Étiquette : Flavien Saboureau

  • L’exploration de l’île de Chiloé (Épis. 34/46)

    L’exploration de l’île de Chiloé (Épis. 34/46)

    La peur de se faire avoir hante Flavien durant la veille. La nuit porte conseil, surtout lorsqu’elle est autant reposante. Après avoir pris le petit déjeuner, inclus dans le prix de l’hôtel ***, Flavien et David vont faire quasiment un hold-up à la banque. Pour payer la caution du véhicule tant espéré, il se procure un demi-million de pesos chilien, et en petite coupure. À 10 h 30, ils se rendent à la station-service, lieu de l’échange tout proche de l’hôtel. Le propriétaire est présent. Un soulagement pour Flavien, même s’il n’en souffle pas un mot.

    Flavien et David se retrouvent avec un véhicule pour arpenter chaque route et chaque chemin. Du ruban noir urbain, au sentier de montagne, ils peuvent désormais se rendre partout ou presque.

    À nous la liberté !

    Le duo passe au peigne fin la voiture. Le loueur transmet les documents pour l’accès en Argentine entre le 15 et le 19 février 2024. « Nous voilà au volant d’un Nissan break quasi neuf. À nous la liberté ! » Le tandem s’empresse de récupérer leurs sacs à l’hôtel. Une fois l’automobile chargée, direction le bac. Il permet de traverser de Pargua à Chacao vers la fameuse île de Chiloé.

    Réputée pour ses églises et ses maisons sur pilotis, elle est souvent considérée comme la Bretagne Chilienne de par son climat et ses paysages littoraux. Les surprises parsèment le chemin de Flavien et David. « Pour nous y rendre il faut emprunter un semblant d’autoroute, et s’acquitter d’un droit de passage », s’étonne le conteur.

    En faisant la queue pour monter sur le ferry, « j’observe plein de nouvelles espèces : Lophosoria quadripinnata, Lomatia ferruginea, Boquila trifoliolata, Aristotelia chilensis, etc ». Embarqué, Flavien espère apercevoir le cormoran, mais… ce sera un pélican. Une fois sur Chiloé, ils filent à la plage de Piñhuil. Une balade d’une heure à voiture, pour la bonne cause. « Là-bas, on compte prendre un modeste bateau touristique pour faire le tout de petites îles où vivent les manchots de Magellan et de Humbolt. C’est ce dernier qui m’intéresse », assure Flavien.

    Les paysages pour y arriver me remémorent la corniche basque que j’ai visitée l’année précédente, lâche-t-il de sa moustache. Une fois sur place, l’étonnement est de mise. « Nous devons conduire sur une plage de sable noir sur laquelle nous devrons nous stationner. » À peine sortis de la voiture, ils achètent chacun un billet à 9000 pesos (soit environ 9 euros), et embarquent dans le bateau.

    « Amarré sur la plage, il faut monter sur une espèce de chariot bricolé pour grimper sans avoir à enfiler les cuissardes. Scène surprenante qui renforce le sentiment d’être plus que jamais des touristes… » L’épopée dure une demi-heure durant laquelle il observe quelques manchots de Humbolt. Par contre, il se réjouit, des nombreux cormorans visibles. La tocante affiche quasiment 15 h, il est temps de prendre la direction de Castro, la capitale de l’île, à une bonne centaine de kilomètres vers le sud. « Cette fois, je prends le volant. Cela fait quelques mois que je n’ai pas conduit et j’attaque par 1 h 45 de route, ça me remet direct dans le bain… » (Crédits : yohb0/Pixabay)

    La météo radieuse invite à la visite. « Comme à notre habitude, on craque pour une glace », sourit Flavien. Quelques empanadas et spécialités locales, tels les milcaos, dans le sac, ils se dirigent vers le parc national de Chiloé sur la côte Pacifique. Flavien pose sa tente sur une panne dunaire, David dormira sur le siège passager. « Le jour se couche de plus en plus tôt (21 h aujourd’hui contre 22 h 30 il y a un mois), note l’aventurier. Demain (dimanche 11 février), il faut profiter de la matinée pour se promener dans le parc, la pluie est annoncée pour l’après-midi. »

    À la vitesse d’un botaniste

    La pluie est tombée durant la nuit. Il faut attendre que sa guitoune sèche un minimum pour pouvoir la ranger, pense à voix haute Flavien. Pendant que David dort encore, le botaniste sort son appareil et mitraille les plantes qui bordent la tente. Après avoir pris un petit déjeuner rudimentaire, le duo marche vers l’entrée du parc National de Chiloé, dont le ticket coûte 7500 pesos. « Les sentiers sont très courts, moins de 3 km. Nous allons vite les expédier. »

    Sauf qu’il y a énormément d’espèces nouvelles à observer et photographier. La visite éclair se transforme en un safari de quatre heures. « David réussit l’exploit d’avancer au rythme très lent d’un botaniste », se confie Flavien amusé. Les espèces sont mythiques enchaîne-t-il : Tepualia stipularis, Lapageria rosea, Desfontainia spinosa, Tristerix corymbosus, Rhaphithamnus spinosus, Luma apiculata, Aextoxicon punctatum et j’en passe. « À 14 h nous sommes de retour à la voiture. » Ils sont dotés d’un « nez fin », car à peine cinq minutes s’écoulent lorsqu’une averse s’abat sur l’île. La météo avait raison, mais que faire de l’après-midi ? Transmutation en touristes : direction la ville de Chonchi, à l’est. Une explication en deux points : il y a quelques églises classées à explorer et parce qu’il fait souvent plus beau sur la côte sous le vent. Finalement, il y fera la même météo… Mais une surprise de taille les attend.

    Sur le chemin, une très grande fête de village se découvre. « C’est la fête annuelle de l’île, quelle chance ! » Après avoir visité l’église, ils trouvent pléthores de stands artisanaux et de nourriture. Peu ou prou de touriste, « nous sommes au cœur de la culture de l’île, le pied », s’enchante Flavien. Pendant quelques dizaines de minutes, ils profitent du spectacle des gauchos se démenant avec leurs taureaux dans l’arène. Ayant toujours un creux à l’estomac, ils dégustent quelques spécialités du coin comme le Mote con huesillos. « C’est un mélange de sirop, de pêche et de blé cuit, mélange très étonnant qui n’est pas forcément alléchant », explique-t-il. Le jeune homme semble nostalgique.

