque de place et un compagnon d’infortune toute la nuit. Pour observer la colonie de Fous austraux, une aventure dans l’aventure se propose. C’est donc encore une expérience où l’humilité est de mise face à Dame nature. Mais, chemin faisant, Flavien conduit vers son camping quand un barrage des forces de Police lui intime de s’arrêter : son souffle est requis…

    Ce matin, Flavien programme le réveil à 6 h 30 pour aller observer le canard bleu, une nouvelle fois. Mais c’est un autre invité qui marque de sa présence la nuitée. « Un moustique qui est resté dans la voiture cette nuit m’a dévoré », explique-t-il d’un œil revanchard. Cette rencontre fortuite a éveillé à maintes reprises le naturaliste. En plus, comme attendu, « je n’avais pas la place pour mes jambes comme dans la précédente voiture… »

    Seul face au danger

    Mais l’envie d’observer à nouveau le Whio, repousse ses désagréments au second plan. « À peine éveillé, je prends le volant pour les trois kilomètres qui me séparent du spot d’hier soir. » Les canards ont depuis la veille changé de place. « Je les retrouve en amont de la rivière. » Ainsi, durant près d’une heure, à une dizaine de mètres, le baroudeur reste, un sourire béa, à les contempler tels des trésors de la nature. Ce moment de béatitude est rompu à l’arrivée d’un pêcheur. L’aventurier lorgne, au loin sur l’asphalte.

    Son objectif prochain se trouve à Napier, à 180 km d’ici ; soit à près de deux heures trente de route. « J’aimerais observer la plus grande colonie de Fous Austraux », ajuste Flavien. Mais un léger détail s’ajoute. Pour ce faire, il faut se présenter à marée basse, longer les falaises sur neuf kilomètres. « Aujourd’hui la marée est haute à 13 h 55. Ça ne m’arrange pas… » Arrivé vers 11 h, après avoir traversé les paysages de l’est sous quelques gouttes, il délivre les dernières cartes postales. « Je me rends au New World Green Meadows pour acheter quelques viennoiseries et une pizza pour ce midi. » À l’ombre d’un arbre, Flavien se restaure et se repose, car la journée est loin d’être terminée…

    Peu après 13 h, le naturaliste s’engage vers le centre-ville, connu mondialement pour son architecture Art déco. « Je retrouve l’ambiance des villes d’Amérique du Sud. » La cité vit, le 3 février 1931, un séisme de magnitude de 7,8 sur l’échelle ouverte de Richter. Cet épisode marquera à jamais la région.

    Face à la nature

    Après la demi-heure d’asphalte le séparant du point de départ de randonnée des Fous austraux Cape Kidnappers Track (Te Kauwae-a-Māui), Flavien débute à 15 h. « La marée est encore haute. » L’horaire de marée basse s’affiche à 20 h 7. Un passionné d’origine allemande attend lui aussi. Il patiente une heure avant de s’élancer, souligne Flavien. Des panneaux informent du danger des marées et des chutes de pierres issues des falaises hautes de 60 mètres. « J’y vais ! » Deux kilomètres sans encombre, jusqu’au premier blocage.

    « Je peux continuer en quittant mon pantalon… mais c’est la porte ouverte à n’importe quoi », avoue le baroudeur avec humilité. Les 18 km sont donnés pour cinq heures, sans le temps de photographier les oiseaux. « Je suis attendu au camping situé à 30 minutes de route pour 21 h : le timing est serré. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Tandis que l’océan Pacifique Sud se retire doucement, il continue sa route. « Je n’étais pas très rassuré sous ces falaises prêtes à s’écrouler. » Elles ressemblent beaucoup à celles d’Étretat, constate l’aventurier du bout du monde. Arrivé à deux kilomètres, un petit cap, où nichent déjà quelques individus, est clos par un mètre d’eau.

