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  • Rencontre au sommet de botanistes (41/55)

    Rencontre au sommet de botanistes (41/55)

    Un simple lever ou coucher de soleil panache une journée bien fade. Flavien va au-devant d’un nycthémère, bien qu’ordinaire dans un lieu hors du commun, se révèle grandiose. La palette des nuances et des coloris de la nature fait briller les yeux de l’aventurier du bout du monde. Puis la rencontre de deux aficionados laisse las la troisième. Encore que l’envolée lyrique soit vivement teintée, seuls les passionnés écoutent. Entre le Mount Ngāuruhoe et les lacs d’émeraude (Ngā Rotopounamu), Flavien en prend plein les yeux.

    « Si j’avais su l’incroyable journée qui m’attendait, je me serais levé encore plus tôt », raconte Flavien. Bien qu’il effectue un petit geste de la tête. Le réveil sonne à 6 h 15. Pile l’heure à laquelle les précouleurs du lever de soleil sont à leur apogée.

    Une journée haute en couleur

    Avant que le soleil n’effleure la terre néo-zélandaise, le mont Ngāuruhoe se dresse telle une énigme, dans le ciel nocturne. Il semble respirer, prêt à accueillir la lumière comme on reçoit une confidence. Le bleu indigo, profond, presque liquide, coule autour du cône volcanique et en souligne les arêtes. Il vient se délaver, devenant bleu-gris, pareil à une timide clarté hésitante. Le Ngāuruhoe apparaît alors plus proche, presque intime. C’est l’instant où l’on retient son souffle.

    Le nuage lenticulaire qui coiffe le Mount Ngāuruhoe devient rose.
    C’est l’ombre de la Terre qui peint le ciel. Cet arc subtil que les Maoris nomment la robe du matin. Le Ngāuruhoe en retrait, observe discrètement. Quand les jaunes doux et les pêches diaphanes s’invitent, tout vibre. Puis, sans prévenir, les couleurs s’enhardissent. Les oranges profonds, les corails, les rouges cuivrés enflamment comme la forge céleste derrière la montagne. Le Ngāuruhoe se découvre en noir absolu dans cette brume incandescente.

    L’aube se brise, le soleil paraît. À l’ouest, le Taranaki sort des nuages. La nuit fut humide, tente et sac de couchage sont trempés. Les nuages empêchent que les choses sèchent. « Je range le tout. J’espère que ça séchera ce soir, la moisissure est le pire des ennemis du trekkeur. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    À sept heures, Flavien vire en tête. Premier campeur à prendre la route du Tongariro. « Pour commencer, un col aux alentours de 1600 mètres d’altitude, c’est-à-dire 400 au-dessus ! Une bonne mise en jambe », s’amuse l’aventurier. Mais, il y a un monde fou, nous sommes le samedi 1er février 2025, en période de vacances scolaires d’été.

    Quand le superbe existe

    Le départ de la randonnée s’effectue sur des pontons de bois aménagés. « C’est pour ne pas abîmer les coulées de lave qui n’ont que quelques décennies », explique le naturaliste. Au fur et à mesure de la montée se découvrent des espèces — Veronica spathulata ou Veronica hookeriana. « Arrivé au col, se dévoile une immense caldeira plate qui me fait fortement penser à la Plaine des Sables, à la Réunion. »

    Un moment suspendu attend Flavien. « Une magnifique communauté végétale à Rytidosperma setifolium et Gentianella bellifidolia, occupe des hectares de lapilli. C’est tout simplement superbe… des paysages comme je les aime. » L’ascension se poursuit. Des randonneurs occasionnels peinent… Tu m’étonnes, souffle le naturaliste. « Sur la caldeira, une dizaine d’individus s’amasse. C’est trop pour moi. »

    Il quitte le sentier pour rejoindre le sommet du Mount Tongariro à 1967 m d’altitude. Mais à mil quatre cents mètres de l’endroit où il se trouve. L’aller-retour dure près d’une heure, sans personne à croiser. Les paysages, en partie grâce aux rochers d’un ocre intense, sont époustouflants. « Les trois volcans du coin sont complètement dégagés. Quel paysage lunaire ! Je prends mon pied ! » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Flavien est à la recherche de l’Edelweiss du Nord — Leucogenes leontopodium — mais « malgré cette montée en altitude, sa recherche reste veine ». En redescendant, la langue de Molière chante. C’est un couple de Parisiens que Flavien interpelle. La discussion s’amorce. Mais, Flavien prend congé en leur disant : « On risque de se recroiser, je m’arrête à toutes les plantes ».