    « J’ai l’impression de revenir 20 ans en arrière en France quand les fêtes de village étaient monnaie courante. » C’est la première fois du voyage qu’il se confronte à un peuple avec une véritable culture, transmise de génération en génération. (Crédits : Lapageria rosea/Flavien Saboureau)

    Avant de partir vers Quillén, ils profitent du spectacle de fabrication des Chochoca (sorte de roulés à la patate) et de la tonte de moutons. Comme Flavien remarque quelques lignes plus en avant, le jour se couche plus tôt. Ils reprennent la voiture en direction Quillen, 45 min plus au sud, espérant y trouve un spot de bivouac. Arrivés au bord de la plage, ils trouvent un semblant de camping se résumant à une simple pelouse en bord de mer. « Il reste une heure avant le coucher de soleil alors on prend notre bière et direction le phare, pour y observer quelques otaries au soleil tombant. La tente dressée, nous parton dans le bourg, pour tomber sur un foodtruck encore ouvert. Nous n’avons pas vraiment de nourriture pour ce soir. » Alors que le soleil disparaît, le froid s’empare de sa place. « Ça caille ce soir, ça faisait quelques jours que l’on n’avait pas eu froid. » À suivre…

  • Rendez-vous sous la pluie (Épis. 24/46)

    Rendez-vous sous la pluie (Épis. 24/46)

    La journée du samedi 13 janvier 2024 est cloisonnée par tiers. La visite du phare San Isidro, du stop et une pizza. L’agitation de la veille plonge irrémédiablement l’aventurier dans les bras de Morphée. Comme pour les retraités, les jours défilent sans se présenter. Après avoir « rendu » la tente, il enfourche le vélo en direction de la laverie : fermée, dimanche oblige… Le distributeur de la banque est disponible 24 h/24, ce qui lui permet de faire quelques courses. Puis, il range ses affaires et dit au revoir à l’aubergiste.

    « J’évoque peu cette personne. Pourtant, il m’a donné énormément de conseils avec une bienveillance de chaque instant. » Il me prend en photo lors de mon départ pour me mettre sur son compte Instagram. Maintenant, Flavien vogue vers Puerto Natales.

    Un trek à deux ?

    L’embarquement s’effectue à 14 h. Puerto Natales se situe 3 h plus au nord. Flavien arrive quinze minutes avant le départ du bus. Trempé à cause de la pluie, fatigué, son cerveau se focalise sur une seule chose. « Je pense aux prochaines heures de sommeil qui m’attendent », soupire-t-il.

    Juste avant le début du voyage, une jeune femme se pose sur le siège en face. Confuse, elle fait se mouvoir un individu pour accéder à sa place, près de la fenêtre. L’accent francophone ne trompe pas.

    Flavien l’interpelle en glissant « tiens une Française », sans être foncièrement surpris. À côté d’elle se trouve une personne ivre. « Je lui propose de venir s’asseoir à côté de moi. » Ni une, ni deux elle s’installe à côté et remercie Flavien de cette attention.

    Les deux voyageurs se lancent dans une discussion à bâtons rompus. Le visage carré et les yeux verts de Camille ne laissent pas indifférent Flavien…

    Les occupants du bus sombrent dans un sommeil profond, tous sauf les deux qui bavardent… deux heures s’écoulent quand « on se dit quand même qu’il faudrait qu’on arrête de parler et que l’on se repose ».

    Les trois heures n’ont duré pas plus que quelques minutes pense Flavien à l’arrivée à Puerto Natales. « N’ayant toujours pas réservé d’auberge je la suis, espérant trouver une place… » Comme il est prévisible, elle est complète. (Crédits : hostalindependencia/Instagram)

    Ils échangent leurs « What’s App » et se séparent. Flavien prend la direction de l’établissement conseillée par l’aubergiste de Punta Arenas ce matin. « Avec de la chance, il reste de la place. » Le vent trop présent pour installer la tente, l’aventurier opte pour un lit en dortoir pour 13 000 pesos. « Cette auberge est très sympa, la plus cosy que j’ai pu trouver jusqu’à maintenant », se réjouit-il.

    Le trek de Torres del Paine, et au trot !

    Entre Français la discussion s’enclenche à l’auberge. L’heure file, il est déjà 19 h 30. « J’ai rendez-vous avec Camille. » Le temps de prendre une douche, et Flavien est fin prêt. Les deux aventuriers s’installent au bar restaurant, « bières commandées », claque-t-il. Le sujet tourne autour du fameux trek dans le parc national Torres del Paine. « Il faut réserver des mois en avance les hébergements, j’avais donc abandonné l’idée », lâche-t-il. Plutôt aller traquer photographiquement le puma pense-t-il tout bas.

    Camille est très motivée pour le faire et l’embarque dans son idée. « Elle semble avoir trouvé de la place sur le net. » Pas convaincu au départ, mais le concept de partager ces 8 jours de randonnée avec elle, le ravit. Tout s’enchaîne rapidement. « Il y a encore 6 h on ne se connaissait pas… Je ne sais pas trop si c’est une bonne idée, la météo ne s’annonce pas au beau fixe. »

    Elle est très sportive et veut faire des journées de 32 km. « Je me laisse tenter. Je ne risque pas grand-chose, au pire on fera le chemin chacun de notre côté si le courant ne passe pas. » Les deux compères se quittent vers 22 h 30. « J’ai l’impression de la connaître depuis des années, elle est jumelle, vit en Belgique, est pharmacien, pratique beaucoup de vélo… » (Crédits : Oxalis loricata — Oxalidaceae/Flavien Saboureau)

    La nuit est tombée sur la Puerto Natales. Flavien profite de ces instants pour se rendre sur le front de mer, « j’ai besoin de réfléchir », lâche-t-il. Bon désormais il va falloir que je m’arrête moins souvent pour prendre les espèces en photos, enfin elle est au courant de cette passion et semble apprécier, alors elle ne pourra pas être surprise. Cette rencontre me rebooste, ça fait du bien.

    Un trek aux petits oignons

    Ce lundi, le réveil-matin sonne à 5 h. « La tête pleine, je somnole jusqu’à 9 h 30. » Il engloutit le petit déjeuner. Flavien déambule dans les rues de Puerto Natales. « Hier, je n’ai pas pris le temps d’observer la ville. »

    La ville vit du tourisme, le centre-ville est très chic, remarque Flavien. Les nombreuses boutiques « cosy », très européennes, les quartiers résidentiels appuient son intuition. Les maisons offrent que très peu d’étages. Ce qui donne une allure très « plate » à cette ville, martèle Flavien. À 11 h 30, rendez-vous avec Camille à son auberge. L’objectif est la planification des neuf jours à venir de randonnée, en autonomie.

