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  • Une journée dantesque au programme (37/55)

    Une journée dantesque au programme (37/55)

    Obnubilé par le volcan Taranaki, Flavien poursuit tout de même son trek commencé hier : Pouākai. Ce circuit est bien plus qu‘un simple parcours. Il est un avant-goût, un prélude avant de s’attaquer à l’ascension du Taranaki. De la forêt des Gobelins, à la montée de Henri Peak via Holly Hut, c’est un parcours initiatique. Si le vent fortement présent que la ranger lui avait fortement déconseillé de s’y rendre. Conseil pris au pied de la lettre. Donc, aujourd’hui, le 28 janvier 2025, le dieu Éole semble être de repos pour son plus grand bonheur.

    Tel échange entre Minus et Cortex de la série éponyme, une conversation informelle se profile chez Flavien. À la question « Dit, Flavien, tu veux faire quoi aujourd’hui ? » Ce à quoi Flavien répond : « La même chose qu’hier, Flavien : tenter de conquérir le Taranaki ! »

    L‘ascension du volcan Taranaki

    « Comme hier, je prends le temps de me lever, car l’objectif est le même qu’hier, confirme Flavien. Atteindre le sommet du Taranaki pour y poser ma tente. » Sa toquante affiche vingt minutes passées de huit heures, quand il s‘’’extirpe de son duvet. Durant la nuit, une envie pressante l’oblige à sortir de sa tente, à 4 h 10, précises. « Le ciel étoilé est incroyable. Je ne résiste pas à immortaliser le moment. Pour couronner le tout, un kiwi se fait entendre à quelques centaines de mètres d’ici : quel moment ! »

    Photo, voix lactée, nuit

    Mais l‘excitation est comme le café, elle nuit au sommeil. Flavien passe quatre-vingt-dix minutes à sécher sa tente et son duvet après cette nuit plus qu’humide : « Quelle idée de mettre son bivouac près d’un marais ! » Une fois prêt, l’aventurier reprend sa route en direction du sommet en finissant la boucle du Pouākai Circuit.

    Le ciel est au beau fixe, le soleil omniprésent fait équipe avec le sommet. « Ils repoussent les quelques nuages qui veulent taper l’incruste. » La montée régulière au début est agréable. « Je profite du temps disponible pour faire de la photo. Les rafales ne se lèvent pas, que l’idée de m’être ravisé hier fût bonne… » C’est aussi salutaire au vu des conditions annoncées au sommet.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Arrivé à 1500 mètres d‘altitude, proche d’un lodge privé, là où les arbustes disparaissent au profit de la caillasse, « je m’arrête pour terminer mon pain et mon fromage ». Le baroudeur doit ménager son eau. « Il faut que j’économise mes deux litres d’eau que j’emporte si je veux manger mon sachet lyophilisé ou mes pâtes ce soir », indique-t-il. Midi passé de trente minutes s’affiche quand Flavien attaque l’ascension dans les scories. L’arrivée est prévue pour 16 h 30.

    « Je suis en forme. Les quadriceps sont durs comme de la pierre, alors j’avale les premiers mètres de dénivelé sans me poser de question. » Peu de personnes avancent dans le même sens que le naturaliste, bien au contraire. « La montée est harassante, j’avance de deux pas et recul d’un », souffre-t-il. Les nuages ont gagné une bataille, ils enveloppent le sommet.

    À 2000 mètres d’altitude, il se retrouve dans une purée de pois… mais les nombreux poteaux évitent à tout un chacun de se perdre, d‘autant qu’avec les traces, il est impossible de s’égarer.

    La montée devient plus simple, les rochers stables arrivent. « Je croise pas mal de francophones, dont des Suisses et deux Français très peu équipés qui sont au bout de leur vie. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    pont, nature trek

    Pour me rassurer, je leur demande si le vent est présent au sommet, et si des tentes sont d‘ores et déjà positionnées. « Les places sont chères sur la petite croupe sommitale », paraît-il. L’ensemble des réponses ravit Flavien : « Tous les feux sont au vert ». Vers 2450 mètres, il ressent un plaisir coupable. « Je sens le soleil me réchauffer la couenne. Le bleu du ciel apparaît : quelle bonne nouvelle ! »

    Pouākai, nature, new-zealand

    C’est alors que Flavien emprunte le cratère où les dernières neiges éternelles du volcan n’en ont guère pour très longtemps… Au sommet, « je domine une mer de nuage et le monde… ou presque tout s’est évaporé. »

    L‘Américain d’hier, retrouve Flavien pour une discussion au sommet. « Il est 14 h 30, l’ascension n’en aura finalement duré que deux heures… Soit je suis en très grande forme, soit le marquage est adapté pour tout public… »

    Il y a deux emplacements pour poser la tente. « Je choisis la meilleure vue. » Mais, Flavien ne veut pas revivre le cauchemar des Dientes de Navarino. « J’installe ma tente aussi bien que possible, je n’ai pas envie de me retrouver dans la situation où elle avait cédé face au vent. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    L‘expérience acquise lui fait tendre les cordes de sa tente si fort qu’il pourrait jouer de la musique. « Je ne peux pas faire mieux. Je vais me sentir en sécurité cette nuit malgré les centaines de mètres de vide qui m’entourent. » L’heure de passer à table sonne. « Il me reste 1,3 litre pour cuisiner et revenir demain. Ce n’est pas Byzance, mais ça devrait me suffire. Le repas devrait être moins sec qu’au sommet des karsts du Mount Arthur », se souvient-il.

    Gelé juste qu’au bout des doigts

    À 15 h, il est fin prêt. « Il ne me reste plus qu’à admirer le paysage en espérant que la mer de nuage s’évapore, pour le coucher de soleil. » Après avoir tout aménagé, « je fais une petite sieste. » Au sortir de la tente, les nuages ont pris la poudre d‘’’escampette : « Quel paysage grandiose ! »

    À 17 h 45, un bruit réconfortant l‘interpelle. « J’entends un écoulement d’eau. Je m’équipe de ma gourde et file en direction du petit glacier en contrebas. »

    À sa rencontre, il présente sa gourde qui accueille un litre glacé. « L’eau non minéralisée n’est pas forcément bonne, mais, de temps en temps, ça n’a pas d’importance. » Le plein est fait, de quoi cuire des pâtes en plus du sachet lyophilisé, affirme le gourmand.

    C’est d’ailleurs le moment de se restaurer pendant que le soleil prodigue sa chaleur. « Le lyophilisé que j’ai acheté ce matin – du lapin au riz, au miel et aux petits légumes – est excellent. » En dessert, quelques cacahuètes et carrés de chocolat. En prévision de la nuit, il passe ses vêtements techniques en plus des autres. « Je suis prêt pour le coucher de soleil… et la nuit qui s’annonce bien fraîche. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    repas, gaz, nature

    Bien au chaud, dans sa tente, les yeux mi-ouverts « j’entends arriver quelqu’un. Il est 19 h 30, je suis surpris », s’étonne Flavien. Mathias, un Brestois, vient admirer le coucher pour la quatrième fois en trois semaines. Il compte revenir à la frontale. « Moi qui pensais être seul sur ce volcan pour la coucher de soleil, c’est loupé ! »

    Taranaki, volcan, soleil

    Petit détail qui a toute son importance, il souhaite faire voler son drone. « Habituellement, je n’aime pas ces trucs-là. Ils produisent du bruit et cassent la simplicité du moment… mais quand je vois le résultat, je change d’avis. »

    Après un échange de coordonnées, le moment tant attendu pointe le bout de son nez : « le coucher de soleil est fabuleux. » Encore plus impressionnant, c‘’’est la projection du volcan à la forme parfaitement conique sur des dizaines, et dizaines de kilomètres… quelques minutes avant qu’il ne passe l’horizon. Au loin, les quelques nuages font durer le spectacle par les couleurs reflétées. « À 21, h, Mathias redescend, car il commence à faire bien froid, son portable connecté à internet annonce -1°C », grelotte l’aventurier du bout du monde.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Préoccupé, Flavien se renseigne sur les prévisions pour demain matin : nuageuses. « Je programme un réveil à 4 heures pour admirer les étoiles, et deux plus tard, pour le lever de soleil. J‘ai les doigts gelés dans la tente, les pieds aussi. En guise de bouillotte j’ai fait chauffer de l’eau que j’ai placée dans ma gourde, au fond du sac de couchage, après ça, je m’endors directement… » À suivre…

  • Le chaud et le froid au sommet (36/55)

    Le chaud et le froid au sommet (36/55)

    Flavien se lance un challenge, l’ascension du deuxième plus haut volcan de la Nouvelle-Zélande. Celui qui est désormais est une personne à part dans la culture maorie se nomme Taranaki. Mais c’est sans compter sur la météo changeante. Ce lieu tient à cœur au naturaliste. La hauteur de 2518 mètres nécessite de s’équiper en conséquence. Pour autant, la déception de ne pouvoir le gravir serait une immense déception pour l’aventurier du bout du monde. Mais pourra-t-il réaliser son rêve, rien n’est moins sûr.

