Voyage au pays des songes

N’avez-vous jamais rêvé de déambuler éveillé dans vos songes, bien que certains soient alambiqués ? Ils sont des images, des sons, des phénomènes psychiques produits par notre cerveau durant notre sommeil. Leurs arrivées s’effectuent pendant la phase paradoxale, notre cinquième stade dans le cycle de sommeil. De leur matière naît l’onirologie. Qui n’a jamais rêvé de comprendre ses rêves ? Étymologiquement, les rêves découlent du verbe « Resver ». Il signifie : « Aller çà et là, se promener, rôder, divaguer, délirer, être fou, songer, rêver ».

De cette après-midi pluvieuse du mois d’Av, les nonchalants traînaient leurs guêtres sur les sols brillants de la capitale du comté du Hainaut. Les cliquetis de l’averse ne dérangeaient en rien les moineaux bien à l’abri des gouttes d’eau. De son côté, M Sépa Phot profitait de la fraîcheur apportée par la drache aoûtienne, pour se blottir dans les bras de Morphée. Son hamac disposé au meilleur endroit du jardin, sous la protection d’un arbre, mais pas n’importe lequel. Placé, non sous un noyer, mais juste en dessous du catalpa, le bonheur semblait-être à sa porté. Il faut dire que grâce à la protection de l’ombrage de ce dernier, et l’odeur assez désagréable de son plumage s’y dégageant, mouches et moustiques voguaient vers de plus lointaines contrées… Les guernouilles lasses profitaient de ce temps pour entamer la chansonnette, accompagnées par le rythme appuyé des gouttelettes de pluie frappant les feuilles de l’ypréau. À quelques encablures, le moissonneur, se hâtant, maniait avec efficacité et dextérité sa sape. De sa main droite, le crochet rassemblait, en gerbe, les épis de blé à faucher, tandis que de la gauche, la petite faux coupait nette chaque tige tenant une glumelle. La musique produite détendait le sieur Phot, et le plongeait irrémédiablement aux pays des songes, quant tout à coup…

« Mortecouille Biloute ! », s’écria Sépa, extrait brusquement de son rêve.

« Tu n’es pas obligé de jurer, et, c’est qui ce Biloute ? », s’exclame Séki.

« Pardon, c’est sorti tout seul, j’étais encore dans mon rêve. J’arrive te le raconter, c’est hallucinant », claque Sépa.

Je rêve… scientifique

« Je suis sur ordinateur, quand une petite fille m’interpelle, affolée. J’ai un problème, me dit-elle. Le bottin que j’ai volé chauffe beaucoup. Je la suis, et m’aperçoit que les pages jaunes en papier, et fonctionnant, à l’électricité flambent », raconte Sépa. Que se passe-t-il dans sa cervelle pour produire un tel songe ? Des médecins du centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) ont sondé le cerveau des dormeurs et découvert, l’une des clés des songes. Ils ont par ailleurs réussi à prédire si une personne était en train de rêver, et si ses expériences nocturnes étaient peuplées de visages, de lieux ou encore de pensées abstraites. Car depuis la nuit des temps, les songes fascinent et intriguent. « Nous vivons un moment charnière de la science onirique », souligne la docteure Francesca Siclari, médecin associée au Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) du CHUV. « Les rêves ne cessent de m’émerveiller. Pourquoi rêve-t-on ? Comment notre cerveau est-il capable de créer de si longues et si bizarres histoires toutes les nuits, si rapidement et de façon totalement involontaire ? J’ai décidé d’orienter mes recherches sur ce thème pour obtenir des réponses à ces questions. »

Le volontaire affublé de son casque, sorti d’un film de science-fiction, avec ses 250 électrodes permet à la chercheuse suisse d’étudier les tenants et aboutissants des rêves. (Crédits : Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil, CHUV)