    Une passion dévorante

    Comme attendu, le trio se reforme au niveau du Red Crater, dont l’incroyable couleur rougeâtre est saisissante atteste le baroudeur. « Au cours des échanges, ils me demandent mon métier », commente Flavien. Et la magie des voyages refait son apparition.

    Frédéric est lui aussi un très grand passionné de botanique. Flora, à force de côtoyer un botaniste, commence à engranger de nombreuses connaissances à ce sujet. « Il ne nous en faut pas plus, nous voilà à débiter un nombre incalculable de noms latins à la minute. »

    À force de les entendre disserter en latin sur la moindre fougère, elle sent monter en elle cette teinte de désarroi — l’esprit couleur sauge fanée. Flora préfère allonger le pas plutôt que de s’égarer davantage dans leurs paroles.

    Il est spécialisé dans Arecaceae, les Cactaceae et les agrumes. Ce n’est pas forcément le violon d’Ingres de Flavien. Mais, ils trouvent tellement d’anecdotes à se raconter que Flora a déjà parcouru un chemin considérable. « Il n’en revient pas que j’ai pu voir Juania australis sur Robinson Crusoé. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Frédéric et Flavien s’échangent de nombreux tips, astuces et tuyaux pour s’y rendre. Tout en descendant jusqu’aux magnifiques Emerald Lakes, ils discutent, échangent, rient. Mais la beauté des lacs souffle la conversation comme on éteins une bougie. « Les lacs d’un bleu-souffre dont les flancs sont constellés de fumerolles, témoignent de la très forte activité volcanique. » Une première contemplation pour l’aventurier. «  Je suis émerveillé. C’est la première fois que j’observe ce genre de formation. » Flavien laisse Flora et Frédéric le temps d’immortaliser cet endroit malgré la foule nombreuse autour. À suivre…

  • À la recherche du canard… bleu (30/55)

    À la recherche du canard… bleu (30/55)

    Après la visioconférence d’hier soir, Flavien est aspiré par son téléphone jusqu’à tard dans la nuit. Mais, ce soir, enfin cette nuit, il dort dans un lit, le premier depuis neuf jours. Sauf que lorsque vous partagez une chambre à plusieurs, il arrive parfois des surprises. Le lendemain sa finalité est de rallier le mont Arthur, et chemin faisant de tenter d’apercevoir le canard bleu, surnommé par son cri : Whio. Il est un canard inféodé dont il ne reste que 3 000 spécimens sur Terre.

    « Hier soir, je me suis couché tard », admet Flavien. L’aventurier semble avoir des valises sous les yeux ce matin. Il faut dire que la dernière fois qu’il a regardé son téléphone, il est deux heures. Comme un bonheur ne vient jamais seul, une femme d’un âge certain s’est mise à ronfler « comme pas possible », ajoute-t-il… « La nuit ne fut donc pas celle que j’espérais », soupire-t-il en poussant le réveil jusqu’à 8 h 20.

    De la frustration au plaisir, en une journée

    La voiture chargée, « je prends la direction du mont Arthur, où je compte dormir ce soir ». La durée escomptée pour arriver à destination lui laisse du temps de libre. Pourtant, l’aventurier n’est pas coutumier du fait, a-t-il une idée derrière la tête ? « Hier soir, j’ai glané des informations pour tenter de trouver le très rare Whio. » Ce canard inféodé aux torrents est en danger selon l’IUCN. Il ne reste que 3 000 individus, dont une population de quelques dizaines autour du Mont.

    Canard, UICN, Nouvelle-Zélande

    « Après avoir emprunté une route gravillonnée, tout de même plus praticable qu’il y a deux jours, j’arrive à mille mètres d’altitude. » Flavien stationne la voiture, puis descend un torrent, le Flora Stream, sur six kilomètres !

    « J’y croyais, j’ai mis toutes les chances de mon côté, mais rien. C’est frustrant de savoir qu’ils sont là, et de ne pouvoir les observer », admet-il. Une femme croisée sur le chemin lui indique les avoir vus hier un peu plus bas. Ni une ni deux : « Je marche deux kilomètres de plus, en vain. » Flavien n’affiche pas la même réussite qu’avec le Kiwi.