    Pour cette fin janvier, Flavien s’offre, une perspective, une respiration, une journée intense. Mais, comme les jours précédents, il débute par une grasse matinée. Car, malgré ce qui l’attend, il prend le temps de se lever. « Aujourd’hui je dois tenter l’ascension du Taranaki, deuxième plus haut volcan de Nouvelle-Zélande. » L’idée est de dormir à son sommet. Une histoire à dormir debout, car très peu de personnes tentent cette expérience. L’ascension y est périlleuse, plus d’une centaine de personnes y ont déjà laissé la vie.

    Fort coup de vent sur le Taranaki

    Avant de s’attaquer à pareille aventure, il est nécessaire de parer à toute éventualité. « Le temps nécessaire à l’ascension est de cinq ou six heures », relativise Flavien. Il se rassure en prenant conscience de la difficulté. « Je suis en pleine forme physique et mentale. J’ai le matériel et le consommable. Les prévisions météorologiques sont formidables. » Elles sont bien meilleures avant de nombreux jours, ajoute le naturaliste à haute voix. Donc, aux environs de 9 h 30, Flavien quitte l’auberge, non sans une petite appréhension. Ce qui m’attend n’est pas rien, pense-t-il.

    Chemin faisant, il se dirige vers un magasin de randonnée pour un sachet lyophilisé et une bouteille de gaz. « Je ne veux pas tomber en rad de gaz là-haut, surtout s’il fait très froid et que je dois me réchauffer. »

    N’ayant pas de transport en commun pour rejoindre le départ de la randonnée, l’aventurier du bout du monde tend son pouce sur l’avenue principale. « Le prix de la navette pour effectuer les 30 km de route est exorbitant. » À peine, il enclenche le mouvement du bras, qu’un automobiliste stoppe à sa hauteur. « Un Néerlandais, qui vient d’acheter son Van, roule à la cool. Le sac sur les genoux, le trajet aura été rapide, à peine dix minutes », s’amuse Flavien.

    La désillusion

    Il le dépose à l’intersection des deux routes et continue son chemin. Le naturaliste patiente un quart d’heure. « Un Américain s’arrête ! Nous allons au même endroit, c’est parfait », se réjouit-il. Il dépose Flavien à la maison du parc national et là mauvaise nouvelle : « ça vente fort. La ranger du parc national me déconseille fortement de m’y rendre, les rafales de vent y dépasseraient les 150 km/h. »

    Cerise sur le gâteau, les nuages s’agglomèrent au sommet. « Quelle désillusion, je n’ai que cette idée en tête. Il me faut de longues minutes pour accepter et me raviser. » Demain les conditions s’améliorent. « J’ai trois jours de nourriture, donc, comme solution de replis, je décide de faire le Pouakai trek en attendant. » Il s’acquitte des 10 NZD pour l’emplacement, et prend la direction de Holly Hut à 17,5 km d’ici, à côté de laquelle « je poserai ma tente. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Il est bientôt midi à sa montre, quand il prend le départ. « Je me presse, mais les magnifiques forêts que je traverse ne m’aident pas. Je fais des pauses pour photographier les forêts, en particulier Cordyline indivisa, qui donne une incroyable touche d’exotisme dans ces forêts vierges. » Il descend 300 mètres de dénivelé pour atteindre l’ailtude de 660 m. « C’est sur ce chemin que je trouve une orchidée épiphyte en pleines fleurs… et, Dawsonia superba, la plus grande mousse du monde. »

    Un pas en arrière

    « La dernière fois, je me suis trompé dans mon identification, c’était Polytrichadelphus magellanicus, mais cette fois, je suis sûr de moi. » Elle est presque aussi haute que son avant-bras, indique-t-il avec respect. Un pied devant l’autre « je rejoins Henry Peak, à 1224 m. Un vent à décorner un bœuf, il me déporte dangereusement par moment. » Bien qu’il a connu pire, il enfile néanmoins des couches supplémentaires.

    Conscient des bourrasques, Flavien admet la dangerosité et le conseil de la Ranger. « Je suis content de m’être ravisé, je n’ose même pas imaginer comment ça souffle à 2518 mètres d’altitude. »

    Une couverture nuageuse s’installe. Elle gâche un peu la vue, souffle Flavien dans sa moustache. « J’arrive près du lac Mangamahoe connu pour servir de miroir au Taranaki mais les vaguelettes m’empêchent de faire la photo digne de ce nom. » Le vent se lève, il est tout juste dix-huit heures. « Je ne traîne plus, il me reste presque deux heures de marche », explique-t-il en enfilant gants et bonnet avant la descente vers Holly Hut, à 1000 m d’altitude.

    « Je traverse de magnifiques forêts dominées par Libocedrus bidwilii, un conifère aux troncs tortueux et à l’allure squelettique », commente le naturaliste. Sa descente à la lumière du crépuscule se clôture, par la traversée d’une tourbière, milieu assez rare en Nouvelle-Zélande. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Quelques gouttes se mettent à tomber. Étonnement, elles annoncent le beau temps. « À peine arrivé, le sommet du volcan Taranaki se dévoile. Le vent se calme. » Timing et conditions idéales pour monter la tente. Juste à côté des deux autres installées sur le camp. Il est l’heure de se restaurer. Au menu du soir « Je fais des… pâtes of course ! » Pour varier les plaisirs, cette fois c’est au pesto Rosso. « Ceux qui étaient là avant ont fait un feu, c’est agréable de s’asseoir au chaud, car ce vent m’a bien refroidi. » Une fois repu, au chaud, Flavien tente de vaquer à ses occupations quotidiennes « mais le sommeil m’emporte. » À suivre…

  • Qui court le plus vite : le bambou ou le furet ?

    Qui court le plus vite : le bambou ou le furet ?

    Bien entendu, un bambou ne va pas prendre ses jambes à son cou pour fuir cet article… quoique, si vous l’apercevez en bas de chez vous, faites-moi signe. Sur un tartan, les starting-blocks placés, les deux finalistes sont aux ordres du starter. D’un côté, un furet, fin, nerveux, prêt à bondir comme une flèche poilue ; de l’autre, un bambou, tige verte en jogging immobile, qui attend patiemment le coup de feu du départ. Le chronomètre démarre : l’un court, l’autre pousse. Alors, qui gagne cette course improbable ?

    Derrière la blague se cache une vraie question de science : jusqu’où peut aller la vitesse d’une plante, et peut-elle rivaliser, même un instant, avec un animal en mouvement ? Sachant que l‘être humain mesure tout et rien, l’invisible et le visible.

    Une course plus qu’improbable

    Commençons par la star à moustaches. Le furet, ce petit carnivore issu de la lignée des mustélidés — les cousins lointains des putois et des belettes — n’a pas grand-chose de végétal. Pour lui, la vitesse est un outil de survie : attraper ses proies, se faufiler dans des galeries, ou, aujourd’hui… piquer en courant vos chaussettes mal rangées.

    Côté chiffres, un furet peut atteindre 15 à 20 km/h. Ce n’est certes pas Usain Bolt, mais à son échelle de petite bête souple et gloutonne, c’est un joli sprint. Journalistiquement parlant : imaginez un serpent à poil avec la vitesse d’un scooter limité. Voilà. Un furet, c’est ça.

    En face, le bambou semble n’avoir aucune chance. Et pourtant, surprise ! C’est l’un des végétaux les plus rapides du monde. Certaines espèces peuvent croître jusqu’à 90 cm par jour. Non, ce n’est pas une faute de frappe : près d’un mètre en 24 heures. Cela correspond à 3 à 4 cm par heure ! Dit autrement, si vous restez assis devant une tige de bambou, vous pourriez la voir grandir à l’œil nu… après trois cafés serrés et une énorme dose de patience. Mais attention : le bambou ne « court » pas. Il pousse, verticalement, enraciné dans son sol. Sa vitesse est celle d’une croissance, pas d’un déplacement.

    (Crédits : Evgeniya Litovchenko/Pexels)

    Alors, confrontation. Le furet file à 5 mètres par seconde. Le bambou grimpe à 0,001 cm par seconde. Résultat : dans un sprint, le bambou est à la course ce que votre arrière-grand-père est au selfie : à la bourre. Mais là réside le piège de notre question. Car tout dépend du point de vue.

    Le furet, sprinteur souterrain

    À l’échelle du monde végétal, le bambou est une fusée, un vrai Usain Bolt chlorophyllien. Dans l’univers animal, bien sûr, il se fait manger par le concept même de la vitesse. Tout est relatif. Ce duel nous amuse, car il révèle notre biais : nous mesurons tout au chronomètre humain. Une plante semble immobile parce qu’elle vit à une autre temporalité.