Dans les années 50, des chercheurs américains de l’Université de Chicago ont découvert, le sommeil paradoxal ou REM, cela n’a rien à voir avec R.E.M. le groupe pop américain. Cela signifie Rapid Eye Movement Sleep, car nos yeux bougent sans cesse, alors que tous nos muscles sont paralysés. Ils constataient que lorsque l’on réveillait les dormeurs durant cette phase, une grande majorité d’entre eux disaient avoir rêvé. Il n’en faut pas plus pour que les scientifiques concluent que seul le sommeil REM était le temps des songes. Depuis, la science a démontré que nous rêvons aussi pendant les autres phases également. Puis, au cours des deux dernières décennies, il est aussi apparu que, pendant la nuit, « les différentes aires cérébrales ne dormaient pas toutes de la même manière ». Pour tenter de comprendre comment y naissent les rêves, il était donc nécessaire de sonder localement le cerveau, avec l’outil adéquat. Francesca Siclari utilise ainsi l’électroencéphalographie (EEG)de haute densité (un casque doté de plus de 250 électrodes qui permet d’enregistrer l’activité électrique des neurones). Pendant le rêve, « on voit que certaines zones postérieures sont particulièrement actives, celles qui génèrent les sensations et les images visuelles », explique la chercheuse suisse.

Si la nature du sommeil et du rêve a intrigué l’homme, même dans les périodes les plus reculées de l’Antiquité, il faudra là aussi attendre le siècle précédent pour que ce type de recherche devienne scientifique. »

François Clarac, Jean-Pierre Ternaux, « Encyclopédie historique des neurosciences » Chapitre 11

Ondes lentes, ondes rapides

Cette activité se manifeste sous différentes formes d’ondes, à savoir deux catégories. Les ondes lentes (d’une à quatre par seconde) caractérisent le sommeil profond, tandis que les ondes plus rapides (de 20 à 50 par seconde) sont plus typiques du sommeil paradoxal et de l’éveil. Une fois ces signaux enregistrés, « à l’aide d’algorithmes mathématiques, nous pouvons estimer, avec une bonne précision, où ces ondes naissent à la surface du cerveau, constate Francesca Siclari. Cette ” zone chaude ” située à l’arrière du cerveau serait donc comme un écran où les images des rêves apparaissent. En l’observant, nous avons pu dire si le sujet était en train de rêver ou non avec une précision de 87 %. »

« Pour l’instant, on ne sait même pas si le rêve a une fonction en soi », répond Francesca Siclari. Ils serviraient à consolider la mémoire, à digérer les émotions ressenties dans la vie réelle, ils simuleraient la réalité pour nous aider à faire face aux dangers auxquels nous sommes confrontés dans la vie quotidienne, marque les hypothèses. (Crédits : Bessi/Pixabay)

Les constatations, observations s’enchaînent au CHUV. « Nous avons observé que quand on rêve, il y a moins d’ondes lentes et plus d’ondes de fréquences rapides dans la région postérieure du cerveau que nous avons appelée la “zone chaude”. Celle-ci comprend les aires visuelles et celles qui intègrent les différentes activités sensorielles en une expérience unique », précise la docteure. Nous serions tentés de dire que le monde scientifique aurait trouvé la clé des songes, mais Francesca Siclari se montre plus prudente. « La ” zone chaude ” est importante pour la plupart des rêves, mais peut-être en existe-t-il d’autres, un peu particuliers, qui activent d’autres régions cérébrales. Il faudra d’autres techniques que l’EEG pour l’élucider. »

L’onirologie illégale

Il n’y a pas si longtemps, les gens qui faisaient métier de deviner et pronostiquer (onirologie), ou d’expliquer les songes étaient punis par la loi. C’est à partir du règne de Napoléon que l’interprétation des rêves est devenue un délit (article R34 du Code pénal). C’est seulement en 1992 que l’article sera revu et que l’expression et la compréhension des rêves deviennent possibles, car l’article est abrogé par décret. Nos songes seraient-ils prophétiques, annonciateurs de nouvelles, il semble que dans de nombreuses sociétés de l’antiquité ce soit le cas, dont celle des Sémites. On s’intéressait déjà aux rêves à Sumer vers -3000 av. J.-C., ainsi que dans l’Égypte ancienne (-2500). Les découvertes archéologiques témoignent que les Égyptiens de la Xe dynastie croyaient qu’un rêve pouvait révéler l’avenir et avaient recours à des « clés des songes ».