    Sans pantalon, les pieds dans l’eau

    Combien de temps encore dois-je poireauter ? L’aiguille tourne, bout-il d’impatience. « Hop, en caleçon ! » L’eau affiche 18 °C, les chaussures et le pantalon s’accrochent au sac à dos. Plusieurs tentatives sont nécessaires face au ressac des vagues. Le naturaliste poursuit pieds nus « J’ai bien fait, une nouvelle avancée me barre la route, décidément… »

    À force d’arrêt, d’impatience et de rochers, l’Allemand le rattrape, son heure de départ était plus efficiente, admet-il. En effet, rien ne sert de courir : il faut partir à point, explique la fable de La Fontaine, « Le lièvre et la Tortue ».

    Le duo franco-allemand s’entraide.

    « On s’épaule pour escalader l’avancée qui nous barre la route. » L’envie de traverser à la nage, le sac sur la tête refroidit le tandem. Par la suite le terrain s’améliore. Ils quittent la plage. Un dernier effort avant de toucher au but. Ils s’attaquent au dénivelé jusqu’à l’énorme colonie de plusieurs milliers d’oiseaux à 104 mètres d’altitude. À Gannets Colony, à l’extrémité d’un cap, tout près d’un phare : « Il est déjà 18 h  ». (Crédits : Flavien Saboureau)

    Pendant près d’une heure, il les photographie. « C’est la première fois que je vois une aussi grosse colonie d’oiseaux qui ne sont, ni des albatros ni des manchots. » L’ambiance olfactive et auditive est identique. L’aventurier imagine découvrir de nombreux touristes venus se délecter du spectacle, mais les nidicoles n’auront aperçu que les deux passionnés aujourd’hui. Le moment, trop court, aura été magique, mais ils doivent repartir. « Il est 19 h. Mais il reste à minima deux heures de marche, et la nuit tombe à 20 h 30. »

    La joie de partager ce moment est inoubliable. Son binôme se nomme Simon. Il a 27 ans, exerce la profession d’architecte, et a déjà visité plus de 40 pays. Petit joueur, suis-je avec mes douze ou treize contrées, songe Flavien. Un danger surprend le duo. « Il a failli laisser une de ses chaussures dans un sable mouvant. »

    Arrivés sains et saufs, ils cheminent grâce aux rais de lumière partagés par notre satellite. « Lui reste dormir dans son van. Moi, je prends la route pour rejoindre le camping à une demi-heure : j’espère qu’il est encore ouvert. » Tenu par le temps, il scrute sa montre. Puis, sur la route, un barrage policier l’arrête. « Je crois que la dernière fois que cela m’est arrivé, c’était au Chili avec David » Ils le font souffler. « Le moment doit être lunaire, vu de l’extérieur. L’appareil n’est pas le même qu’en France. Je cherche le tuyau, mais il n’y a rien. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le policier présente un appareil devant la bouche, en lui intimant de parler dedans. Il détecte si vous avez récemment bu de l’alcool. Si l’alcool est décelé, un test de dépistage est effectué. « Je me demande ce qu’il me dit avec one, two, three… » Cet arrêt inopportun n’entrave en rien la suite. « Arrivé au camping, tout s’enchaîne bien, une petite note m’attend avec mon prénom. Je monte la tente, prends une douche et mange des pâtes et du jambon blanc acheté ce midi. » À minuit et demi, il sombre dans les bras de Morphée avec encore de belles histoires à raconter. À suivre…

  • Qui entend le mieux, la chauve-souris ou le hibou ?

    Qui entend le mieux, la chauve-souris ou le hibou ?

    Les deux produisent peu ou pas du tout de bruit durant leurs pérégrinations. L’une vole à l’aveugle, guidée par ses ultrasons captés par ses oreilles, l’autre repère une souris, via ses aigrettes sous la neige sans la voir. Entre la chauve-souris et le hibou, le combat du roi de la nuit se joue à l’oreille. Mais qui des deux appréhende le mieux les sons dans l’obscurité la plus totale ? Un face-à-face sensoriel aux confins de la perception animale, que nous ne pouvons entendre seulement via la technologie des microphones.