    Voir un bambou bondir de 90 cm en une journée, c’est un exploit pour son monde. À côté d’un furet hystérique, ça paraît lent. Mais c’est un peu comme comparer un marathonien et une montagne : l’un avance, l’autre grandit. Et les deux, à leur manière, imposent le respect.
    On parle souvent de « vitesse » comme d’une valeur absolue. Mais pour qui ? Pour le furet, c’est vital. Pour le bambou, c’est sa façon d’occuper l’espace et de coloniser un terrain entier sans jamais bouger ses racines.

    Là-dessus, bambou et furet se renvoient presque dos à dos. Le bambou est un héros végétal : matériau de construction, abri, ressource durable et écologique. Certaines communautés humaines bâtissent leurs maisons, leurs meubles et même des ponts avec cette « herbe » géante. (Crédits : Pixabay/Pexels)

    Le furet, lui, a durablement accompagné les chasseurs dans les terriers de lapins. Sprinteur utile, il incarne la ruse et la rapidité animale. Ce qu’il obtient en vitesse et en mobilité, le bambou le gagne en endurance et en solidité. Deux façons de survivre, deux temporalités, deux mondes. Alors, qui remporte cette course improbable ? Techniquement, le furet explose le bambou en vitesse pure, sans débats possibles. Mais à long terme ? Le furet finira fatigué au bout de quelques dizaines de mètres. Le bambou, lui, continuera de pousser, imperturbable, jusqu’à dépasser l’animal… littéralement en hauteur.

    La vraie leçon de ce duel farfelu est ailleurs : comparer un bambou et un furet, c’est juxtaposer deux temporalités du vivant.

    L’instantané animal et la lenteur végétale. Et si on rit de cette comparaison, c’est parce qu’elle nous oblige à reconnaître ce que nous avons du mal à admettre : le temps ne s’écoule pas pareillement pour tous.

    Le furet court, le bambou pousse. Et nous, entre les deux, galopons par moments tels des furets, parfois poussons comme des bambous… mais toujours avec la même illusion : croire que nous menons de main de maître notre course face au temps qui passe.

    (Crédits : Ivan Samkov/Pexels)


  • Une journée à parcourir Te Papa (35/55)

    Une journée à parcourir Te Papa (35/55)

    On ne change pas les bonnes habitudes, enfin bonnes, tout dépend du point de vue. Ce matin Flavien traîne encore au lit. Depuis trois jours la levée du corps se fait tardive. Aujourd’hui, en ce 25 janvier de l’an de grâce 2025, le cap s’aligne sur la culture. Au menu le plus musée de Nouvelle-Zélande Te Papa, concert au jardin botanique… Et une chute de plus de deux mètres qui, fort heureusement, se finit avec quelques égratignures et une grosse frayeur. Tout ceci à cause d’un weta, aux proportions gargantuesques, jusqu’à 30 cm avec les antennes…

    « Ce matin-là ressemble aux précédents. Je sors du lit , car le gars de l’auberge vient me chercher pour le check-out », explique Flavien. Il n’a pas vu la réservation d’une nuit supplémentaire. Ce n’est pas le réveil idéal, mais ça peut remémorer des sauts du lit adolescent, avant de partir à l’école. Une fois debout, la journée peut commencer.

    Flavien fait une chute vertigineuse

    Aujourd’hui Flavien a coché la visite du plus grand musée de Nouvelle-Zélande à Wellington : Te Papa Tongarewa. Surnommé Te Papa, ce lieu des trésors de cette terre, du Maori au français, est connu et reconnu. Si bien que la fréquentation avoisine les 1,3 million de visiteurs chaque année, depuis sa création en 1992. « Avant de m’y rendre, je passe au supermarché pour m’acheter des viennoiseries. J’entre à 11 h 15, et ne repars du musée qu’à la fermeture… à 18h00. »

    Comme les autres musées que Flavien a eu la chance de parcourir, on y trouve de tout, de l’histoire naturelle, de la guerre, de la culture maorie, etc. « Je suis passé à l’étage de la guerre, mais n’étais pas dans le mouv’… Je suis revenu à l’étage d’histoire naturelle pour découvrir quelques espèces que je ne connaissais pas encore. » Avant de partir, comme à l’accoutumée, un passage à la librairie souvent proche de la sortie. « Je repère les livres avec lesquels j’aimerai bien revenir, j’espère qu’ils seront à Auckland avant mon départ », souffle le curieux et avide de connaissance.

    À défaut de cuisine, « ce midi, je mange sur le pouce du Philadelphia et du pain. » Sophia, une des filles de l’expédition des îles subantarctiques, l’a convaincue d’assister à un concert donné au jardin botanique ce soir. « Je passe à l’auberge récupérer quelques affaires, et à la supérette pour acheter quelques fougasses que je déguste lors des 2 km qui me séparent de l’auberge. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    À 19 h 15 précises, l’aventurier part en direction du jardin botanique en prenant le Cable Car. Il est le funiculaire emblématique de la ville qu’il se devait d’emprunter. « Avec moi j’ai emmené mon appareil photo et ma frontale, car j’ai une idée qui me trotte dans la tête », explique sans trop en dire. L’ambiance au concert est bon-enfant. Ici, tout le monde se retrouve : pique-nique et amis. « Le contexte est vraiment sympathique, mais la musique trop douce pour ce genre d’évènement », relate Flavien avant de prendre la poudre d’escampette.

    Plus de peur que de mal

    Après quatre-vingt-dix minutes, il continue sa route. « C’était vraiment bien, mais tout seul… » Le jeu de lumières nocturnes est sympa dans le jardin. Une contre soirée l’invite, à trois petits kilomètres d’ici. « J’ai repéré un spot pour voir de nouveaux wetas. » Sauf qu’à cet endroit, le dénivelé est important. « Après seulement vingt minutes sur le site, je trouve Pachyrhamma edwardsii, que je suis venu chercher. » Adepte des falaises, l’espèce n’est pas simple à photographier, mais elle est énorme. Elle est si grosse qu’elle a surpris Flavien en sautant sur l’aventurier du bout du monde.

    « Je chute du promontoire rocheux dans le ruisseau, deux ou trois mètres plus bas, avec mon appareil photo. » Un instant aussi rapide que bref. « J’aurais pu me faire très mal. Hormis quelques égratignures et un mal de cheville, je m’en sors bien », souffle-t-il. À quelque chose, malheur est bon : « C’est alors que je devine quelques trucs qui brillent sur la falaise à gauche. »

    C’est les fameux Glowworm, ces vers luisants emblématiques de Nouvelle-Zélande. « Ça brille dans la nuit d’un bleu incroyable. C’est incroyable, mystique… dans cette ambiance forestière où seuls les Kaka, se font entendre. » Flavien est hagard. « Je reste bouche bée quelques minutes devant un tel spectacle. » Il poursuit avec le sentiment d’être observé. Comme dans « Harry Potter à l’école des sorciers » où Ron Weasley se retrouve dans la forêt interdite face à Aragog. « Les araignées sont partout, certaines font au moins 5 cm de diamètre, je n’en ai jamais vu autant, il ne faut pas être phobique… » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Il part en quête d’une autre espèce de weta. « Elle rentre dans sa branche dès qu’elle voit la lueur de ma frontale. » Finalement, il trouve son bonheur sur un talus. Avant de terminer l’exploration du soir, vers 23 h 45, « je tombe sur d’énormes anguilles en voulant traverser une rivière. Je suis impressionné par la taille, des murènes… Plus tard, j’apprendrais qu’il s’agit d’Anguilla dieffenbachii, la plus grande anguille du monde qui peut faire deux mètres de long et 40 kg ! » La frontale n’a plus de batterie, ce qui signe la fin de soirée. Je fais les 4km de descente qui me séparent de l’auberge où j’arriverai à 00h45.

    Du bus, du bus et encore du bus

    Ce matin, il anticipe le check-out, avec un réveil à 8 h 10. « Je prends la douche que je n’ai pas eu le temps de prendre hier soir, fais mon sac, et prendre la direction d’un café en centre-ville. » C’est le lieu de rendez-vous prévu avec Sophia à 9 h… sauf qu’il est fermé. Le duo se rabat sur son voisin.