    Ils se rendent auprès des compagnies qui vendent les billets des campings du fameux parc Torres del Paine. « Où nous essayons de glaner des infos avant de nous en procurer. » Puis chacun de son côté, juste après le repas, Flavien et Camille achètent le nécessaire à ces jours de trek. La tocante affiche déjà plus de 17 h. L’heure est la préparation aux petits oignons des sacs respectifs. (Crédits : Donatia fascicularis, Drosera uniflora et Caltha dionaeifolia/Flavien Saboureau)

    Camille repasse à mon auberge en fin de soirée. Le but est de récupérer des sacs poubelle et un étanche que je peux lui prêter. « L’aubergiste nous rappelle qu’elle n’a normalement pas le droit de rentrer », grommelle Flavien. Le manque de sommeil invite Flavien à dormir tôt. « Je ne tarde pas à aller me coucher après avoir répondu à des mails pros qui se sont donné le mot pour tous arriver en même temps. » À suivre…

  • Les nouvelles vont très vite sur un archipel (épis. 4/46)

    Les nouvelles vont très vite sur un archipel (épis. 4/46)

    Après avoir payé ses nuitées, salué Léo et les Portugais dans la field Station, c’est ce samedi 2 décembre 2023 que Flavien doit s’envoler, enfin en théorie. Une personne d’un âge certain, Anita doit voyager en compagnie de Flavien. Sauf qu’elle a une aversion envers le SARS-CoV-2. Bien sûr, Flavien possède tous les symptômes, comme celui de la grippe et autre maladie hivernale. Mieux vaut prévenir que guérir dit l’adage, ainsi il sera affublé d’un masque durant le périple.

    Anita complètement effrayée obligera Flavien à porter un masque FFP2 sur l’ensemble du trajet, vol compris. Mais avant d’accéder à la piste, il faut parcourir quarante minutes en 4X4 sur un chemin « défoncé », fenêtres ouvertes, pour arriver à la piste d’envol. Le ciel est balayé par les vents. Tous restent tous à l’abri dans la voiture en attente des nouvelles du FIGAS (NDLR Service aérien du gouvernement des îles Falkland), hormis Flavien. « Je brave les éléments pour pouvoir ôter mon masque. Je m’allonge sur deux, trois bouts de géotextile qui traînent derrière la barricade de fortune qui protège la remorque anti-incendie », se confie-t-il.

    Pire qu’une traînée de poudre

    Les oies ont envahi la piste, Flavien est chargé par Tim de la libérer. « À peine ai-je effarouché les oiseaux, que j’entends le vrombissement du moteur. Ça y est je vais pouvoir continuer mon voyage, enfin… il n’est pas encore atterrit. » La direction du vent est à la limite de l’acceptable pour décoller, car l’atterrissage comme le décollage se font face au vent. Le départ est précipité, « j’ai juste eu le temps de dire au revoir que je suis positionné à l’arrière de l’avion. La pilote qui porte un masque placera Anita au milieu, avec une rangée de sièges d’écart. Je commence à comprendre que mon Covid est connu de tous désormais, j’espère ne pas être fiché et qu’ils vont vouloir m’accueillir sur toutes les îles… »

    Dix secondes suffisent pour notre décollage. Après l’avoir découverte sous un soleil radieux « je lui fais mes adieux sous un beau temps ou presque. » Ces quelques minutes remémorent les heures passées à chercher la perle rare ou à observer le débarquement des papous, la parade des albatros ou bien encore le jeu des dauphins, raconte Flavien.

    Après 25 min de vol, et presque aucune turbulence « me voilà sur l’île de Saunders ». Elle est à 85 km au nord-est de NewIsland. Ici, plusieurs pistes permettent aux pilotes d’atterrir, peu importe la direction du vent. À peine le temps de souffler que Louise me récupère avec son 4X4. « Amandine m’avait dit que c’était elle qui faisait régulièrement le tour des colonies pour guetter la potentielle arrivée de la grippe aviaire. D’ailleurs, il y a 1 semaine de ça, elle a découvert un cas chez un albatros à sourcil noir, mais depuis rien, on croise les doigts… » (Crédits : 165106/Pixabay)

    L’île de Saunders a été achetée par la famille Pole-Evans en 1987, mais elle est exploitée depuis 1948. L’île fonctionne principalement comme une ferme d’élevage de moutons et en possède 6 000. L’île est ouverte aux touristes du 15 septembre au 30 avril. Ces dates coïncident avec les périodes où la faune et la flore visitent Saunders. Un bateau arrive, « il passe toutes les six semaines, et vient récupérer la laine récoltée. »

    L’Île de Saunders : une terre d’élevage

    Louise me laisse quelques instants. « Je m’imprègne de cette ambiance complètement différente. Ici le ton n’est pas à la conservation, mais à l’agriculture, bien que les propriétaires y soient sensibles. » Louise revient chargée d’une bouteille de gaz et d’une carte d’accès à la WIFI. Ce qui permettra à Flavien de se connecter au bâtiment de la Neck, à 1 km de son futur bivouac. Le tarif est de 10 £ les 100 min, un prix qui effraierait la génération Z en France.

    Dans la bâtisse près duquel je patiente Louise, une personne guettait le « taxi », un anglophone d’une cinquantaine d’années. « Je ne comprends pas tout ce qu’il me raconte, il parle vite, mais une chose est sûre, il connaît Poitiers. Alleluia ! Le Poitou est connu jusqu’à l’autre bout du monde. »

    Durant les quarante minutes de trajet qui nous attendent, nous devrons, ouvrir et fermer la multitude de barrières qui clôturent les différents troupeaux de moutons.

    Après 16 km de montagnes russes « nous arrivons entiers, mais secoués » au Neck, les chambres d’hôtes. Louise montre où se servir en eau potable et où capter l’Internet. Le trio reprend le 4X4, pour que Louise pointe le Swiss Hôtel. « C’est ce fameux rocher qui va me protéger du vent durant mes prochaines nuits de bivouac », explique Flavien C’est d’ailleurs à partir de cet endroit que le gentleman anglais continuera seul son chemin vers Elephant Point.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Louise s’en va. Flavien la remercie et la salue. Puis les priorités s’affichent. Il est 12 h 30 quand il commence à monter sa tente. Puis s’empresse de manger pour descendre observer la ribambelle de manchots dispersés sur la plage. Une après-midi entière avec son appareil photo en main. « Manchots royaux, papous, de Magellan, sauteurs, impériaux». Le soir venu, il est temps de donner des nouvelles à tout le monde via le WiFi.