    La nuit n’est jamais silencieuse. Elle bruisse, chuchote, respire. Là où nos sens sont troublés, d’autres s’éveillent. Ainsi, dans cette obscurité que nous discernons comme vide, voire effrayante, deux figures règnent en souveraines : la chauve-souris et le hibou. L’une vole sans voir, l’autre frappe sans être vue. Toutes deux entendent ce que nous ne percevons pas.

    La chauve-souris, ou l’art de voir avec les oreilles

    Entre ces virtuoses du silence, qui possède réellement l’ouïe la plus performante ? La question paraît si simple, sans l’être pour autant. Car entendre n’est pas qu’une affaire de volume ou de portée. C’est une manière d’interpréter le monde, d’interpréter notre monde. Intéressons-nous d’abord à la chauve-souris. Ces mammifères nocturnes ont développé un outil d’une précision inégalée : l’écholocation.

    En émettant jusqu’à 200 cris ultrasoniques chaque seconde, comme la Myotis lucifugus, elles cartographient leur environnement. Ces sons frappent les objets — un mur, une branche, un insecte en plein vol — puis reviennent vers sous forme d’échos. Son cerveau, qui agit avec une rapidité prodigieuse et phénoménale, transforme ces retours sonores en une image mentale précise de son environnement. C’est un sonar qui fonctionne « à toute berzingue », dirait Lorant Deutsch. La plus grande allure enregistrée est de 160 km/h. Le principe est simple à expliquer, mais vertigineux à réaliser.

    À ce rythme, la chauve-souris distingue la taille, la vitesse, la trajectoire d’un moustique dans le noir le plus total, là où nous avons de la peine à trouver notre chemin chez nous.

    (Crédits : Marcel Langthim/Pixabay)

    Des recherches montrent que Myotis lucifugus sont capables de détecter des proies de quelques millimètres à plusieurs mètres de distance. Cela est possible, car leur spectre auditif est colossal. Il évolue de 20 000 à 120 000 Hz. Quand celui de l’être humain est compris entre 20 à 20 000 Hz, et varie en fonction de l’âge. Leurs oreilles sont mobiles, sensibles, et parfois asymétriques, pour mieux localiser l’origine des sons. Autrement dit, la chauve-souris vit dans un monde sonore qui nous est presque entièrement étranger. Pour elle, la nuit n’est pas noire : elle est structurée, texturée, lisible.

    Le hibou, ce sniper silencieux

    Le hibou, lui, ne crie pas pour entendre. Il écoute patiemment et passionnément. Son ouïe est dite directionnelle et ultra-sensible. Grâce à la position asymétrique de ses oreilles, comme la chauve-souris, il peut localiser une proie en trois dimensions, en analysant les minuscules différences de temps et d’intensité avec lesquelles le son parvient à chaque esgourde.

    Un hibou entend une souris, un mulot gratter sous cinq centimètres de neige. Son cerveau transforme alors ces données en une image mentale ultra-précise. Ce qui lui permet de fondre sur sa proie sans avoir besoin de la voir. D’autant que ses plumes sont adaptées au vol silencieux. Ce qui ne perturbe pas sa propre écoute en déplacement.

    Le génie du hibou repose sur une particularité anatomique rare. Ses oreilles — comme tous les rapaces nocturnes — plus précisément les aigrettes, ne sont pas positionnées au même niveau. L’une est légèrement plus haute que l’autre, mais pas seulement.

    Le silence frappe quand on s’y attend le moins

    Les canaux auditifs sont orientés différemment, l’un vers le haut, l’autre vers le bas. Grâce à cette dissymétrie, les sons émis par une proie mêlant graves et aigus sont amplifiés. Les sons graves localisent la proie sur une ligne horizontale, de gauche à droite. Les sons aigus localisent la hauteur à laquelle se trouve la proie.

    Ce traitement du signal cartographie en trois dimensions la position précise de la proie, ne lui laissant que peu de chance.

    Des expériences scientifiques ont montré qu’un hibou peut fondre sur une souris dissimulée sous plusieurs centimètres de neige, sans jamais la voir. Il n’entend pas seulement le déplacement de l’animal, mais aussi les micro-variations produites par ses mouvements dans le sol. Le son devient alors une véritable image mentale, tridimensionnelle, d’une netteté étonnante.