    « Mon bus part à 10 h, alors jusqu’à 9 h 45 nous n’arrêtons pas de parler, il y en avait des choses à se raconter depuis le mois dernier… », sourit Flavien. Une fois dans le bus, il apprécie le fait de se poser, qu’il ponctue d’un murmure : « Enfin ! »

    Peu après midi, une correspondance d’une heure à PalmerNorth mais il pleut. Aucune possibilité de visiter sans être complètement trempé. « J’ai programmé ce voyage aujourd’hui en fonction des prévisions météorologiques. Elles sont justes, la pluie est bien présente. »

    À 13 h 40 je prends le second bus en direction de New Plymouth, destination finale où l’arrivée est prévue à 17h35. Le Wi-Fi du bus fonctionne ! C’est l’occasion d’envoyer de nombreux e-mails, de se renseigner pour la suite. « Ça tombe bien, car il pleut et les paysages n’ont rien d’exceptionnel. » (Crédits : InterCity)

    « L’arrêt de bus est juste à côté de l’auberge (Akiri Backpackers) que j’avais réservée, c’est beau ça ! » Sitôt les bagages posés « je prends la direction du supermarché pour faire le plein pour les prochains jours et d’une pizzeria pour manger à ma faim avant plusieurs jours moins conforts. » Flavien passe sa soirée sur son téléphone à réserver les prochains bus, auberges et même une voiture, bien moins chère que dans le nord. À suivre…

  • Cyberattaque contre Jaguar-Land Rover

    Cyberattaque contre Jaguar-Land Rover

    Le 28 août 2025, le constructeur automobile britannique, filiale du conglomérat indien Tata Motors, voit ses systèmes informatiques plongés dans le chaos. À Halewood, dans le nord-ouest de l’Angleterre, les employés reçoivent un ordre inhabituel : ne pas se présenter au travail. Les systèmes ERP SAP, les contrôleurs SCADA, les automates programmables robotiques, les outils CRM et même les portails de concessionnaires sont à l’arrêt. L’entreprise reconnaît rapidement une attaque à large spectre affectant ses environnements industriels et bureautiques.

    Les chaînes d’assemblage de Jaguar-Land Rover (JLR) ont été ralenties, puis stoppées à la suite d’un incident informatique majeur. Les premières investigations du Cyber Monitoring Centre (CMC) britannique et du National Cyber Security Centre (NCSC) révèlent une cyberattaque à effet domino. C’est l’une de ces offensives où la faille ne vient pas de l’intérieur, mais d’un prestataire, d’un fournisseur ou d’un maillon négligé de la chaîne numérique, ce pour quelques raisons que ce soit.

    Un séisme industriel et systémique

    D’après The Hindu Business Line, les serveurs compromis ont eu un effet domino. Cet effet s’est fait ressentir dans plusieurs usines à travers le monde. Ce qui provoque une suspension de la production. En Slovaquie, Eberspächer Gruppe GmbH & Co., fournisseur de systèmes d’échappement, a dû stopper l’activité de sa manufacture de Nitra. Le Britannique Autins Group, l’un des sous-traitants majeurs, a pour sa part informé ses actionnaires d’un « impact significatif » sur ses opérations locales. « JLR a été impacté par un cyberincident. Nous avons pris des mesures immédiates pour atténuer son impact en arrêtant de manière proactive nos systèmes. […] À ce stade, il n’y a aucune preuve que des données sur les clients ont été volées, mais nos activités de vente au détail et de production ont été gravement perturbées », a déclaré un porte-parole de JLR après l’incident du samedi 30 août 2025.

    « Le modèle de CMC estime que l’événement a causé un impact financier britannique de 1,9 milliard de £ et a affecté plus de 5 000 organisations britanniques. » Les bouleversements touchent tout autant les sites d’exploitation que les transporteurs, les prestataires logistiques ainsi que les concessions automobiles. Dans son rapport, le comité technique du CMC, présidé par Ciaran Martin (ancien directeur du NCSC), prévient que « cet incident répond aux critères de la catégorie 3 en raison d’une perte financière comprise entre 1 et 5 milliards de livres sterling pour les organisations concernées et d’un impact significatif sur plus de 2 700 entités britanniques. »

    Pour les experts du CMC, la dépendance des entreprises aux systèmes IT [Information technology] et OT [operationel technology] interconnectés constitue le véritable maillon faible. Les points de convergences entre l’IT [SQL, Cloud, CRM, ERP, RDP, HTTPS, Internet access] et l’OT [Machinery, Assembly Lines, RTUs, HMIs, SCADA, PLCs, Modbus] seraient le talon d’Achille. Les chaînes logistiques multi-niveaux, la sous-traitance massive et la concentration de données critiques dans des environnements cloud accentuent donc leurs expositions.

    ShinyHunters
    une signature familière

    Vingt-quatre heures après l’attaque, une organisation bien connue de la scène cyber, en réclame la paternité : ShinyHunters. Sur leur chaîne Telegram, « le groupe dit des Shiny Hunters [et en particulier Rey, qui a officié un temps sous la bannière de Hellcat] », explique LeMagIT.

    Derrière ce trouve un collectif ayant déjà revendiqué des attaques contre des détaillants britanniques et des entreprises comme Google, Air France-KLM, Allianz for Life, Cisco ou Pandora, via des intrusions dans leurs instances Salesforce. [Crédits : Bradley De Melo/Pexels]

    Le mode opératoire correspond à celui de l’organisation Scattered Spider : des campagnes de phishing, de vishing, et l’exploitation de comptes d’accès à privilèges. Une approche redoutable, car elle contourne les défenses techniques en s’appuyant sur la psychologie et la routine des utilisateurs.

    Un précédent aux allures de crise nationale

    Le gouvernement britannique a dû réagir. Selon le rapport du CMC, l’État s’est porté garant à hauteur de 1,5 milliard de livres sterling pour maintenir les liquidités de Jaguar-Land Rover. Le but limiter et éviter une onde de choc sur l’économie du pays.

    Le CMC appelle à une révision des cadres et à un renforcement des couvertures assurantielles face aux menaces cyber. « Les perturbations opérationnelles posent aujourd’hui le plus grand risque pour la plupart des entreprises », conclut-il.

    À peine vingt-quatre heures après la révélation de l’incident chez Jaguar-Land Rover, Bridgestone annonce à son tour l’interruption de son usine de Joliette, au Canada, en raison d’une possible cyberattaque. La troisième depuis 2022. « L’usine demeure à l’arrêt jusqu’à vendredi 19 h. Selon les progrès réalisés par l’équipe informatique, nous prévoyons vous partager le plan de redémarrage des activités en cours de journée le vendredi 5 septembre », précise la société. Les droits de chômage partiel ne sont pas les mêmes qu’en France. « On n’est pas payé. Il faut être sept jours à l’arrêt pour faire une demande de chômage. » Elle met à disposition des 1400 employés 200 $ par jour, car l’usine est le poumon économique de la région lanaudoise.

    Bridgestone
    victime collatérale

    Ces attaques, menées par des organisations à motivation financière, traduisent aussi une géo-politisation du cyberespace. Les services européens de renseignement évoquent depuis 2024 une multiplication des offensives à visée de cyberespionnage industriel, souvent attribuées à des groupes affiliés à la Russie ou à la Chine.

    Au-delà du Royaume-Uni, cet épisode résonne comme un signal d’alarme pour l’industrie européenne. À l’heure où entre en vigueur la directive NIS2, censée renforcer la cybersécurité des opérateurs essentiels, le cas JLR illustre les limites du dispositif : la conformité ne garantit pas la résilience. L’ensemble des acteurs doivent composer avec la réalité : la cybersécurité industrielle est un enjeu de souveraineté économique. [Crédits : Pixabay/Pexels]

    « La digitalisation de l’industrie, si elle n’est pas accompagnée d’une culture de sécurité, revient à installer des portes automatiques sans serrure », ironise un expert du NCSC. Cette cyberattaque a mis en lumière la vulnérabilité d’un modèle entier : celui d’une industrie mondialisée, hyperconnectée et dépendante de prestataires interopérables. Jaguar-Land Rover n’est peut-être que le premier domino d’une série que l’Europe industrielle n’a plus le luxe ni le temps d’ignorer.

  • Flavien se met aux fourneaux en Nouvelle-Zélande (34/55)

    Flavien se met aux fourneaux en Nouvelle-Zélande (34/55)

    Après plusieurs jours avec le luxe d’une voiture de location en Nouvelle-Zélande, les journées s’allongent et les trajets deviennent des parenthèses. Entre le linge qui sèche mal, la conduite du bus cahoteux et les envies de cuisine improvisée, le voyageur avance au rythme des rencontres. À Kaïkoura, il retrouve la mer, la lumière et l’envie de se poser… un instant avant de reprendre la route vers l’île du Nord. Mais c’est aussi l’expérience des trajets en bus qui fascine l’aventurier. Une étape tout en lenteur, ou presque, en fatigue heureuse et plaisirs simples.