    Bercé par les vocalises des manchots

    Cela fait plus d’une semaine qu’il n’a pas établi de connexion avec le monde digital. « Voilà neuf jours que je n’ai pas activé Internet ! C’est la dégringolade de mails… je n’ai répondu qu’aux plus urgents. J’avais préparé une réponse automatique pour prévenir de mon absence. » Le SAS de retour à la société, Flavien profite de cette cabane pour faire le plein d’eau et entamer le kilomètre qui le sépare du Swiss Hôtel en quelques minutes, le ventre criant famine. « Il fait faim », s’écrit-il. La soirée, entrecoupée d’averses et d’éclaircies laisse place aux arcs-en-ciel.

    « Ma tente est entourée de terriers de manchots de Magellan. Quel émerveillement ! J’ai le temps de les observer pendant que je cuisine la tente ouverte. Petit détail, c’est le soir qu’ils poussent le plus de vocalises, mais ce n’est pas aujourd’hui que ça m’empêchera de dormir », confie l’aventurier.

    Les manchots de Magellan n’ont à priori pas été dérangés par les potentiels ronflements de Flavien, ni Flavien par leurs vocalises. Car la nuit s’est prolongée un plus plus qu’à l’habitude. « Je profite du soleil matinal pour me réchauffer et me concocter des flocons d’avoine avec du chocolat fondu… »

    Il part plein Nord-Ouest en direction d’Elephant Point. « Je suis censé y découvrir plein d’éléphants de mer, que je n’ai pas vus depuis Amsterdam. » Au rendez-vous sont présents une centaine à vue de nez, remarque-t-il, mais que des femelles et des immatures, pas un seul mâle reproducteur. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Sur la lancée, Flavien s’attaque au sommet de l’Île, le Mount Harston avec ses 430 m (434 pour être précis). Au début de l’ascension, la marche s’effectue au sein de prairies défoncées par les moutons, puis chemin faisant, dans des milieux mieux préservés. Plus il grimpe, plus le vent souffle. « Là-haut, le vent est assourdissant et il fait pas chaud », grelotte-t-il. Pour le motiver, rien de tel que de découvrir des plantes qui lui sont inconnues : Viola tridentata, Lycopodium albofii, Cardamine glacialis, Lobelia pratiana, Chevreulia lycopodioides, Hydrocotyle chamaemorus. Satisfait, il redescend vers la cabane pour récupérer de l’eau avant de rallier sa tente « qui heureusement, n’a pas bougé. Je n’étais pas serein avec le vent qui règne sur cette île. Ce soir la pluie se fera entendre sur la toile de ma tente, quel plaisir d’être dessous ! » À suivre…

  • De Lavausseau à la pizza de chez Zizzi (1/46)

    De Lavausseau à la pizza de chez Zizzi (1/46)

    Un problème technique survenu sur avion à destination des Malouines décalait le départ de Flavien de plusieurs jours. Prévue pour commencer le 14 novembre 2023, son aventure australe débute officiellement le 21. Bizarrerie et détail important, aucune liaison commerciale ne relie les Falklands au départ de l’Europe. Au vu du nombre de touristes chaque année, moins de 3 000, aucune compagnie ne souhaite s’y hasarder. Seul un aéronef militaire effectue ce voyage : direction la base de la Royal Air Force de Brize Norton !

    La citée des tanneurs s’éveillent doucement, les oiseaux enchantent le ciel lorsque Flavien quitte la maison familiale à 9 h 15, le 21 novembre 2023. Comme Gérard d’Aboville traversait le pacifique nord à la rame, Flavien commence un périple digne des romans d’aventures. L’avion décolle le 22 novembre à 23 h 35, soit dans 38 heures et 20 minutes. « Autant vous dire que je croise les doigts pour qu’il soit au rendez-vous ! »

    30 min de voiture, 5 h de train, 8 gares, 40 min de métro…

    Premier objectif, rallier la gare de Poitiers. Près d’une demi-heure de voiture, avec la nouvelle limitation à 30 km/h dans l’agglomération, pour s’installer dans le TGV. Le stress monte. Pour se détendre, au moins en apparence il écoute des podcasts ; ceux des humoristes Alexis le Rossignol et Aymeric Lompret sur France Inter.

    En moins de temps qu’il ne faut, il pose un pied sur le quai en garde de Montparnasse. Il suit le courant formé par les voyageurs. Direction la ligne n° 4 du Métro parisien en direction de la « Porte de Clignancourt » pour s’arrêter à la station « Gare du Nord ».

    À peine plus de quinze minutes se sont écoulées, puis l’air frais lui fouette le visage à la sortie du métro. Puis quelques mètres pour passer sous la façade gigantesque flanquée de ses six colonnes qui gardent l’entrée de la gare. Un coup d’œil à l’horloge pour une synchronisation des montres avant de déjeuner. Une fois repue, un nouveau train pour se rendre dans la « Capitale des Flandres ».

    « Il aura été plus confortable, en partie en raison de la place pour mes jambes, qui je l’espère ne fera pas défaut pour les 18 h d’avion qui m’attendent. » (Crédits : 12019/Pixabay)

    Pour rallier la gare de l’Europe, celle des Eurostar, il chemine quelques minutes, avale les 550 mètres et contemple la belle Lille. « Ces quelques minutes de marche m’auront permis de m’imprégner de l’ambiance de cette ville, une des rares métropoles que je n’avais pas encore visitée en France. »

    En route pour le Royaume-Uni

    Se dirigeant vers le hall numéro 4, dédié à l’enregistrement, un bureau de change se découvre. « C’est l’occasion d’échanger 1 004 € contre 720 £, qui me seront très utiles pour la suite. Aujourd’hui le taux est de 0,87, mais Western Union prend une marge de 6 %… ce qui est loin d’être négligeable sur de telle somme », remarque-t-il. L’opportunité de souffler lui est, à nouveau donnée quelques instants plus tard, au passage des douanes.