    Il est treize heures, quand il jette l’éponge. « Je dois grimper au sommet à 1700 m et parcourir les huit kilomètres pour revenir à la voiture. » Il y laisse son téléobjectif, pour prendre ses affaires de bivouac et repartir à la conquête du sommet. (Crédits : Karora/Wikipedia)

    « Je prends la direction du sommet à 760 m plus haut et 8,4 km plus loin. » C’est donc une pente moyenne assez élevée à laquelle se confronte l’aventurier (9 %). Dès les premiers mètres, le naturaliste n’avance déjà plus, et pour cause. « Je traverse de magnifiques forêts à Nothofagus fusca, N. cliffortioides et Dracophyllum traversii et n’arrête pas de déclencher l’appareil photo. » Cette journée à 24 kilomètres n’est pas encore finie, souffle l’aventurier.

    Une très longue journée de marche

    Flavien tombe en pâmoison devant ce Dracophyllum qui forme de véritables arbres. Tant et si bien qu’il ne tarit pas d’éloges. « Tout simplement admirable quand on connaît les autres espèces… », concède -t-il sans pour autant terminer sa phrase. Il se met à réfléchir, se remémore toutes les forêts traversées. Puis comme surgit une illumination : « C’est l’une des plus classes », conclut-il. À 1300 m, il passe devant une des fameuses « Hut » qui lui servira de refuge de secours s’il ne trouve pas chaussure à son pied ce soir. Le sommet se trouve dans les nuages, mais il se découvre en fin d’après-midi.

    Une fois au-dessus des cimes des arbres, le paysage se laisse découvrir. La particularité du coin, les karsts. « Je ne pensais pas voir ça en Nouvelle-Zélande. C’est beau, mais il n’y a pas d’eau. Je n’ai qu’un litre jusqu’à demain matin, je n’ai pas été des plus prévoyants sur ce coup-là. »

    La marche est longue, plus il grimpe, plus des espèces nouvelles se découvrent. Un couple croise sa route, lui indique qu’il y a une place pour sa tente sur la croupe sommitale. « Ça me rassure ! Jusqu’à maintenant je n’ai rien trouvé de convenable sur cette roche saillante. » Arrivé en haut, le soleil réchauffe le corps et l’esprit.

    Seul face à la nature

    Il n’y a pas de vent au sommet, l’aventurier se retrouve seul face à l’immensité. « La vue est majestueuse, je vois même Nelson (Whakatū) d’ici. Le coucher de soleil s’annonce splendide. » Mais, un petit hic contrarie son implantation. « L’installation de la tente est technique sur ce substrat 100 % minéral, les sardines ne s’enfoncent pas, alors je fais au mieux avec les cailloux qui traînent. » Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que le vent ne se lève pas cette nuit. « Car, je ne peux pas être plus exposé à près de 1800 m d’altitude », tente de se rassurer Flavien.

    Par manque d’eau — juste un litre jusqu’à demain matin —, le repas est frugal et rustique. « Je grignote un bout de pain et de fromage que j’ai avec moi, agrémenté de quelques graines et fruits secs, c’est mieux que rien. » Le repas vite avalé, il photographie toutes les espèces qui ont colonisé le sommet. « Les réparations de mon matelas semblent tenir, je suis content pour mon dos, surtout sur ces cailloux… » (Crédits : Flavien Saboureau)

    arbre, forêt,

    La pénombre parvient, suite au coucher de soleil. Le vent arrive. L’aventurier bidouille une consolidation pour sa tente. « Sans pouvoir enfoncer de sardine, c’est du bricolage », constate-t-il en croisant les doigts pour que le vent se calme dans la nuit. La chaleur du soleil laisse place à la fraîcheur, au froid apporté par le vent. « Ça commence sérieusement à cailler maintenant que le soleil s’est fait la malle », tandis qu’un frisson lui parcourt le corps, amenant au même moment la chair de poule. À suivre…

  • Le désert blanc et glacé de Patagonie (Épis. 26/46)

    Le désert blanc et glacé de Patagonie (Épis. 26/46)

    Le départ s’effectue peu après 7 h. Aujourd’hui, ils doivent franchir le col situé à 1200 m d’altitude, le point culminant du trek. Dès l’entame, Flavien laisse Camille prendre la tête. Les sentiers forestiers sont plus ou moins roulants. Ce jusqu’à ce que le duo passe au-dessus des arbres. Dès cet instant, ils marchent sur des œufs, plus spécifiquement sur les milieux minéraux et les éboulis. Ce qui remémore à l’aventurier du bout du monde les Pyrénées. Comme un poisson dans l’eau, Flavien retrouve Camille en tête, avant de la dépasser. Ils se donnent rendez-vous au sommet.