    Ce matin c’est presque une grasse matinée pour Flavien. « Je sors du lit à 9 h 45. » Tout semble indiquer une véritable grasse matinée, mais une fois de plus Flavien veille très tard. Le résultat est une nuit comptable somme toute normale. Il doit effectuer son check-out à 10 h… mais ses vêtements ne sont pas encore tous secs. « Je descends dans le hall de l’auberge où j’étends mes vêtements sur les chaises tel un clodo, personne ne me dira rien alors tant mieux », souffle-t-il.

    De Christchurch à Kaïkoura, entre fatigue et liberté

    C’est ainsi qu’il profite du canapé de l’auberge jusqu’à midi. « Mon bus pour me rendre à Kaïkoura est prévu à 14 h 30. » Il profite de ce temps pour se rendre en ville et s’acheter un en-cas avant de filer jusqu’à l’arrêt de bus. Tel l’habitué, Flavien n’a plus besoin de carte ni de boussole pour se déplacer dans la seconde plus grande ville de Nouvelle-Zélande. Concentré sur l’écriture de son récit journalier, il commence à ressentir les soubresauts de la conduite du chauffeur. « Il conduit comme un dératé. Je commence à avoir mal à la tête, je finirai plus tard. »

    Arrivé à Kaïkoura, Flavien parcourt le kilomètre qui sépare l’arrêt de l’auberge. À peine le sac posé, il repart, mais cette fois en direction du supermarché. « Pour une fois j’ai envie de cuisiner. J’achète des patates, des champignons, une bavette, un yaourt et même des chips, c’est l’orgie ce soir ! »

    La cuisine est pleine de monde… Ses patates au creux de la poêle n’en finissent pas de cuire. « Deux Françaises me donnent du beurre, tout en discutant. Je m’installe à leur table. »

    Originaires de Paris, elles arrivent de Nouvelle-Calédonie, l’une est médecin, l’autre prof de judo. « Nous taillons la bavette, pendant que la mienne cuit sur le barbecue à disposition. Elle est cuite avant les patates qui sont sur le feu depuis bientôt une heure… Décidément. » (Crédits : Gabriela Palai/Pexels)


    Tandis qu’elles se retirent, un couple de Néerlandais s’installe à côté de moi. La discussion se propose : « Je leur parle des deux mois de stage que j’avais faits là-bas en 2017… » Finalement l’aventurier termine son repas sans avoir vu la soirée passée. Comme hier, la journée n’a pas été des plus excitantes, mais importante pour réfléchir à la suite du voyage. Les compteurs d’écriture remis à zéro, « je peux désormais réfléchir à la suite. »

    Une balade ensoleillée à Kaïkoura

    Ce matin c’est une nouvelle grasse matinée. « Je me réveille après 9 h, à croire que c’est la décadence. » Sauf qu’il s’est couché bien après minuit. Le temps est favorable, dans les deux sens. « Je prends le bus à 18 h, donc je décide de faire une rando de quatre heures et douze kilomètres », affirme-t-il. Pour la première fois depuis quelques jours, le baroudeur se projette. « Sur la terrasse ensoleillée de l’auberge, je réserve la prochaine auberge et le ferry, afin de définitivement quitter l’île du Sud pour celle du Nord. »

    Il anticipe pour le trek dans le parc national du Tongariro avant qu’il n’y ait plus de place. « Je dois faire l’impasse de deux étapes par manque de place pour poser ma tente. » Un inconvénient pour l’aventurier. « Je n’aime pas faire ça, car je ne peux pas gérer la météo, mais je n’ai malheureusement pas le choix… Même chose pour l’île de Tiritiri où je désire aller avant de quitter le pays », concède-t-il.

    Mais la chance lui sourit. « Il reste une place, que je réserve de suite. Ça me laisse moins de marge de manœuvre, moins de place à l’improvisation que j’apprécie. »

    Après avoir dévoré la fougasse achetée la veille, il file vers la péninsule de Kaïkoura. Elle est connue et reconnue pour ses baleines croisant au large. « Je reste sur la terre cette fois. Je rejoins l’extrémité de la péninsule où il est censé y avoir une nouvelle colonie d’otaries. »

    Sac de vingt kilogrammes sur le dos, « je n’ai pas voulu le laisser à l’auberge, mais j’aurais peut-être mieux fait. Porter ces 20 kg pour rien pendant 12 km n’est pas la meilleure idée de mon voyage. » Il a tout de même dissimulé son sac de victuailles dans un buisson non loin de l’arrêt de bus. « Pas un seul nuage, il fait chaud, heureusement qu’il y a un petit vent pour se rafraîchir », transpire Flavien. La géologie revêt une importance à ses yeux. « Je photographie des falaises et des rochers qui sont très classes. »

    En tant que touriste, il admet que l’endroit fait très station balnéaire. « C’est compréhensible, avec plus de 2000 heures d’ensoleillement par an, c’est l’un des endroits les plus ensoleillés du pays. » Arrivé au cap, il observe les otaries de loin, les ayant déjà mises sur papier glacé de nombreuses fois. « Avec ce beau temps, la balade est agréable, comme la vue panoramique. » (Crédits : Kari Kittlaus/Pexels)


    Mon premier est le Soleil. Mon second est un gourmand. Mon troisième est une randonnée. Mon tout est Flavien qui s’offre une glace gigantesque bien méritée. Le bus part à l’heure prévue. « Je prends place côté mer pour observer cette côte qui m’a tapé dans l’œil à l’aller. » Le chauffeur, très sympa, conduit mieux que celui de la veille, constate le baroudeur. À son arrivée à Picton, il est déposé devant l’entrée de l’auberge. Elle est très accueillante, dans son jus, et le propriétaire est une crème. L’ensemble pour 13 € la nuit, se réjouit Flavien. Les affaires posées et la douche prise : « Je cuisine ce qu’il me reste dans le fond du sac, c’est-à-dire des pâtes, du parmesan et un tube de sauce tomate. C’est agréable de cuisiner là, il n’y a pas grand monde et c’est très calme, ça change de précédentes auberges. » À suivre…

  • Sous le ciel ensoleillé d’Akaroa (33/55)

    Sous le ciel ensoleillé d’Akaroa (33/55)

    Sur la péninsule de Banks, les collines plongent dans la grande bleu azur où s’ébattent les dauphins d’Hector, le plus petit au monde. En cette aurore radieuse, Flavien embarque pour une ultime traversée : celle d’un voyage en Nouvelle-Zélande où nature, histoire et humanité se répondent. D’un front de mer à un sommet battu par le vent, entre Fish and chips et forêts d’Hinawai, il capture chaque instant d’une aventure à la fois intime et universelle — celle du lien fragile entre l’homme et le vivant.

    « Ce matin, personne n’a frappé à la vitre de la voiture, alors je pousse le réveil jusqu’à 9 h. » Une nuit agréable, une nouvelle fois, sur le siège passager. Le petit déjeuner est frugal. « Je termine le gâteau à la cannelle et à la pomme », tandis qu’il se dirige vers la jetée. Il reste de la place pour partir sur la prochaine sortie en bateau dans la baie. « Bonne nouvelle ! », se réjouit-il. Le ticket n’est pas donné, mais pour 120 NZD, il aspire à observer le dauphin d’Hector, le plus rare et le plus petit de tous. « Je n’ai pas beaucoup vu de cétacés pendant ce voyage, j’espère bien me rattraper ce matin. »

    Du pain, du fromage et une banane

    Avant d’embarquer pour une croisière de deux heures à 10 h 45, « je prends un chocolat chaud au café d’en face ». La première heure n’est pas très réconfortante, s’inquiète l’aventurier : chou blanc. Mais, il se rassure, car « je pense avoir tiré le portrait d’un manchot pygmée à aileron blanc, endémique de la péninsule. »

    C’est alors que la magie opère. « Comme dans les films… Un, puis deux, puis trois… puis une vingtaine de dauphins entourent le bateau. » Il ne lâche pas son appareil photo ni le téléobjectif fixé dessus. Rusé, il anticipe la navigation pour se positionner du bon côté pour la lumière. « Je pense à ma sœur, Ophélie, qui est fan de dauphins… Enfin, dans son enfance, c’est une certitude », sourit-il. Plusieurs espèces déjà observées par le baroudeur, mais rarement d’aussi près, assure la naturaliste.

    Le trajet continue en direction d’une petite colonie d’otaries. « Décidément ! C’est la septième fois du voyage que je contemple ces otaries endémiques de Nouvelle-Zélande. » Chemin faisant, l’heure du retour au port sonne. « Deux heures sous une météo radieuse et une mer presque d’huile. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    La Capitaine leur confie que c’est la plus belle journée de la saison. Après être descendu, « je prends un Fish and chips. » La suite, Flavien n’y a pas réfléchi, alors il traîne dans la ville, profitant de la douceur et de la chaleur des rayons du soleil néo-zélandais. Après avoir fait quelques courses, il se rend à 16 heures à l’Akaroa Museum qui raconte l’histoire de cette ville, la plus française d’entre toutes, souffle Flavien. « Ici, on voit des drapeaux français accrochés aux demeures, c’est assez déconcertant. »

    En aparté : C’est en 1838 que Jean François Langlois, capitaine français d’un baleinier – Le Chachalot — négocie plusieurs milliers d’hectares de terres aux Maoris, pour fonder une colonie française. Sa résidence, la maison Langlois-Éteveneaux, se trouve aujourd’hui là où elle a été bâtie, dans sa forme originelle. Historiquement, elle est l’unique survivante construite par les colons français au début des années 1840.