    Depuis la sortie de l’Europe du Royaume de Sa Majesté Charles III, les contrôles aux frontières sont désormais drastiques dans le Commonwealth. Si la douane française semble être une formalité, ce n’est pas le cas côté britannique. « Depuis sa sortie de l’Europe, ce qui n’était pas encore le cas lors de ma dernière venue outre-Manche, les contrôles ne se limitent plus à la vérification de la carte d’identité. »

    C’est un véritable interrogatoire, il ne manque que la lampe comme au cinéma.

    « Je dois montrer mon passeport, mes titres de transport, y compris ceux me permettant de descendre aux Malouines et d’en partir ». Il faut comprendre que les îles Malouines sont sous juridiction britannique. (Crédits : kirill_makes_pics/Pixabay)

    Ce qu’ils veulent vérifier ? « Que je ne reste pas plus de 3 mois, auquel cas il me faudrait un VISA. C’est donc là que je me suis dit que j’avais bien fait de réserver mon départ des Malouines pour l’Argentine. » Il reconnaît avoir longtemps hésité à prendre cet avion-retour, car il aurait tant aimé pouvoir rallier le continent sud-américain par voie maritime. « On en reparlera », sourit-il. Les douanes passées, il faut emprunter les portiques de sécurité comme dans les aéroports pour rejoindre l’Eurostar direction Londres.

    Retour en adolescence, le temps d’un tunnel

    Plus d’une décennie s’est écoulée depuis son dernier déplacement dans le tube creusé sous la mer. « Je n’étais pas passé dans le tunnel de la Manche depuis un voyage d’école au collège, on se rendait à Cardiff à l’époque. La sensation d’être sous plusieurs dizaines de mètres d’eau est toujours aussi étonnante, et maintenant on arrive même à capter le WiFi en plein milieu du tunnel. Incroyable la technologie ! »

    Le botaniste est attentif à chaque détail. De nombreux voyageurs de confessions juives sont à bord note-t-il. « Existe-t-il une grande communauté juive à Londres ou est-ce le fruit du hasard ? » De questionnement en étonnement, il continue son épopée. Le terminus est annoncé, enfin Londres.

    L’émerveillement prend place à la découverte de la gare Saint Pancras, comme de l’énorme et magnifique horloge. Le flegme britannique le quitte lorsqu’il voit le tarif d’un titre de transport : 6,4 £ (€). « Au vu du prix du ticket de métro, j’aurais peut-être dû faire l’heure qui m’en séparait à pied, mais les 30 kg que je trimbale depuis ce matin m’en ont dissuadé. » (Crédits : NicoCallens/Pixabay)

    Les Français sont reconnus pour râler, si si, je vous assure ! Surtout avec les grèves a répétition de la part des employés de la SNCF (sûrement à juste titre), sauf que… « Pas de SNCF ici, c’est la GWR qui gère cette partie du réseau anglais. En tant que français on s’attend à croire qu’il n’y a pas pire que la SNCF. Eh bien ! Détrompez-vous. » Il faut noter que nous râlons pour chaque retard, mais nous ne remarquons jamais lorsque la majorité arrive à l’heure annoncée. La course contre le temps ne se gagne pas, même à l’heure de pointe. Plus qu’un dernier train pour rallier Oxford.

    Une pizza de chez Zizzi… et au dodo

    Les gens viennent de s’agglutiner dès l’annonce, sur le quai de départ. « À peine affiché, la foule s’amasse en sa direction. Je ne comprends pas, les Anglais sont si pressés que ça ? » Arrivé dans un wagon, où il restait des places, j’en ressors aussitôt. Je ne trouve pas celui qui est noté sur mon billet. Je bafouille mes premiers mots d’anglais à une contrôleuse. Quand elle me dit que c’est un train avec peu de wagons et qu’il faut repérer la première place venue pour s’y asseoir.

    Je comprends l’empressement des Anglais et pense presque à haute voix : « si j’avais su… » Mais c’est un peu tard, chaque siège a trouvé son locataire, il me faut maintenant rester debout jusqu’à Oxford. Je n’ai jamais vu un train aussi bondé, en fait « la SNCF, c’est le luxe ! »

    Après une heure et 90 km dans le bocage anglais, la huitième et dernière gare de la journée se dévoile. Habitué à se servir des smartphones pour tout ou presque, il doit faire sans, car pas de réseau internet.

    « Je dois dénicher l’auberge de jeunesse que j’avais repérée la veille. Celle-ci n’est qu’à quelques hectomètres de la gare, ça n’aura pas été très compliqué », se réjouit-il. Une bagatelle après un tel périple. (Crédits : yaele/Pixabay)

    « Pour 35 £ la nuit je partagerais une chambre de six avec deux autres personnes. » Le premier est un citoyen anglais, le second est de Riad, en Arabie Saoudite, c’est la première fois qu’il vient en Europe ! « Ce soir, je mangerai dans une pizzeria de l’enseigne Zizzi. Il y a quelques années de ça, cette enseigne au nom provocateur pour un français nous avait marqués. Elle était revenue dans des conversations à plusieurs reprises. » C’est un clin d’œil à des amis avec qui j’étais venu en Angleterre, murmure Flavien. Dernière aventure, rejoindre les bras de Morphée. « Après cette journée chargée, je croise les doigts pour que je sois dans l’avion demain. C’est un avion militaire, les civils ne sont pas prioritaires. Espérons qu’ils fassent une exception pour un Poitevin ! » À suivre…

  • Heureux qui comme Flavien Saboureau fait un beau voyage

    Heureux qui comme Flavien Saboureau fait un beau voyage

    Il existe des périples qui ne vous laissent pas indifférent. Celui qu’a effectué Flavien Saboureau sur l’île Amsterdam en est un. Il a séjourné dix-huit mois sur un rocher de 54 km2. Un an et demi aux confins de la Terre, à vivre en cercle restreint, avec une discipline et un respect de l’environnement de chaque instant. Pour autant depuis son retour à Lavausseau, il rongeait son frein. Cela fera un mois et demi, lorsque tout un chacun célébrera le passage à 2024 que Flavien est parti en direction des Malouines et de la Terre de Feu.

    Tel le marin navigue sur les mers et océans, Flavien est passionné par la flore et la faune, botaniste et photographe. Il n’est pas revenu totalement indemne de son voyage. « En effet, les terres australes aux ambiances de bout du monde difficilement descriptibles semblent jouer une attraction sur moi », affirme-t-il. Repartir est le sentiment qui l’habite depuis son retour en terre lavaucéenne. Partir oui ! Mais où ?