    Bien que partis parmi les derniers, « on double des dizaines de personnes parties plus d’une heure plus tôt ». Le vent se lève. La pluie quant à elle, se laisse désirer. Cette accalmie météorologique donne à observer un paysage magnifique, comme les nombreux glaciers accrochés aux montagnes qui les entourent. Arrivé au col, il ne fait pas chaud, « j’enfile une couche de plus et attends Camille ». L’affichage d’une telle forme après quasiment deux mois de voyage le ravit.

    L’une des plus grandes calottes glaciaires au monde

    « Il nous aura fallu 1 h 45 pour gravir les 700 m de dénivelé. » Le col passé, la vue sur le glacier Grey est indescriptible. « C’est sûrement la plus impressionnante des vues qu’il m’ait été donné de découvrir », s’émeut Flavien.

    Cette langue glaciaire de plusieurs kilomètres de large se jette dans un lac. Une fois n’est pas coutume, une pause pour des photos et prendre la pose. Contes, mythes et légendes relatent qu’un trésor se planque au pied de l’arc-en-ciel. Cependant il m’est impossible de vous révéler « la nature du trésor que les fées cachent à ses pieds ».

    Plus terre-à-terre : « Qui dit arc-en-ciel, dit pluie », on ne traîne pas souffle Flavien. Désormais une descente de 1100 m se profile devant eux, une éternité face à l’horizon. « C’est long, très long… »

    Une descente est bien plus technique. Le travail des appuis ménage genoux et quadriceps. Le Glaciar Grey, venant tout droit du Campo Hielo Sur se découvre avec son arc-en-ciel. Il est la troisième calotte glaciaire après l’Antarctique et le Groenland. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les deux compagnons de voyage suivent la même trace. « Avec Camille, nous doublons des personnes parties de nuit. » À mi-parcours, un mini refuge demande l’enregistrement de leur passage. « À peine ai-je fais le plein d’eau que je redémarre. Camille me rattrapera plus tard, elle aime bien marcher seule », relate-t-il un poil désabusé.

    Traversées suspendues


    Heureusement, ni l’un ni l’autre ne sont sujets à l’acrophobie ou au vertige. « Jusqu’au campement de l’après-midi, on traversa trois ponts de singes très longs. Il ne faut pas avoir peur du vide, surtout avec ce vent qui fait vaciller la passerelle au-dessus des vallées glaciaires. »

    La randonnée se déroule vivement quand la pluie fait son apparition par intermittence. Le rythme élevé est bien supérieur à la plupart des randonneurs. « On double les premiers partis ce matin. Nous sommes partis avant-derniers du refuge… nous arrivons premiers. » Pour relativiser l’effort, une marche de 5 h 45, avec un dénivelé positif de 800 m et 1200 m de dénivelé négatif. « Je suis sur les rotules », souffle Flavien.

    Dans les derniers mètres, une douleur abdominale le saisit. « J’ai dû manger ou boire quelque chose qui n’allait pas. » Il passera le début d’après-midi, tel un roi… aux toilettes. Une sieste, du repos et la douleur s’évanouit. Si bien, qu’à 16 h, il craque. « j’achète un quatre-quarts et un chocolat chaud pour 8000 pesos, une folie ici… »

    L’envie, la motivation se reposent. « J’ai du mal à me motiver. La pluie impacte en mesure la toile de tente… Je suis une larve… », se languit-il. (Crédits : Flavien Saboureau)

    À 19 h 30 sonne l’heure du repas. « Nous mangeons avec un trio de Français que Camille a rencontré dans son auberge à Ushuaïa. » Flavien vérifie les prévisions météorologiques de vendredi, la journée s’annonce très pluvieuse. Fort heureusement l’étape ne comporte presque pas de dénivelé et la durée estimée est de moins de 4 h.