    (Crédits : Pixabay/Pexels)

    À cela s’ajoute un autre chef-d’œuvre de l’évolution : ses plumes. Leur structure particulière casse les turbulences de l’air, rendanLes deux produisent peu ou pas du tout de bruit durant leur pérégrination. Mais qui des deux capte le mieux les sons dans l’obscurité la plus totale ? Un face-à-face sensoriel aux confins de la perception animale, que nous ne pouvons entendre seulement via la technologie des microphones.t le vol presque inaudible. Le hibou ne parasite jamais sa propre écoute. Il est à la fois radar, calculateur et projectile. Une arme imparable qui se clôture par les serres acérées. Une dernière chose pour ne pas mettre la zizanie dans un couple de hiboux, même si vous trouvez sa femme, chouette, n’oubliez pas qu’elle conserve le nom de hibou. Sinon son mari pourrait vous voler dans les plumes.


    Deux systèmes, une même finalité

    Comparer la chauve-souris et le hibou, c’est comparer deux manières de vivre. La première scrute le monde à coups d’ultrasons. Elle provoque l’information. La seconde reçoit et laisse le réel venir à elle, dans le plus grand mutisme. La chauve-souris excelle dans la navigation, l’analyse fine des formes, la détection rapide du mouvement. Le hibou domine dans la précision directionnelle et la chasse discrète. L’une métamorphose le son en vision dynamique. L’autre transforme l’écoute en certitude. Aucun des deux ne « voit » mieux que l’autre. Ils voient autrement.

    Alors, si entendre symbolise détecter des fréquences extrêmes et analyser l’espace dans le noir complet, la chauve-souris est sans égale. Par contre, si entendre signifie capter le moindre frémissement, soubresaut et localiser une proie sans trahir sa position, le hibou est le maître incontesté. La vérité, est comme souvent. Il n’y a pas de hiérarchie, seulement des adaptations.

    Dans ce monde animal, le mammifère qu’est l’être humain paraît dépassé en tous points. Que ce soit face à l’abeille, le chat, le furet, la puce, le requin… l’évolution de l’espèce humaine a-t-elle laissé de côté des sens et ressenti des siècles passés ?

    Et l’être humain dans tout ça ?

    Face à ces deux icônes de la nuit, l’être humain apparaît passablement désarmé. Notre audition se limite à un spectre étroit. Qui est de plus dépendante d’un environnement calme.

    Tandis que la chauve-souris construit le monde par le son et où le hibou lit l’espace dans le silence. L’être humain s’adapte au fil des ans par la compensation technologique. Ainsi fleurissent microphones, radars, sonars, imagerie acoustique.

    Nous n’entendons pas mieux, juste autrement. Notre force n’est pas sensorielle, mais interprétative. Nous avons appris à traduire ce que nos sens ne peuvent saisir seuls, à prolonger nos limites par la science. Nous ne sommes ni sourd, ni aveugle… quoique. Notre espèce explore la nuit avec des outils, là où l’animal l’habite.

    Cette comparaison entre la chauve-souris et le hibou met en exergue une chose essentielle : le monde ne se limite pas à ce que nous percevons.

    (Crédits : Margarita/Pexels)

    L’invisible n’est pas vide. Il est hors de notre portée sensorielle, de notre propension à l’entendre. À l’heure où nos vies saturent en bruits, alertes et écrans, ces deux sentinelles nocturnes nous offrent une leçon d’humilité. Écouter vraiment, ce n’est pas entendre plus fort. C’est apprendre à faire silence pour laisser le réel se révéler. Et si, finalement, le véritable superpouvoir n’était pas l’ouïe… mais l’attention ?