    Les îles subantarctiques de Nouvelle-Zélande ou la Terre de Feu ?

    Il tire de son expérience des TAAF, de ne pas avoir à subir un hivernage pour son voyage prochain. Selon ses différents critères, deux choix s’offrent à lui. Le premier qui se propose : les îles subantarctiques de Nouvelle-Zélande (NZSAI). Elles se composent de cinq archipels : les îles Snares (Tini Heke en Maori), Bounty, Antipodes, Auckland (Motu Maha) et Campbell (Motu Ihupuku). Le second : les îles Malouines, la Terre de Feu et ses légendes. Comme le marin est à la recherche du Cap Horn, sa décision le porte finalement vers les Malouines et la Terre de Feu.

    La Calceolaria fothergilii est endémique des Malouines. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « J’ai choisi ces destinations pour leur richesse faunistique et floristique, mais aussi, car c’est les plus accessibles des îles subantarctiques, bien qu’il ne soit pas si simple de se rendre aux Malouines », explique-t-il. La génération Z ne connaît pas Ushuaïa, le magazine de l’extrême, mais plus facilement celle de Ushuaïa Nature. Pourtant, la ville d’Ushuaïa fait rêver. « Quel voyageur n’a jamais rêvé de rallier la Patagonie et certaines villes emblématiques comme Ushuaïa ? »

    Des projets plein la tête

    Il lui aura fallu moins d’une année pour se décider à repartir sur ces territoires du bout du monde. « Déjà en août, mes billets pour les Malouines et la Terre de Feu étaient réservés. » Malgré ce choix les îles subantarctiques de Nouvelle-Zélande restent dans un coin de sa tête. « Il ne serait pas étonnant que je me décide à y aller dans les années qui viennent », si les conditions le permettent.

    Flavien à un truc qui lui trotte dans la tête. « Être le premier botaniste à avoir rallié et foulé tous ces cailloux et pouvoir en faire un ouvrage richement illustré », songe-t-il. Les pieds sur terre, il se prend à rêver. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Sur les différents cailloux à explorer, celui qui l’attire le plus est Gough Island, dans l’atlantique sud. Connue sous le nom de Gonçalo Álvares, elle est située sur les quarantièmes rugissants. Mais impossible d’y aller sans y passer un hivernage d’un an souffle-t-il à demi-mots. « Qui a dit que je ne serais pas prêt à retenter cette longue aventure loin du Poitou ? Les postes ouvrent en avril 2024… Pour le moment il me faut profiter du temps au pays des Magellan et autres Darwin, demain est un autre jour. » À suivre…

  • Arrivé à bon port (dernière partie)

    Arrivé à bon port (dernière partie)

    Le 234e jour de l’année, dimanche 22 août 2021 « je soulève le rideau, le soleil levant dévoile la base de Port-aux-Français, la petite capitale des TAAF ». C’est aussi le nycthémère où Flavien, frustré de n’avoir pu se rendre sur Crozet quelque temps auparavant, a la chance de pouvoir descendre sur terre. Donc, après le petit déjeuner, « je m’habille chaudement, puis je me rends à l’entrée de la DZ où j’attends mon nom, avant de monter dans l’hélicoptère vers 9 h 15. »

    La France située au sein de l’hémisphère nord s’accroche aux soubresauts d’un été moribond, aux dernières chaleurs, aux ultimes barbecues, avec en point de mire, la rentrée des classes. Les journées raccourcissent de pis en pis, l’automne pointe petit à petit son nez. Le 22 septembre 2021 (à 21 h 21), il s’affiche au calendrier, fier comme Artaban, annonçant prématurément l’hiver. Dans l’archipel des îles Kerguelen, la saison défavorable court de juin à octobre. Ainsi, la base de Port-aux-Français s’est couverte d’un joli manteau blanc, « actuellement il fait 1 °C dans l’air, quant à l’eau seulement 3 °C, avec un vent qui souffle autour de 20 à 30 nœuds ».

    Le chaland l’ « Aventure II » est indispensable au bon déroulement du déchargement. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Privilège de photographe, ses quatre collègues lui ont cédé la place à l’avant afin d’immortaliser l’instant fugace du transport. Il faut dire que la distance entre le départ du Marion Dufresne et l’arrivée sur camp s’effectue en trente petites secondes. « Le trajet reste bref, mais à peine le temps de redonner notre gilet de sauvetage que le DisKer et les agents de la Resnat nous accueillent. » Puis le chef de district de Kerguelen (DisKer) entame son discours de bienvenue au foyer de la base, à Totoch. Le verre et les cookies attendent patiemment la fin de l’allocution, tandis que les murs affichent, à qui veut bien les voir, les mémoires des précédentes missions. Une toute petite demi-heure suffit pour que les agents de la Réserve naturelle (ResNat) « nous prennent en charge et nous emmènent dans leur bâtiment » accompagné de Franck, le directeur, Clément le gérant et Antoine responsable de la biosécurité (procédure de décontamination visant à limiter l’introduction d’espèces allochtones invasives). « Jusqu’à midi, ils nous exposeront les différentes problématiques qu’ils ont et comment ils ont pu y répondre au cours de leur hivernage. »

    La portière tiré par un navire est pour ainsi dire un radeau. Pour autant, il est plus élaboré que celui que tout un chacun pourrait imaginer. (Crédits : Flavien Saboureau)

    La pause repas finit « nous aidons au débarquement des vivres ». Le ballet des chalands enclenche la musique. Ces bateaux à fond plat emportent les conteneurs à portée de grue. Elle porte la précieuse cargaison avec délicatesse aux pieds du « manitou » pour les derniers mètres. L’aéronef, tel un métronome, marque la cadence, effectuant des rotations, encore et toujours, avec d’autres provisions. « Il y en a des tonnes », s’esclaffe Flavien. Ainsi, la trentaine de paires de mains n’est pas de trop pour convoyer patates, pommes, fromages, litres de lait, surgelés, carottes, kiwis, oranges… aux lieux de conservations que composent réfrigérateur et congélateurs. La base de Port-aux-Français bouillonne de vie.