    Une journée pour les oubliettes


    L’humeur se lit sur le visage de Flavien. « Aujourd’hui rien de très intéressant », résume-t-il. Au commencement, il patiente jusqu’à l’arrivée de Camille. Ils partent ensemble, puis elle se volatilise après quelques centaines de mètres de marche. « Je ferai le reste de l’étape seul, enfin pas vraiment. »

    Il rejoint parcours le W. C’est le sentier le plus fréquenté de Patagonie. « Le nombre de personnes est incroyable, c’est pire que sur le GR20 », apostrophe Flavien. La pluie s’ajoute à la cohorte. « J’ai bien fait d’enfiler toutes mes affaires de pluie dès le départ. » Plus on est de fous, plus on rit !

    À la pluie se juxtapose le vent. « Assez fort, mais je commence à bien le connaître et il est de dos », se réjouit l’aventurier.

    Les traces de l’incendie, qui détruit 45 000 hectares, en 2012 sont encore présentes. Le parc national Torres del Paine panse ses plaies.

    « À l’époque le sentier était forestier, mais tout est brûlé les arbres ont brûlé. » La randonnée se poursuit à découvert. À 13 h, les 12 km sont déjà pliés. Je profite du fait qu’il ne pleuve pas pour monter ma tente sur « un énorme parc à tente plein de bobos. Qu’est-ce que je fous là ? » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le vent n’a pas faibli, monter sa tente est loin d’être simple. « Je déguste un chocolat chaud et j’écris quelques cartes postales cette après-midi. Je vois le vent changer sans cesse de sens. » Flavien ne sait pas comment orienter sa tente. « Je me couche en me demandant comment réussir à s’endormir avec ce vent, malgré mes bouchons d’oreille. » À suivre…

  • Découvertes du parc national Torres del Paine (Épis. 25/46)

    Découvertes du parc national Torres del Paine (Épis. 25/46)

    Le matériel est prêt. Il est 6 h quand Camille pointe le bout de son nez à l’auberge où dormait Flavien. Ils patientent jusqu’à l’arrivée du chauffeur. Le parcours en bus coûte seulement 10 000 pesos jusqu’à Torres del Paine. Sauf que les deux randonneurs veulent en découdre au plus vite. Flavien appréhende la vitesse moyenne que Camille envisage sur le trek. Flavien est à la recherche de la flore à photographier et à documenter. Les deux vont-ils s’entendre ?


    La veille au soir, ils réservent un trajet en Uber, 57 000 pesos (55 €). Le bus pour rejoindre le parc national coûte 10 000 pesos. Mais, car il y a un mais, il arrive sur place qu’aux alentours de 11 h. « Sur le papier c’était censé durer 11 h alors nous ne pouvions pas nous permettre d’arriver si tard. » Une fois dans la voiture, stupeur. « Le chauffeur dit que l’application ne fonctionne pas pour de si longues distances, il nous en demande 120 000… », s’insurge Flavien.

    La négociation pour un trajet rapide

    Les deux se ravisent, ils décident de prendre le bus quand une contre-proposition arrive : 90 000… la négociation se clôture à 80 000. « Cette somme est loin d’être dérisoire, mais nous acceptons. » En voiture !! « C’est parti pour près de deux heures sur des routes plus ou moins goudronnées. » Condors, nandous et guanacos sont des compagnons de voyage. Le chauffeur les dépose au début du sentier, après avoir montré patte blanche : les fameux billets achetés pour 44 000 pesos. « Nous arrivons à l’entrée du parc national. Comme escompté, la météo n’est pas de la partie », susurre Flavien.

    La pluie les oblige à enfiler parka, sursac, guêtres et pantalon de pluie avant d’attaquer les 32 km. « À la vue du premier refuge, l’eau pénètre mes chaussures, la lose », souffle-t-il. Je vais devoir me traîner sur 140 km avec les pompes humides, pense-t-il à haute voix.