La clé des songes est un lien possible selon les différentes mythologies et convictions chamaniques, pour communiquer entre le divin et les êtres. (Crédits : Free-Photos/Pixabay)

Ces rêves se manifestaient le plus souvent sous une forme non compréhensible, d’où le recours à un art spécial d’interprétation. Dans l’Égypte antique, les documents tels le « livre des rêves » reconnaissaient que les prêtres pouvaient avoir le rôle de devin des messages délivrés par les rêves, d’ailleurs certains ont laissé des écrits comme l’interprétation des rêves extraite de l’un des papyrus de Chester Beatty III. « On rêvait non seulement la nuit, mais aussi le jour. Non seulement chez soi, mais aussi dans des temples ouverts à tous. Au cours d’incubations, le dieu apparaissait au dormeur et lui parlait directement pour lui donner conseils, prédictions et prescriptions médicales. » (L’Égypte du rêve – Rêves, rêveurs et interprètes au temps des pharaons. Edda Bresciani, traduit par Juliette Blamont). Il faut savoir que pour les Égyptiens, la mort et le sommeil étaient deux états très proches l’un de l’autre. Comme dans la mythologie grecque, avec le sommeil, Hypnos qui est le frère de la mort, Thanatos.

L’étrangeté des rêves nous perturbe rarement, nous déstabilise parfois, nous hypnotise souvent, mais nous fascine régulièrement. (Crédits : Comfreak/Pixabay)

Dans le livre XIV de l’Iliade d’Homère, la belle Vénus rentre dans le palais de Jupiter. Elle s’approche du Sommeil, frère de la Mort, le prend par la main et lui parle en ces termes : « Sommeil, roi des dieux et des hommes, si jamais tu écoutas mes paroles, obéis-moi donc aujourd’hui, et je t’en garderai une reconnaissance éternelle. Ferme les yeux étincelants du redoutable Jupiter dès que j’aurai reposé entre ses bras, et je te donnerai de riches présents, un trône d’or magnifique et impérissable qui sera construit par mon fils Vulcain. Je joindrai à ce trône une riche escabelle pour reposer tes pieds pendant les festins. » Est-ce un rêve ? Depuis l’Odyssée d’Homère, les songes et les oracles ont fait une grande partie de l’histoire ancienne. « En ces temps-là, les dieux visitaient le sommeil des femmes, entraient dans leurs désirs et leur corps et leur faisaient des enfants, dans le brouillard des songes. Des aventures galantes de Jupiter naissaient des demi-dieux. Le plus célèbre reste Hercule, héros de beauté et de bonté, fils d’Alcmène et de Zeus. Pour tromper la belle Alcmène dont il était divinement amoureux, Zeus avait pris l’apparence de son époux Amphitryon. En ces temps-là, les dieux faisaient rêver », écrit Line Petit dans « D’où viennent les songes ? »

Interpréter ses rêves

Chaque religion de l’Égypte antique, la Grèce antique, les religions monothéistes que sont le Judaïsme, l’Islam ou le Christianisme, ou encore le Bouddhisme Tibétain, confère aux rêves une approche qui lui est propre. C’est pourquoi les interprétations diffèrent des personnes, lieux, religions, croyances… Pour Freud, qui le voit le rêve comme un « rébus », son interprétation serait la voie royale menant à la connaissance de l’inconscient, ce dans la vie psychique. Selon un extrait choisit de la Thèse de doctorat en philosophie « Orinologie et Onirocritique » de Jacques Plas : « Le rêve nous apparaît construit un peu comme une écriture, une écriture de roman ou de scénario de film. C’est un fait indéniable qu’il y a une sorte de construction du rêve, malgré quelque apparence de désordre et d’irrationalité. […] Rav Hisda enseignait qu’un rêve non interprété était comme une lettre non lue. »

Rêvez !

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

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