    Comme dans un rêve

    En très peu de temps, toutes les victuailles sont rangées. Deux agents de la réserve, dont l’ornithologue, organisent une excursion, en direction de la villégiature des manchots papous et éléphants de mer. « Nathalie, botaniste me montre quelques plantes, Ranunculus biternatus, Ranunculus pseudotruliifolius, et Crassula moschata. En avançant, nous passons devant la statue de notre dame du vent, qui symbolise l’endroit de la base où il souffle le plus, et il faut dire que l’emplacement est bien choisit », claque-t-il.

    Le canard d’Eaton (Anas eatoni) fréquente les zones humides qui bordent lacs et cours d’eau des archipels de Crozet et de Kerguelen. Ce Canard est strictement terrestre et ne va pas en mer, contrairement aux autres oiseaux des terres australes françaises. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les souhaits se réalisent au fur et à mesure. Près d’une plage où des amas d’algues se sont échoués, des milieux humides, bien en retraits, sont peuplés du fameux canard d’Eaton. « Cet oiseau que je voulais absolument voir est endémique de Crozet et de Kerguelen. Sur des récifs à quelques dizaines de mètres, un manchot papou, seul, se laisse photographier quelques secondes avant de plonger. Juste à côté, une otarie de Kerguelen, qui se confond dans les rochers, prend la pause », s’émerveille Flavien. La troupe continu son chemin longeant le littoral, quand viennent à se contempler Juncus scheuchzerioides, Deschampsia antartica et la fameuse Leptinella plumosa.

    Éléphant de mer du sud (Mirounga leonina) peut plonger jusqu’à 1 000 mètres de profondeur, et rester en apnée, pendant 20 minutes (il ne possède pas de branchies). Le record du monde recensé parle même d’une plongée de 1998 mètres et d’une durée d’immersion de deux heures. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Puis une rencontre plus que surprenante pour tout un chacun : « un renne se montre, malheureusement j’ai envie de dire. Cette espèce, introduite il y a des décennies, cause de nombreux dégâts sur les milieux humides et les fell-field (désert pierreux), explique l’aventurier. Juste avant de faire demi-tour, un pacha de plus d’une tonne, se repose sur un lit d’algue, à ses côtés deux femelles. » Tels des paparazzis, les visiteurs d’un jour campent de longues minutes à immortaliser l’instant. A travers son caillou, il observe, fige Callitriche antarctica et de tout petits pieds de Pringlea antiscorbutica, le botaniste est heureux. Cette dernière, emblématique de l’archipel, coincé entre deux grillages, a pu échappée aux lapins introduits également par l’homme. Tradition de la marine, sur les navires, personne ne parle de « lapin », mais de bête à longues oreilles (BLO). « À peine rentré à la base, l’hélicoptère nous accueille pour nous ramener sur le Marion. Une journée comme on en voit que dans les documentaires télévisés, un rêve. »

    Après l’euphorie, la mélancolie

    Du 23 au 26 août 2021, les quantièmes lui semblent monotones. Au mouillage dans le golfe du Morbihan, juste en face de la base de Port-aux-Français. La semaine débute par une rencontre fugace entre Flavien et un dauphin de Commerson, dont « seuls 97 individus sont connus ». En vain, il cherchera à le revoir…

    En fin d’après-midi, le mauvais temps s’annonçant pour la nuit, le chaland, l’« Aventure II » (après avoir œuvré aux différents déchargements) navigue deux heures et demie pour se réfugier dans une zone plus calme du golfe du Morbihan, le bras Jules Laboureur. Opération effectuée lorsque des vents de directions sud-ouest soufflent à plus de 35 nœuds (env 65 km/h), mais aussi quand ils proviennent de tous secteurs supérieurs à 50 nœuds (92 km/h).

    Comme précédemment à Crozet, le Marion Dufresne approvisionne en carburant Port-aux-Français. Avec la « manche » 280 m³ sont livrés le premier jour et 320 m 3 le second. Capitale des terres australes, elle sert aussi de station de ravitaillement aux bateaux de pêche qui travaillent dans le coin, un des revenus financiers des TAAF. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les prévisions météorologiques se réalisent, le mardi 24 août 2021 la tempête présente toute la journée, avec des bourrasques constantes de l’ordre de 50 nœuds. Durant la nuit, le baromètre « enregistre la plus basse pression mesurée depuis mon départ », 965 hectopascals. Durant toute la journée, ou presque, le bateau navigue en décrivant un hippodrome dans le golfe du Morbihan. « Nous sommes si proches de certaines îles situées à l’ouest du golfe… j’apprécie la chance d’être ici, pourtant il n’y a rien à faire, ce besoin incontrôlable de descendre à terre renforce de sentiment de frustration qui m’est impossible de gérer… » Le départ est annoncé. La neige est réapparue en milieu de matinée lorsque Flavien dévorait les dernières pages du livre sur les explorations botaniques.

    Le livre de chevet de Flavien durant le périple sur les mers. « Ils ont prospecté la nature, l’ont étudiée pendant soixante ans. Ces deux chercheurs ont observé des plantes exotiques, des oiseaux, des animaux survivants, dont beaucoup sont aujourd’hui menacés de disparition ; parfois des espèces dangereuses. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Ce jeudi 26 août, les températures chutent, avec un 0 °C dans l’air et une eau à seulement 2,9 °C. Le début d’après-midi coïncide avec l’intervention de Marie-Julie, psychologue des TAAF. elle a présenté de manière préventive les différents risques de vie sur base. Comme dans tous films, les occupants du bateau en partance, agitent les bras en guise d’au revoir, ici aux hivernants laissés sur Port-aux-Français, dont Pauline, l’autre VSC. « Le vent souffle fort, il fait bien froid ce soir. En traversant le golfe du Morbihan, je regarde les paysages dans le coucher de soleil. Puis notre sortie s’effectue par la passe royale, où des nuées de prions, composés de millions d’individus nous attendent, conte Flavien impressionné. Je comprends mieux pourquoi Kerguelen et Crozet sont les territoires où l’on retrouve le plus de biomasses au km2 dans le monde… »

    À quelques encablures d’Amsterdam

    Ce vendredi 27 août 2021 débute par une formation théorique sur la sécurité et la médecine distillée par la docteure. Ensuite, Flavien enchaîne par la routinière « biosécurité » primordiale pour la descente sur Amsterdam qui s’annonce (enfin) dimanche matin. La mise en application donne différents exercices similaires à la prévention et secours civique de niveau 1 (PSC1), avec l’apprentissage des gestes de premiers secours. Ils permettent d’augmenter sensiblement les chances de sauver des vies et de rendre plus efficace l’intervention des secours. Pour plus de renseignements, il suffit de contacter l’union départementale ou régionale de sapeurs-pompiers, le SDIS. Les associations agréées de sécurité civile (AASC) proche de chez-vous, comme la Protection civile, la Croix-Rouge et bien d’autres encore. Juste avant de se restaurer, il écrit quatre nouvelles cartes postales du bout du monde.