    Après une courte pause, où la nuit nous aurait coûté 60 €, nous repartons sous une pluie bien atténuée. Les deux se regardent, une sensation étrange les tient, la chaleur. « Depuis le début de mon trip, c’est la première fois que j’ai cette sensation en randonnée. »

    Camille avait noté les 18 °C de cette après-midi en vérifiant le parcours et la météo. Ils cheminent sur des traces larges à « 4×4 » au départ. Puis, les sentiers rétrécissent quand le champ de vision s’élargit. (Crédits : Flavien Saboureau)


    « Nos premiers paysages du trek, alternants entre pampa et lagunes », s’émerveille Flavien. Le duo rallie un col où le vent souffle très fort. « Ce n’est pas comparable au Mont Tarn. Mélangé à une pluie fine, ça nous fouette sévèrement le visage. » Ils se mettent étrangement à se déplacer en « crabe ». « Nous sommes obligés à marcher de côté. Nous ne pouvons pas faire machine arrière sur ces sentiers techniques », explique-t-il.

    Pas de temps pour les photos

    Camille s’empare de la tête. « Je n’ai jamais marché aussi vite en randonnée. On est sur des bases de 4 km/h, c’est énorme sur ce type de chemin. » Pas de possibilité de photographier des plantes, et pourtant ce ne sont pas les nouvelles espèces qui manquent, je ronge mon frein, grommelle Flavien. La Gentianella magellanica qu’il recroisera, Berberis empetrifolia le jour de la Saint-Valentin, Mulinum spinosum patiente le temps d’une semaine. Quand ce n’est pas le moment, rien ne s’aligne.

    « À 16 h nous arrivons au refuge Dickson. Soit 32 km en 7 h 30, plus de 4 km/h de moyenne… » Flavien observe quasiment un manque. « Je n’ai pas l’impression d’avoir fait tant de kilomètres, sûrement due à l’absence de dénivelé. »

    Les chaussures encore humides rendent ses pieds tous fripés. « Je suis agréablement surpris de l’état de mes pieds après bientôt deux mois avec les mêmes chaussures ». Qui plus est avec près de 1000 km au compteur.

    Les tentes dressées, et après la douche de Camille, ils dégustent une bière face au soleil qui est revenu. « La musique du refuge, les quelques chevaux dans le pré où sont posées les tentes, donnent au moment quelque chose de particulier », poétise le jeune homme. Près de huit heures ensemble, le besoin de s’isoler l’un de l’autre s’effectue. « J’en profite pour écrire et taper un somme. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Durant la randonnée, Camille est peu loquace, « elle semble obnubilée par sa performance sportive », claque Flavien. Après avoir soupé, le duo s’étonne de voir peu ou prou de Français, sur la centaine de randonneurs présente. Petit plus, la douche chaude au refuge Dickson. « C’est la première fois du voyage que j’ai des douches sur une rando », se réjouit-il. Demain mercredi, une petite rando de 12 km donnée pour 4 h. « On n’a pas la même vision de la randonnée, c’est dommage. » Toutes leurs affaires sont sèches, même les chaussures. « Je n’y aurai pas mis une pièce… »

    Deux salles, deux ambiances

    Le tandem, comme tous les voyageurs, doit quitter le camping du refuge pour 9 h 30. L’étape en direction de Los Perros affiche 12 km et 350 m de dénivelé. Après quelques centaines de mètres de marche, le duo décide de se séparer. « Camille est sur les starting-blocks et je sens bien qu’elle veut tracer. » De son côté, il souhaite profiter de l’instant présent, de l’ambiance et des paysages. « Je ne suis pas venu ici pour courir », martèle l’aventurier. Avant d’accéder au refuge, se dévoile un énorme glacier qui se jette dans un lac.

    La météo tourne au vinaigre. « Je ne traîne pas, ce serait bête de se tremper sur le dernier kilomètre. »

    Quatre heures de marche, « j’arrive au refuge, presque sec ! » Camille est arrivée depuis quasiment une heure. La salle de restauration est pleine, la pièce chargée d’humidité et les vitres embuées.

    Précautionneux, Flavien installe sa tente en sous-bois, dans l’hypothèse où le temps vient à se dégrader. Le duo s’offre une sieste avant de prendre le goûter.