    Langlois convainc le roi Louis-Philippe de financer la colonie. Le capitaine crée la compagnie Nanto-Bordelaise et rassemble des émigrants. À son retour, l’Angleterre venait de signer le traité de Waitangi avec les chefs maoris, et le drapeau anglais flottait.

    « Le musée fermant trente minutes plus tard, je prends la direction de la réserve d’Hinawai, l’un des seuls lieux à peu près préservés et boisés de la péninsule. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Flavien tente vainement d’y voir un gecko. L’ambiance y est sympathique, ajoute-t-il. « Il y a une petite cabane où l’on peut dormir gratuitement. Le propriétaire semble être une brave personne, que je n’ai pas le plaisir de rencontrer. » Il profite de la liberté octroyée par la voiture. La montée vers le sommet est raide, le chemin peu marqué. « Ça veut dire que je ne serai pas dérangé par la foule là-haut », se réjouit-il par avance. J’arriverai à 806 m d’altitude à 19 h 40.

    « J’ai du temps à tuer. C’est l’occasion de faire une sieste et de faire le point sur ces incroyables et intenses quinze jours qui viennent de passer. » Au menu, un énième coucher de soleil, avec de quoi casser la croûte : du pain, du fromage et une banane. « La vue sur la baie so Frenchie est incroyable. Quelques nuages semblent vouloir taper l’incruste en vain. Alors, ils nappent les crêtes d’un duvet blanc… »

    L’astre de feu passe derrière l’horizon, Flavien redescend et croise les doigts. Il espère dénicher quelques bestioles nocturnes.

    La frontale éclaire au maximum et à quelques centaines de mètres de la voiture, « J’illumine le dessous d’un Raukaua simplex et là surprise ! Plusieurs Wetas sortent de leur cachette. Je suis étonné, c’est beaucoup plus facile qu’hier. » Plus loin une autre espèce, avec des antennes de plus de 30 cm. « Whouhaou ! Les monstres… », sourit-il. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Durant plus d’une heure, il évolue d’arbre en arbre, tel un orpailleur à la recherche d’un trésor. Il est 23 h 30 à sa tocante. « Il est temps de rentrer. Bien qu’interdit, je souhaite poser ma tente près de la voiture, mais l’humidité et la flemme l’en dissuadent. » Comme pour un au revoir, il profite une ultime fois du siège passager. Mais avant de partir… L’aventurier tourne autour de gros rochers non loin de la voiture pour y dénicher une nouvelle espèce de Weta terrestre : « Décidément c’est une orgie ce soir ! Une dernière journée pleine de découvertes. »

    De retour à Christchurch

    C’est la dernière nuit du baroudeur sur le siège passager de la voiture de location. Ce matin, il souhaite contempler la naissance du jour, ce moment suspendu de l’éveil de la nature. « J’ai calé le réveil à six heures pour voir le lever de soleil. Raison pour laquelle je me suis stationnée de ce côté de la montagne. Mais, un bref coup d’œil, et je me rendors aussitôt. » À 7 h 30, Flavien jouit de la présence du soleil pour ranger la voiture et mettre toutes ses affaires dans son sac.

    Pour le retour à Christchurch, le naturaliste conduit sur la route d’altitude de la péninsule. « J’en profite ce matin, car on y trouve beaucoup moins de circulation et les lumières sont top. »

    C’est aux alentours de dix heures qu’il parvient à une station de lavage repérée la veille. « Oui, les stations en libre-service sont rares, car, comme en Patagonie, il faut payer des gens pour nettoyer sa voiture. »

    Pour la modique somme de 19 NZD (9,5 €), il passe et repasse l’aspirateur. Après l’habitacle, c’est l’extérieur que Flavien doit bichonner. « Je m’y reprends à plusieurs fois pour laver la carrosserie. Elle est dans un sale état après toutes ces pistes empruntées dont la poussière s’est incrustée partout. »

    (Crédits : Darcy Lawrey/Pexels)

    Une fois que la voiture recouvre son aspect d’origine, et après trente minutes à traverser la ville, « j’arrive près de l’agence de location. Mais avant de restituer la voiture, je fais le plein et achète quelques lingettes pour nettoyer le tableau de bord et les portes. » Ensuite c’est un moment de suspense peu agréable. Puis, « À l’agence, je croise les doigts pour qu’ils me rendent ma caution sans problème… Ce qui est le cas », souffle avec grand soulagement Flavien. Car même si le ménage est réalisé, il existe toujours un risque de passer à côté de quelque chose sans le voir.

    La navette le prend et le dépose à l’arrêt de bus de l’aéroport. Un gros quart d’heure s’écoule quand Flavien aperçoit arriver l’autobus de la ligne 8. « Je grimpe dedans et vingt-cinq minutes plus tard, je suis au pied de mon auberge habituelle. » Une fois de plus ils ont une place pour lui. Il est 13 h. L’aventurier change de casquette pour une toque de chef. « Je cuisine des pâtes pour terminer mon pesto. En début d’après-midi, une douche bien agréable, avec la sempiternelle lessive à la main. Ce que je n’ai pas fait depuis un moment, mais comme je reste à l’auberge plus longtemps, ça devrait pouvoir sécher. »

    Après deux semaines de grand air, « je passe dans le lit le reste de l’après-midi. Comme un besoin de couper. » Il ne s’extirpe que pour aller manger un burger en soirée. Ce temps lui permet de régler quelques trucs comme sa déclaration auprès de l’URSAAF. (Crédits : Lgh_9/Pexels)

    C’est le moment idéal pour identifier quelques plantes et donner des nouvelles à ses proches. « En fin de soirée, je partage mes expériences de voyages, et réciproquement, avec les trois Françaises présentes dans le dortoir. L’une se prénomme Johanna, elle vient de Cherbourg. Une autre est dijonnaise, et a fait GPN, s’étonne Flavine. C’est la première Française que je croise qui s’y connaît un peu en naturalisme… Avant de me coucher, je réserve mon bus et mon auberge de demain. » À suivre…

  • Qui a la meilleure mémoire : l’éléphant ou la pieuvre ?

    Qui a la meilleure mémoire : l’éléphant ou la pieuvre ?

    La mémoire est un outil essentiel pour la survie dans un monde naturel. Aujourd’hui, peu utilisent leur mémoire, remplacée par ce bon vieux smartphone, et pourtant. Elle est indispensable. Le sujet de la mémoire peut provoquer un duel absurde sur la question. Cela dit, il éclaire notre manière de penser le monde. Car, qui de l’éléphant ou de la pieuvre détient la meilleure mémoire ? Souvent, l’être humain place l’Homme au-dessus de la liste. Mais est-ce, en proportion gardée, une place de tout premier, ou est-ce une affabulation ?

    L’un parcourt les plaines de la savane comme les forêts tropicales et subtropicales, conduit par la mémoire de ses ancêtres. L’autre est tapi dans l’ombre des profondeurs, dans son royaume marin. Deux animaux au sein de deux mondes nous offrent deux formes d’intelligence. Et qui sait, une leçon sur nous-mêmes, sans avoir à interroger l’IA.

    La mémoire ancestrale au service du troupeau

    Nous avons toutes et tous entendu la fameuse expression : « avoir une mémoire d’éléphant ». Et pour cause. L’éléphant est capable de retenir les visages, les chemins, les dangers, les points d’eau, des décennies durant. Une matriarche peut conduire son groupe vers une mare oubliée en période de sécheresse, sur la base d’un souvenir vieux de plusieurs années. Cette mémoire remarquable est essentielle à sa survie et à celle du troupeau.

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    Elles détiennent un savoir transmis au fil des générations. Cela permet une guidance du groupe vers des ressources vitales, même dans les environnements les plus arides.

    Cette mémoire s’étend au-delà des simples faits. Elle englobe des connaissances sociales, sociétales, acquises au cours de décennies d’expérience. Les éléphants sont tout aussi capables de reconnaître des individus grâce à des vocalisations uniques, un peu à la manière des prénoms. Ce qui facilite la cohésion et la communication au sein du groupe.

