
Quand cyberfraude, finance et géopolitique se croisent
Tandis que le monde financier traverse une période d’instabilité, un fait divers attire l’attention des régulateurs, des juges et de différents régimes politiques. C’est la liquidation de Prince Bank, établissement bancaire emblématique du Cambodge, qui sacralise les dires. Cette mesure, effective en ce mois de janvier 2026, est indissociable des résultats de l’enquête mondiale sur des cyberarnaques de grande ampleur. Cela implique des acteurs ayant une portée internationale, des sanctions internationales et des poursuites judiciaires dans plusieurs juridictions.
Le 8 janvier 2026, la Banque Nationale du Cambodge (NBC) a annoncé que Prince Bank serait placée en liquidation conformément à la loi du Royaume du Cambodge. Elle précise que l’établissement est « suspendu de fournir de nouveaux services bancaires, y compris l’acceptation de dépôts et l’octroi de crédits », et qu’un gestionnaire de faillite — l’auditeur Morisonkak MKA — a été nommé pour administrer l’opération.
Prince Bank, au cœur d’une tempête judiciaire
La NBC a tenu à rassurer toute sa clientèle. Les personnes détenant des fonds peuvent les encaisser, en fournissant les documents requis. Du côté des emprunteurs, ils doivent continuer à remplir leurs obligations contractuelles. Durant l’automne 2025, des retraits massifs sont observés dans plusieurs agences. Cela est dû à l’inquiétude basée sur l’avenir des économies de tout un chacun. Action consécutive aux allégations internationales visant le fondateur de l’institution : Chen Zhi.

Le magnat de la finance se trouve au cœur du cyclone. L’entrepreneur sino-cambodgien fondateur du groupe Prince Holding, contrôle Prince Bank, mais pas seulement. Il règne sur une constellation d’activités : immobilier, énergie, télécommunications et le secteur bancaire — au Cambodge et bien au-delà —.
Le 7 janvier 2026, Chen Zhi et deux autres ressortissants chinois sont interpellés par les autorités cambodgiennes. Puis extradés vers la République populaire de Chine. Cette opération s’est déroulée « dans le cadre de la coopération en matière de lutte contre la criminalité internationale ». La NBC souligne que la citoyenneté cambodgienne du prévenu a été révoquée en décembre 2025, bien avant son arrestation.
Chen Zhi : du magnat à l’accusé international
Au-delà de cette mesure, qui peut sembler anecdotique, un pays semble prégnant actuellement, sur de nombreux territoires : les États-Unis. Comme dans l’affaire Nicolas Maduro et son enlèvement au sein de son domicile, dans son propre pays, quoi qu’il ait pu effectuer, les autorités fédérales étasuniennes exercent des pressions.
Aux États-Unis, Chen Zhi est inculpé en octobre 2025 par un tribunal fédéral de Brooklyn pour conspiration de fraude électronique et blanchiment d’argent. Cela s’inscrit dans le cadre supposé de réseaux d’escroqueries en ligne qui auraient généré des pertes de plusieurs milliards de dollars pour des victimes internationales.
(Crédits : Bru-nO/Pixabay)
Ce même dossier relate que Chen aurait dirigé des « compounds » au Cambodge. Lieux dans lesquels des travailleurs retenus contre leur gré exécuteraient des fraudes en cryptomonnaies, des arnaques sentimentales (brouteurs) et autres manipulations financières destinées à soutirer des fonds à des investisseurs somme toute naïfs.
Une saisie de cryptomonnaies et des sanctions internationales
Les autorités occidentales ont établi l’ampleur du phénomène dès octobre 2025. À ce titre, le département américain de la Justice (DOJ) et le Trésor des États-Unis, en coordination avec le Royaume-Uni, ont mené ce qui a été décrit comme la plus grande saisie de bitcoins jamais réalisée dans une affaire de fraude, avec près de 127 271 unités — d’une valeur d’environ 15 milliards de dollars à l’époque — en lien avec les opérations de Chen et de ses associés.
Ces actions s’inscrivent dans le cadre d’une désignation de la Prince Holding Group comme organisation criminelle transnationale. Elles sont jointes à des sanctions contre plus de 140 personnes et entités affiliées. Le flegme britannique œuvre. Les autorités outre-Manche ont gelé des actifs du groupe — propriétés immobilières, bâtiments de bureaux et résidences de luxe — dans le but d’empêcher l’utilisation de ces avoirs pour contourner les restrictions financières.
Les accusations portées contre Chen et ses réseaux concernent plusieurs formes de fraude numérique, mais notamment les escroqueries dites « pig butchering ». Elles prennent des ressources au sein des différentes fuites de données. Ces arnaques consistent à gagner la confiance d’une cible via des interactions prolongées. Ainsi, à travers de plates-formes de messagerie, voire de fausses applications, les malfaiteurs vous incitent à transférer des fonds vers des comptes certifiés. Oui, certifiés sous leurs contrôles. Une fois effectués, tous vos fonds disparaissent. Le DOJ a indiqué que les victimes auraient perdu des milliards de dollars. Enfin, les fonds sont blanchis par des structures multiples à l’étranger.
Le « pig-butchering », c’est-à-dire ?
Le terme est brutal. Le pig-butchering, ou littéralement « l’engraissage du cochon », désigne une méthode d’arnaque patiente. Petit à petit, le poison s’insinue. La cible n’est pas prise à la gorge, mais lentement apprivoisée.
Cela débute par un contact inattendu. Un simple message sur un réseau social, une application ou un simulacre d’erreur feinte — « je me suis trompé de numéro ». La conversation s’installe innocemment. La relation se teinte de confiance, de complicité, et devient intimiste, le piège vient de se refermer. (Crédits : Karola G/Pexels)