    Le confort du refuge Dickson avec sa douche chaude manque lorsque Flavien a voulu tenter de prendre une douche. Il n’y a que de l’eau froide. « Je ne me sens pas assez sale pour ça, on verra demain, en espérant qu’elle y soit chaude. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les discussions s’enchaînent à l’autre bout du monde, jusqu’au souper. L’ambiance colle au cliché cinématographique du refuge. Celle prisée par les randonneurs qui tentent de se réchauffer et de se sécher. Les obligations sont drastiques en Patagonie. « Demain, il faut quitter le refuge pour 7 h, qu’est-ce que c’est chiant ces obligations », grommelle Flavien. La raison se tient dans la distance à parcourir. Ce qui évite permet d’arriver avant la nuit pour tout un chacun. Ce qui peut engendrer des frustrations pour les plus rapides. « On se donne le mot pour un réveil à 6 h avec Camille, en espérant qu’il ne pleuve pas. » À suivre…

  • Réveillé par le fracas des vagues (épis. 18/46)

    Réveillé par le fracas des vagues (épis. 18/46)

    Deux jours avant le réveillon de la Saint-Sylvestre. Mais durant la nuit Flavien a les pensées prises à autre chose : dormir. « J’ai passé la nuit à chercher une position pour réussir à dormir dans ces sièges qui ressemblent à ceux d’un bus ». Il est tout juste 7 h, quand l’ensemble du bateau est éveillé. Un réveil tout en douceur, les vagues frappent la proue. Malgré qu’il navigue principalement dans les chéneaux, cette partie du parcours s’introduit dans l’océan Pacifique. Le roulis ne plaît pas à tous. Quelques personnes font la queue pour aller aux toilettes…

    Flavien, tel le vieux loup de mer, hume son premier bol d’air sur le pont, « rafraîchissant ! » Le reste de la journée « nous la passons dans les innombrables chéneaux bordés de milliers d’îles ». L’une d’entre-elles, l’Isla Darwin, a bien entendu marqué l’aventurier. Sa description sort tout droit d’un roman policier. « Une atmosphère froide et très brumeuse, l’ambiance prend aux tripes… » Il est impossible de rester indifférent. Surtout lorsque les pensées vont aux premiers explorateurs qui ont découvert ces chéneaux du bout du monde.

    Dans les fjords de la cordillère de Darwin

    Plusieurs naturalistes de nombreuses nationalités observent les différents oiseaux et mammifères marins qui peuplent ces endroits désolés. Flavien n’y échappe pas : albatros à sourcils noirs, cormorans impériaux, brassemers de Patagonie, oies du kelp, pétrels géants, pétrels plongeurs, sterne antarctique, otarie australe, lions de mer. L’après-midi est plus apaisée. Avec l’entrée dans les fjords de la cordillère de Darwin et sa fameuse calotte glaciaire, de plusieurs centaines de kilomètres carrés.

    La brume s’évapore, elle laisse entrevoir des sommets recouverts d’un très fin manteau blanc. « Les langues glaciaires descendent de la cordillère. On a la chance d’en observer une venant se perdre dans la mer, impressionnant ! », claque-t-il.

    Comme pour sublimer l’instant, des dauphins apparaissent. « C’est les seuls de la journée. » Quelques heures plus tôt, de petits icebergs issus du vêlage d’un glacier se montrent timidement. La météo change, après la pluie, c’est une neige lourde et très humide qui tombe. « C’est l’heure de rentrer au chaud pour manger le repas du soir ». Servi à 18 h pétantes. « Je ressors sous cette météo bien locale lorsque le bateau vogue par la baie Yendegaia ». Il ravitaille une sorte de base de la police chilienne, à la frontière argentine.

    (Crédits : Flavien Saboureau)


    « Une heure passe quand nous naviguons sur le canal de Beagle. » Au crépuscule, les couleurs rosées enflamment Ushuaïa. L’instant magique se produit alors. « C’est à ce moment, sur le pont, que nous sommes quelques chanceux à observer la furtive sortie d’une baleine. » Sans réussir à l’identifier, mais « quel plaisir d’en revoir une presque deux ans après Amsterdam. »

    L’Île de Navarino

    La fameuse île dont Flavien rêve depuis des mois se dessine. « Je devrais y rester 15 jours. » De nuit, nous accostons. « Il ne semble pas y avoir de place dans les quelques auberges de Puerto Williams », assure-t-il. Les quelques Français avec qui il a sympathisé tentent de trouver des emplacements dans le camping. Ils dressent leurs tentes à 2 h du matin. « Une journée sur la mer pleine de découvertes, dans une ambiance de fin du monde, je suis bien là où je voulais être. »

    À Puerto Williams, c’est comme un jour de fête en avance, ce samedi 30 décembre 2023, est consacré au farniente. Au programme, repos, resto et risotto. Il a eu raison d’en profiter.