    Cette mémoire collective se nourrit de l’expérience et de la transmission. Ce qui constitue le socle de la structure sociale des éléphants, où chaque membre joue un rôle essentiel dans la préservation de la communauté. (Crédits : Pixabay/Pexels)

    Selon une étude menée au Kenya par le biologiste Richard Byrne, les éléphants peuvent reconnaître plus de cent individus à leur simple barrissement. Ils différencient les amis des ennemis. Leur mémoire sociale est aussi étendue que la spatiale. Elle se transmet par apprentissage cognitif au sein du troupeau. Leur cerveau ? L’un des plus imposants du règne animal, environ 5 kg (1,4 kg pour l’Homme), avec un hippocampe très développé. L’hippocampe est une structure du télencéphale des mammifères, qui appartient au système limbique et joue un rôle central dans la mémoire et la navigation spatiale.

    Le poulpe, maître des énigmes

    Face à ce colosse terrestre, la pieuvre semble presque fragile. Et pourtant, grâce à ses huit bras, ses ventouses, son cerveau éclaté en plusieurs centres nerveux : tout chez lui respire l’étrangeté et l’ingéniosité. « Elles ont trois cœurs et plusieurs cerveaux, possèdent une intelligence qui peut rivaliser avec celle d’animaux comme les corbeaux (connus pour leur intelligence) et les singes, et leurs capacités de communication visuelle sont mystérieuses et séduisantes », explique Stéphanie Schmidt dans Trust My Science.

    Des chercheurs du SISSA à Trieste, de la SZN à Naples et de l’IIT à Gênes ont séquencé le génome de trois individus de deux espèces différentes. À savoir, la pieuvre commune (Octopus vulgaris) et la pieuvre à deux points de Californie (Octopus bimaculoides). Ils y ont décelé des éléments génétiques mobiles, les transposons.

    Le transposon, appelé gène sauteur, est une séquence d’ADN capable de se déplacer de manière autonome dans un génome, par un mécanisme appelé transposition.

    Une étude de l’Institut de neurosciences de Naples a montré que, malgré une évolution séparée de celle de l’être humain, elle partage avec nous des bases biologiques de mémoire. (Crédits : Pia B/Pexels)

    océan, pieuvre, marin

    Pour autant, « nous ne savons pas si leurs comportements apparemment complexes sont même étayés par une intelligence complexe ou s’ils utilisent des raccourcis cognitifs pour régir de tels comportements », explique Alex Schnell de l’université de Cambridge.

    pieuvre, tentacules, océan

    Néanmoins, au niveau des cellules nerveuses des pieuvres, « les transposons de la famille LINE (Long INterspersed Element) semblent conserver leur activité de copier-coller, à l’instar de ce qui se produit dans certaines zones du cerveau humain impliquées dans l’apprentissage et la mémoire », concluent les auteurs.

    Pour eux, cette similitude entre l’homme et la pieuvre serait le résultat d’une « convergence évolutive ». Simplement acquise de façon indépendante au sein de lignées distinctes, par la sélection naturelle, sous la pression de l’environnement.

    Différentes manières d’apprendre, en mémorisant ou en copiant. Certaines apprennent en observant leurs congénères. La pieuvre mimétique (Thaumoctopus mimicus) est passée maître dans l’art de la dissimulation. (Crédits : Ann Antonova/Pexels)

    Sa mémoire est rapide et adaptative. Si pendant longtemps la pieuvre est considérée comme solitaire, des doutes sont apparus depuis qu’en « 2012, Peter Godfrey-Smith […] et […] Matthew Lawrence ont pourtant observé des pieuvres sombres (Octopus tetricus) vivant en groupe sur une formation rocheuse de la baie de Jervis, au sud de Sydney, en Australie. »

    L’homme fait face aux miroirs

    Et nous, humains, où nous situons-nous entre la matriarche des plaines et le maître des énigmes abyssales ? Notre mémoire est polymorphe, éclatée en plusieurs facettes : mémoire à long terme, mémoire de travail, mémoire émotionnelle, mémoire procédurale. Comme l’éléphant, nous sommes des créatures de la transmission : nous racontons, nous enseignons, nous écrivons pour que le savoir survive au temps.

    Foule, femme, terre

    Mais, à l’instar de la pieuvre, nous savons aussi improviser, résoudre un problème inédit, bricoler une solution dans l’urgence. Notre mémoire est donc un mélange des deux : héritière des ancêtres, mais aussi stratège de l’instant.

    L’éléphant nous rappelle l’importance des racines et des liens sociaux, quant à la pieuvre, elle nous invite à cultiver l’agilité de l’esprit. Entre la lenteur majestueuse et la fulgurance tentaculaire, l’homme oscille, capable du meilleur comme du pire.

    Peut-être que la véritable mémoire humaine, au fond, ne se résume pas à retenir ou à comprendre, mais à donner du sens — à transformer un souvenir en histoire, et une histoire en civilisation.

    (Crédits : Josh Sorenson/Pexels)

    Alors, comparer l’éléphant et la pieuvre, c’est opposer deux philosophies. L’éléphant incarne la durée. La pieuvre, elle, brille dans l’instant présent. L’un se souvient pour transmettre, l’autre pour survivre. Tous deux nous obligent à élargir nos définitions : la mémoire n’est pas seulement l’art de conserver, elle est aussi l’art de réagir, d’interpréter, d’inventer. Alors, qui a la meilleure mémoire ? L’éléphant ou la pieuvre ? La question est peut-être mal posée. Car il n’y a pas de hiérarchie entre ces deux formes de génie, uniquement des adaptations différentes à deux mondes irréconciliables : la terre et l’océan. La véritable mémoire n’est pas celle qui se mesure, mais celle qui permet d’habiter son milieu avec justesse. Et dans ce jeu silencieux, éléphants et pieuvres nous rappellent qu’il existe mille manières de penser… et autant de façons de se souvenir.

  • Périple dans la « Petite Patagonie » (32/55)

    Périple dans la « Petite Patagonie » (32/55)

    Ce matin Flavien prend le temps de s’offrir du temps. La nuit, bien que passée dans un camping, est agréable. Un sommeil court, mais réparateur sur un matelas qui tient la route, grâce aux rustines. Cette journée est légère en activité. Tant et si bien que Flavien traîne. Au menu, le plus haut col de la Nouvelle-Zélande, Island Saddle. Petit détail, il se trouve au bout d’une piste… de 40 km. Il est accessible, selon les autochtones, à tous les véhicules, en théorie.

    La tente rangée, les affaires chargées, place à la conduite en direction d’Island Saddle. « J’ai demandé au gérant du camping si c’est envisageable de le faire sans 4×4. Il réponds que oui », explique l’aventurier du bout du monde. La confiance ne tient qu’à peu de choses. « Je me suis mis en tête que je peux le faire avec ma berline. » Elle en a vu d’autres désormais, pense-t-il… « Le début est bien rugueux, mais les trente kilomètres qui suivent sont largement carrossables. Il m’arrive même de monter à 50 km/h », s’enorgueillit Flavien.

    Le No Man’s Land néo-zélandais

    « Plus j’avance dans ce “no man’s land”, plus la météo s’améliore, plus le paysage devient steppique. » Flavien affiche un sourire non dissimulé au volant. « Je suis heureux d’avoir osé. J’ai envie d’appeler ce coin-là petite Patagonie, tellement j’ai l’impression de revoir les paysages argentins. » Il admet à mots couverts par le ronronnement de sa berline : « Si on me montrait une photo, je serais bien incapable de faire la différence, si je ne différenciais pas les plantes. »

    Après plus d’une heure à soulever de la poussière, à croiser des motos, il fait escale au col, à 1370 m d’altitude. « La température a chuté, le vent a forci… Encore de quoi me rappeler des conditions qui me seraient presque familières. » Cette fin de matinée est occupée à photographier, dans le pierrier qui juxtapose le col, Lobelia roughii et Wahlenbergia cartilaginea.

    « Je passe près de deux heures à user ma semelle dans ce paysage minéral pour trouver les deux espèces en fleur. L’une est précoce, l’autre est tardive. Une mission impossible menée à bien. »

    Durant tout ce temps, il conserve ses quatre couches de vêtements. Puis, vers 14 h, « je regagne la voiture pour casser l’habituel casse-croûte fait de pain, de fromage et de banane, mais pas en même temps. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    L’objectif est réussi alors le baroudeur se pose et profite du paysage. Il contemple ce tableau qui se dessine. Ce rêve en couleurs s’imprime sur une toile appuyée sur le chevalet. Parfois, une moto peint avec délicatesse une empreinte blanche sur cette œuvre éphémère et imaginaire. « Sur le retour, je m’arrête au bord du lac Tennyson. »

    Le nom fait déjà américain, mais c’est sans compter sur les Néo-Zélandais et leurs 4×4 traînants leurs jet-skis, constate Flavien. Mais c’est un autre détail qui attire son regard.