Derrière l’écran, votre interlocuteur n’est pas bienveillant. Il est juste un maillon de la chaîne, travaillant depuis un centre organisé, de gré ou de force, et souvent à l’étranger. Une fois la relation solidement arrimée, l’argent fait son apparition. Un placement absolument sûr, innovant, et lié aux cryptomonnaies : une véritable bulle. Les premières sommes investies semblent produire des gains. Les interfaces sont factices, les chiffres truqués, et la victime voit ses profits s’afficher sur son écran. Rassurée, elle investit davantage. C’est l’engraissement.

Puis vient l’abattage. Les retraits deviennent impossibles. Les plateformes disparaissent. L’interlocuteur cesse de répondre. Les fonds sont transférés, fragmentés, blanchis à travers une cascade de comptes et de portefeuilles numériques.
Selon le DOJ, ces escroqueries ont causé des pertes de plusieurs milliards de dollars. Dans les dossiers judiciaires visant Chen Zhi, ces arnaques sont décrites comme industrielles. À l’instar des pyramides de Ponzi, elles reposent sur des structures hiérarchisées. Une criminalité froide, rationnelle, où l’émotion humaine n’est qu’un levier financier.
Réactions officielles et dénégations
Face à ces accusations, le Prince Holding Group a fermement rejeté toute implication dans des agissements criminels, qualifiant les allégations de « sans fondement » et destinées à justifier la confiscation d’actifs d’une valeur considérable. Le groupe soutient fonctionner légalement dans plus de 30 pays à travers des activités commerciales classiques.
De son côté, le gouvernement cambodgien indique attendre des demandes formelles accompagnées de preuves substantielles avant d’engager des poursuites.
La liquidation de Prince Bank n’est pas un simple événement. Elle s’inscrit dans une dynamique où justice pénale internationale, cybersécurité financière, blanchiment d’argent et diplomatie internationale sont les maîtres mots. Alors que les enquêtes et procédures judiciaires sont en cours, l’affaire constitue un cas d’école de la manière dont le système financier mondial, parfois fragile, se trouve confronté à des réseaux criminels de plus en plus sophistiqués.
(Crédits : Cottonbro Studio/Pexels)