  • Une journée complètement folle (45/55)

    Une journée complètement folle (45/55)

    Attention, la pression augmente ! Un geyser est en approche. Alors que la fin du périple néo-zélandais est visible, Flavien en profite pour multiplier les découvertes et les visites. Entre le Wai-o-tapu et ses éléments géothermiques, la grotte d’Orākei Kōrako, le voyage qu’aurait pu imaginer et conter Mélies au sein du Crater of the moon jusqu’au canard bleu le Whio. Mais ce sont les chutes de Huka falls qui appellent à la prudence et à l’humilité. Car, bien avant de les voir, elles avertissent bruyamment aux oreilles des visiteurs, de leurs présences.

    « Ce matin, je suis levé bien avant huit heures, mais quelle surprise de me retrouver seul dans la chambre. » Après avoir récupéré la voiture de location, l’aventurier se dirige vers les champs géothermiques. La première étape est le Wai-o-tapu, le plus connu de tous. « J’arrive là-bas vers neuf heures », souligne-t-il. Après s’être acquitté des 45 NZD d’entrée, et avoir reçu un coup de tampon sur le poignet, il profite du peu de monde pour faire son tour. Sans omettre la grimace de rigueur concernant l’odeur de souffre : difficile de s’habituer souffre -t-il.

    Flavien au pays des geysers

    D’énormes trous de boue sont bouillants, le bruit des bulles et des gaz qui s’en échappent sont impressionnants, commente le naturaliste. Arrivée à la Champagne Pool, l’un des emblèmes du pays, la magnificence des couleurs l’enchante. « Je profite du calme avant la tempête pour faire quelques photos. » Mais, car il y a un mais, « si je veux voir le geyser, l’autre attraction du parc, je dois retourner à la voiture et accomplir quelques kilomètres. »

    C’est un geyser qui est déclenché une fois par jour… grâce à du savon. « Ce n’est pas très naturel, mais il fallait payer une fortune pour voir le seul autre geyser de Nouvelle-Zélande qui se soulève spontanément une à deux fois par jour », explique-t-il. Arrivée dans les premiers, la foule ne tarde pas à s’amasser. « J’ai l’impression d’être au Puy du Fou », s’exclame Flavien, entouré d’une bonne centaine de personnes.

    Mais qu’est-ce qu’un geyser ?

    C’est assez simple en fait. Un geyser est une manifestation d’éjection d’une colonne d’eau chaude et de vapeur. Le terme est dérivé du mot islandais geysir, qui signifie « jaillir ».

    (Crédits : Wai-o-tapu/Flavien Saboureau)

    Pour ce phénomène géothermique, trois conditions sont nécessaires : de l’eau en abondance, une source de chaleur intense généralement liée à un magma proche de la surface, et un plomberie complexe d’espaces, de fissures et de conduits étroits. Le Lady Knox Geyser, situé dans la zone géothermique de Wai-o-Tapu où se trouve l’aventurier, est un exemple célèbre où l’on maîtrise en partie ce phénomène.

    À l’état naturel, Lady Knox entre en éruption irrégulièrement tous les deux à trois jours. Mais, chaque matin à 10 h 15 précise, les guides du parc déposent un tensioactif dans l’orifice du geyser. Comme l’explique Flavien, les gardiens déposent une petite quantité de savon biodégradable.

    Le mécanisme physique repose sur la dynamique de pression et de cavitation dans le système de conduits. L’eau est chauffée jusqu’à des températures supérieures à 100 °C, tout en restant liquide grâce à la pression des couches d’eau supérieures. Une bulle de vapeur initiale peut alors croître, abaisser localement la pression et entraîner une libération rapide d’énergie sous forme de vapeur et d’eau projetée vers le haut hors du conduit. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le jet peut atteindre 20 m de hauteur, quant à Yellowstone avoisine les soixante mètres. Lady Knox illustre qu’au cœur d’un champ géothermique actif, la combinaison d’eau, de chaleur et de conduits contraints peut être manipulée pour déclencher des éruptions visibles, tout en reposant sur les principes fondamentaux de la thermodynamique des fluides et de la pression des phases liquides et gazeuses. Élémentaire, mon cher…

    Voyage épique au Crater of the Moon

    « Maintenant que j’en ai fini avec cet endroit qui, bien que touristique, est totalement fou, je reprends la route vers Orākei Kōrako. » Ce site bien moins connu, situé à une quarantaine de kilomètres plus au sud, se révèle tout aussi incroyable, admet-il. L’entrée n’est toujours pas donnée, souffle Flavien dans sa moustache en donnant les 49 NZD nécessaires, « surtout pour une visite annoncée pour une heure et demie… mais j’y vais quand même ».