    « Le lac est d’une couleur incroyable et ses berges constellées de vipérines en fleur. Les steppes quant à elles regorgent de Gentianella corymbosa en fleurs, quel tableau ! Pour couronner le tout, Aciphylla aurea, une ombellifère géante, ponctue le paysage qui inspirerait plus d’un artiste à mon humble avis. »

    Le mode touriste est enclenché.

    Il reprend le même chemin qu’à l’aller, mais « à la cool, car je sais que ça passe. Il fait beau, j’ai le bras accoudé sur la portière, la fenêtre est ouverte… La vie est belle, non ? » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Il hésite à poursuivre ses investigations florales. Mais sans s’être renseignée sur l’état de la piste pour accéder au lieu, les nuages qui chargent le sommet, sachant que la pluie est annoncée pour ce soir, la sagesse le fait renoncer. « Je rentre à Hanmer Spring. » Comme à son habitude, il achète une glace et, via le spot de Wi-Fi, détermine le programme de la soirée. « Pour terminer mon road-movie, direction la péninsule de Banks, à plus de… trois heures de route, une fois encore. »

    Visibilité maximale de cinq mètres

    Flavien laisse derrière lui les collines boisées et les eaux tranquilles des sources thermales d’Hanmer Spring. La route s’étiole à travers des vallées ouvertes, avant de grimper vers des plateaux plus sauvages, balayés par le vent. Au fur et à mesure que la mer se rapproche, le paysage se transforme et annonce l’entrée dans la péninsule de Banks, où la nature semble inchangée depuis des siècles, intacte et majestueuse.

    Arrivé sur l’isthme au soleil couchant, le baroudeur n’a pas réservé de lieu où dormir. « Je me gare sur un parking, à côté d’une table de pique-nique. » Des pâtes au pesto à la frontale, il décide de ne pas s’arrêter là. Il monte dans sa voiture, pour grimper sur les crêtes de la péninsule, à plus de 650 m d’altitude. « La frontale bien vissée, je suis excité à l’idée de rencontrer un gecko ou un weta. »

    Les investigations effectuées justifient le lieu où il se trouve. « Mais je ne suis pas habitué à la recherche nocturne, chose plus courante chez les zoologistes. » Il débute sa chasse au trésor, à l’interface des affleurements rocheux et des buissons. Pour le moment, il fait chou blanc.

    Je ne vois pas à cinq mètres

    « Franchement, j’aurais dû venir repérer le terrain de jour. » Les falaises et dévers ne sont pas rassurants, même pour un aventurier. « La frontale est à fond, mais la brume qui s’amène ne m’aide pas, je ne vois pas à cinq mètres. »

    Soudain, un bruit. Un truc bouge dans un buisson. C’est un minuscule gecko. « Le temps d’attraper mon appareil photo, il se laisse tomber, et disparaît dans la végétation », explique-t-il frustré. Il tourne la tête sur la gauche. Et là ! « Un énorme weta est posé sur un rocher. »

    « Quelle montée d’adrénaline en quelques minutes ! Je suis aux anges ! Ça me rappelle la découverte du kiwi. » Il est heureux comme un gosse, car, en tant que naturaliste botaniste, la recherche de la faune n’est pas sa spécialité.

    « Je le photographie sous toutes les coutures. » Flavien surexcité poursuit son investigation en espérant trouver un gecko, en vain. Dans un ultime coup d’œil, là, dans un buisson, il repère un énorme phasme. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « Il se révèle que c’est une espèce assez rare (Hemideina ricta), endémique de la côte est de l’île du Sud. Pas mal pour le premier phasme que je rencontre de ma vie », se félicite-t-il. Le sourire illuminant la nuit, il s’en retourne à sa voiture. « Je suis fier d’avoir pu trouver ce weta, emblème de la Nouvelle-Zélande et tellement difficile à dénicher. » Il se dirige vers sa voiture pour y passer la nuit sur son habituel siège passager. Les bras de Morphée grands ouverts l’accueillent prestement, après cette incroyable journée qui ne s’annonçait pas si riche en événements. Comme quoi la persévérance est un trésor que seul le temps sait enrichir. À suivre…

  • Une véritable purée de pois (31/55)

    Une véritable purée de pois (31/55)

    La consolidation de fortune faite de pierres pour asseoir la tente au sol a tenu fort heureusement. Face au vent, Flavien a su en tirer une leçon supplémentaire. Le point météo de la veille indique que le temps est censé se dégrader dans la journée. Le nycthémère appartient à ceux qui se lèvent tôt, explique l’adage. C’est dans ces conditions que l’aventurier décide de profiter dès potron-minet de la journée de ce dix-huit janvier 2025. Le voile de la nuit se déchire à 6 h 11, heure locale, mais Flavien jouis du samedi, début du week-end, pour dormir jusqu’à six heures quarante-cinq.

    « Je me réveille assez tôt », bâille-t-il en s’extirpant de son sac de couchage. À l’instant de l’aube avancée, le soleil commence à lécher la tente : « J’étends mes affaires sur les rochers en espérant que ça sèche. » Si la nuit a été venteuse, elle fut tout aussi humide. L’extérieur de son sac de couchage est trempé, constate-t-il. Mais bousculé par l’apparition des nuages, le botaniste presse le pas. « À 7 h 30, je prends la direction du parking… à 9 km de là. » Rien de tel qu’une petite marche matinale, pour vous mettre en forme pour la journée. Il suit la crête qu’il n’a pas osé emprunter hier.

    Un repas comme à la maison

    La première partie est magnifique : « La crête surplombe une mer de nuages comme je n’en ai pas vu depuis un moment. » Une autre surprise enchante Flavien : les crêtes sont recouvertes d’innombrables coussins de Haastia pulvinaris et Raoulia bryoides, parfois R. eximia. La densité impressionne le naturaliste, bien qu’il ait déjà voyagé sur plusieurs continents.

    Trek, vue, camping

    Ce qui devait arriver arriva. « Je n’arrête pas d’en prendre des photos et je ne progresse pas d’un pouce. » Petit à petit, un tapis de coton semble boucher un à un les coins dénudés du ciel. Conscient de ce changement de temps, Flavien s’efforce tant bien que mal d’avancer dans ces énormes pierriers. « Mais il y a toujours une plante qui m’interrompt », sourit-il.

    Au bout d’un moment les nuages enveloppent toute la montagne. « Je ne vois plus rien. Les photographies ne rendent rien, donc je n’ai d’autre choix que de progresser dans cette brume. »

    Le vent, partenaire de jeu, s’immisce dans la partie. L’ambiance demeure alors très humide. Ce qui n’est pas l’idéal pour son reflex, qu’il range aussitôt dans le sac. « J’enfile ma veste et ma capuche, car les minuscules perles d’eau s’accrochent de partout… en particulier à mes sourcils et ma barbe qui se mettent à goutter. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Son vêtement est conçu pour être imperméable, évitant que tout randonneur ne soit trempé, jusqu’à un certain point bien sûr. Autre avantage, elle laisse s’échapper la transpiration. Équipé, il accélère le pas. « Le sentier se métamorphose. Il est plus roulant et j’enclenche la seconde avant que le temps ne se dégrade encore plus. »

    Parvenu à l’étage forestier, Flavien observe une ambiance brumeuse. L’endroit revêt tout de suite un costume plus mystique. « Les forêts de Nothofagus ne m’ont jamais autant remémoré la Patagonie. » Le cortège floristique est plus intéressant et l’appareil photo sort de son fourreau.

    C’est donc après six heures de trajet, vers 13 h 30, qu’il arrive à la voiture. Ses affaires de bivouac n’étant pas tout à fait sèches, il les étale dans l’habitacle.

    « Je prends la direction d’Hanmer Springs, si proche à vol d’oiseau, mais à plus de trois heures de route », explique -t-il. L’itinéraire n’offre rien de particulier. Si ce n’est que « je passe par le Lewis Pass, un des derniers cols alpins que je n’ai pas encore emprunté. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Viande, pâte, repas

    Arrivé à Hanmer Springs en fin d’après-midi, il cherche en vain une auberge. Seul le camping propose de l’accueillir. « Il y a du monde. Je ne pensais pas que cette région était si prisée », s’étonne-t-il. Qui dit touristique, dit envolé des prix. « La place dans le camping n’est pas donnée (35 NZD, 17,5 €), souligne Flavien. Mais il y a un barbecue. » Après avoir apprécié de prendre une douche, il faut récompenser l’estomac. Il file à la supérette pour acheter de la viande et des chips, entre autres. « Je me fais plaisir. J’ai l’impression d’être en été en France. » Profitant du confort offert par la prestation, il passe sa soirée dans une espèce de salon à téléphoner aux amis et à la famille jusqu’à près de deux heures, le lendemain matin. À suivre…