    « Levé à 6 h 10, le temps est compté. » Il faut être sur place une demi-heure avant le départ du ferry, à 8 h précises. Le soleil brille de mille feux, mais le bonnet et les gants sont de mise, ajoute Flavien. Quelques îlots recouverts de colonie de cormorans impériaux brisent la monotonie du trajet. « À peine les ancres larguées, le sentiment d’effervescence touche toutes les personnes. Ça fait un mois que ce village méridional et ses 13 habitants n’ont pas été ravitaillés. » C’est alors qu’un ballet s’engage. La citerne d’eau potable, le camion poubelle, le ravaleur de route… l’escale ne dure qu’une petite heure.

    (Crédits : Flavien Saboureau)


    Les deux Grenoblois et moi recherchons les carabineros. « Il faut s’inscrire sur un registre auprès des policiers pour dire que nous partons en randonnée 2 à 3 jours. En cas de problème, ils peuvent venir nous secourir. » Cécilia la gérante du camping, « El Padrino » nous met l’eau à la bouche en discutant. Une spécialité, les empanadas aux araignées de mer est concoctée par une femme de l’île. Le trio emploie 20 min à la trouver. Malgré le peu de maisons, mais c’est trop tard, il n’en reste plus, « quelle déception ». Les quelques dizaines de touristes descendus du bateau sont passés avant nous…

    Deux jours de marche vers Puerto Eugenia

    Bientôt 11 h, il est temps de se mettre en mouvement. Le but : rallier Puerto Eugenia au nord-est de l’île, à deux bonnes journées de marche. « Cet itinéraire n’est pour ainsi dire jamais réalisé, nous sommes les premiers de la saison à s’y tenter », parait-il. Unique certitude, ils sont les seuls à être descendus du bateau, sans y remonter. « Notre azimut, le lac Navarino, à 13 km à vol d’oiseau. » Pas de sentier pour s’y rendre, nous évitons les forêts en nous aidant des cartes satellites et des traces de ceux qui s’y sont déjà essayés par le passé, souligne Flavien.

    À peine la randonnée débutée, nous tombons sur Donatia fascicularis. « La plante d’intérêt qu’il manquait à mon tableau de chasse. » Flavien est heureux comme jamais. Ses deux acolytes commencent à comprendre ma passion… ils se disent que la journée va être longue.

    Finalement, peu de découvertes, la marche ne souffre d’aucun retard. Le trio alterne entre bosquets et tourbières sous un vent à décorner les bœufs. « Les paysages, la végétation et les conditions me rappellent les Malouines. » Après avoir croisé de nombreux barrages de castors, et leurs bâtisseurs, ils arrivent sur les bords du lac vers 18 h 15. La recherche d’un emplacement sec, plat et protégé du vent, est loin d’être simple, mais pas impossible. Arrive ensuite la quête de l’eau. Venant des tourbières et des forêts elle est trouble.

    (Crédits : Flavien Saboureau)


    Les castors peuvent transmettre la leptospirose, alors l’eau est bouillie, puis s’ajoute des cachets de chlore. Il ne reste que quatre heures avant le passage à l’année 2024. « Ce repas du réveillon n’a rien d’exceptionnel si ce n’est qu’il fait encore très beau, mais très frais sur l’une des îles les plus inhospitalières du globe… » Il y a 72 h le trio ne se connaissait pas « Et voilà que l’on passe le réveillon du Nouvel An ensemble, à un endroit on ne peut plus isolé… » Rien de transcendant, mis à part que Fanny à réussi à attraper une truite cinq minutes après avoir lancé sa première cuillère. Elle devrait être au repas du petit déjeuner.

    « Un peu de nostalgie ce soir là aussi. Il y a un an je quittais l’île Amsterdam et passais le réveillon, complément déboussolé, avec les compagnons d’hivernage sur le Marion Dufresne. J’aurai eu du mal à imaginer la situation dans laquelle je suis un an plus tôt. Maintenant, il faut aller dormir. J’espère que la météo de demain sera de la partie. » À suivre…