    Après un léger voyage en bateau, l’épopée débute sur les chapeaux de roue. Dès son arrivée, le spectacle surprend l’aventurier du bout du monde. « Je traverse de magnifiques terrasses bouillantes aux innombrables couleurs. Finalement je n’ai pas besoin d’aller dans le Danakil ou le Yellowstone pour voir des merveilles pareilles. » La visite promise est en effet courte, bien qu’elle passe près de mares de boues bouillantes, ainsi que dans l’unique grotte géothermale. De retour sur l’autre rive, Flavien s’arrête un instant.

    Une glace en guise de réconfort

    « Je suis rincé. C’est intense depuis ce matin. » C’est à ce moment qu’un peu de réconfort est le bienvenu. « Je prends une glace et décide d’aller au Crater of the Moon qu’une fille m’avait conseillé à l’auberge de Christchurch. » C’est encore une heure de route que le baroudeur affronte. L’entrée de dix NZD s’ajoute à la dépense. « Il ne reste plus qu’une heure avant que ça ferme. » Le paysage est empli de fumerolles venues de terre dans un paysage dénudé. « Ce site se situe au milieu d’un champ géothermal utilisé pour produire de l’électricité », ajoute Flavien. Certaines fumerolles très actives vous décoiffent lorsqu’elle vous souffle dessus. « Je reste un peu sur ma faim, mais je commence à être difficile avec ce que je vois aussi… », admet-il.

    Huka Falls apporte le point final d’une journée… gargantuesque. Ces chutes d’eau au très fort débit viennent de l’énorme lac de Taupo, rincé, mais a priori difficilement fatigable, Flavien se décide à faire l’heure de route qui le sépare de Tūrangi. « Je fais le détour, car demain, j’aimerai dénicher le Whio. Le fameux canard endémique, qui ne ressemble à aucun autre », qu’il a à maintes reprises cherché pendant le voyage. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « Arrivé là-bas, après avoir longé le beau lac de Taupō, j’attaque d’ores et déjà sa recherche. » N’ayant pas effectué de réservation pour dormir ce soir, c’est donc son compagnon de route qui va l’accueillir : le siège passager. La première tentative demeure vaine. Flavien remonte dans la voiture vers l’amont. « Je me gare dans un lotissement. Je longe de nouveau les rives sur plusieurs centaines de mètres, mais rien », se lamente-t-il.

    Seuls quelques pêcheurs et des passants se promènent avec leurs chiens… « Je suis un peu désabusé. J’y ai consacré des heures de mon voyage, mais toujours rien. » Force est de constater que les recherches creusent l’appétit. « Je me pose alors pour manger mes pâtes au thon sur un banc qui fait face à la rivière. Le moment est agréable avec les belles couleurs du crépuscule. »

    L’eau frémit quand le naturaliste jette un regard sur les berges. Le temps est suspendu. « Ils sont là ! Les parents et un petit sortent des fourrés pour glaner de la nourriture. » Flavien est excité comme une puce. « Je m’approche avec mon téléobjectif pour leur tirer le portrait. » Sauf que la luminosité décroît, alors il augmente les ISO.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Alors qu’il reprend son repas où il l’a laissé, un minibus d’êtres affublés de jumelles débarque. « Je leur montre les oiseaux, ils sont tous très heureux. » Ce spot semble être connu. Puis, tout doucement, la petite famille s’approche nonchalamment de Flavien. « Ils m’auront bien nargué depuis tout ce temps ! Mais quelle journée pleine de découvertes et de rebondissements ! J’en veux tout le temps ! » Puis le moment tant attendu arrive. Le naturaliste retrouve le siège passager. « C’est la première fois dans cette voiture. J’ai moins de place pour les jambes que dans l’autre. » À suivre…