    Les calamars volants (Todarodes Pacificus) projettent un puissant jet d’eau qui les propulse hors de l’eau. Ils peuvent rester 3 secondes hors de l’eau, pour retomber 30 mètres plus loin à une vitesse de 11, 2 mètres par seconde, hors de portée de leurs prédateurs marins. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « L’après-midi, je profite du redoux qui arrive avec notre remontée vers le nord, pour photographier quelques albatros à tête grise ». Un repas sous signe d’une célébration se déroule dans une pièce à part « où, l’on partagera des bouteilles de rouge payées par Alain, dont c’est l’anniversaire. » Alors que les dernières bouchées parviennent tout juste dans l’estomac de chacun, le capitaine du Marion Dufresne, M Eyssautier, offrira à tous un verre de punch, entrecoupé deux parties de baby-foot. Flavien clôture la soirée studieusement. Il amorce un diaporama sur la faune et la flore rencontrée depuis le commencement de cette traversée, qu’il finira le lendemain matin, et enverra aux membres de l’aventure.

    Le poisson volant (Exocoetus volitans ou exocet commun) est une espèce de poissons des mers chaudes de la famille des Exocoetidae. Les 70 espèces sont regroupées dans sept à neuf genres. Exocoetidae vient du grec exo pour « dehors » et koite pour « creux ». Le missile Exocet est un missile guidé nommé en référence à ce poisson. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Tous les préparatifs pour le débarquement doivent être terminés dimanche. Une journée faste qui débute par « une ultime machine » à laver le linge avant d’arriver sur Amsterdam, car « il faut au maximum économiser l’eau sur l’île ». Puis, Flavien range sa chambre, apprête ses valises. Une formation est dispensée sur le plan de gestion de la réserve naturelle. « Après avoir photographié mes derniers oiseaux à bord du Marion je vais payer mes dettes à la poste du bateau et au bar. » Une fois le linge sec et rangé, il descend ses grosses valises dans les cales, afin d’être acheminées lundi 30 août 2021 par héliportage. L’ultime intervention est diligentée par la responsable de la direction des pêches et des questions maritimes (DPQM), sur les quotas et techniques autorisées sur Amsterdam et sa fameuse langouste.

    Premiers pas sur Amsterdam

    Des phrases d’aventurier sont restées célèbres à travers les siècles, l’une d’elles était prononcée le 21 juillet 1969, à 2 h 56 : « C’est un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité ». Neil Armstrong avait posé son pied gauche sur notre satellite, la Lune. Un autre plus proche des Français, reconnaissable à son bonnet rouge, Jacques-Yves Cousteau. « J’ai trouvé ma lune dans les profondeurs de la mer. »

    Tout au long des mois que Flavien passera sur Amsterdam, il effectuera des missions hors de la base. Comme il procéda avec ses deux collègues, Colombe et Clément, qui s’occupent de la régulation des mammifères introduits et de l’ornithologie pour la réserve. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Quel sentiment ressent une telle personne qui part effectuer une exploration d’un lieu peu ordinaire ? C’est la question posée à Flavien Saboureau : « J’avais l’impression d’être à l’intérieur d’un documentaire, tout était nouveau. J’en apprenais tous les jours, aussi bien sur l’extérieur qui m’entoure, que sur moi. Un rêve éveillé pendant lequel j’avais le temps de profiter et de prendre du recul. L’arrivée sur l’île aura été l’occasion de relâcher toute la pression accumulée depuis janvier et des multiples formalités pour parvenir jusqu’ici. Il m’aura fallu de nombreux jours pour réussir à prendre mes marques, et ne pas être trop perdu dans cet univers où peu de choses sont ordinaires. »

  • De la base Alfred Faure, cap sur Port-aux-Français (2de partie)

    De la base Alfred Faure, cap sur Port-aux-Français (2de partie)

    Aujourd’hui, est le grand moment, comme prévu le bateau arriva de bonne heure et mit l’ancre dans la baie du marin, face à l’île de la Possession. Les yeux s’ouvrent difficilement, puisque la nuit fut courte. La tocante laissa passer une demi-heure après sept heures quand Flavien Saboureau monta sur le pont pour immortaliser l’instant. « Dans notre malheur nous avons de la chance, car il fait beau, ce qui est très rare à Crozet, là où il pleut 300 jours par an », souffla-t-il. La mer est plus calme, le vent est tombé, ce qui est de bon augure pour le pilote d’hélicoptère.

    À huit heures pétantes, ce 17 août 2021 les premiers hivernants que sont les militaires, cuisiniers… pour l’île de Crozet quittent le bateau. Ils vont y passer de huit à douze mois. Tandis que les photographes immortalisent sur pellicule (numérique) la base scientifique Alfred Faure et les premiers manchots royaux, l’aéronef commence les premiers « slings ». Ce mot inconnu pour la plupart est le transport sous élingue qui permet de déplacer des charges lourdes et de les déposer sans avoir à poser la machine. L’OPEA est sur le pont. Ce dernier est responsable des opérations extérieures australes, il est le chef d’expédition et le coordinateur durant la rotation du Marion Dufresne.

    Le brassage de charges lourdes lorsque les conditions de débarquement sont impossibles, ou largement facilités par les hélicoptères, se nomment dans le jargon des Slings. L’exemple est issu du 1er régiment d’hélicoptères de combat de Phalsbourg. (Crédits : Caporal Sébastien)

    Ainsi à l’aide du filin il récupère les frets, sous forme de caisses ou de filets, déposés sur la plateforme par les membres d’équipage. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’aéronef est déjà de retour, dès lors il fera plus de vingt trajets. « J’ai mangé avec le responsable de la logistique, à qui j’ai demandé si Pauline et moi pouvions descendre… ». Malheureusement, les deux services civiques resteront à bord. Après le déjeuner, les rotations perdurent, mais cette fois de l’île au bateau. Les malles des partants et cinq mois de déchets, se déposent au fur et à mesure sur le pont.

    L’aventurier bloqué sur le Marion Dufresne, continu de fixer sur pellicule la faune. « Je devine au loin les énormes albatros hurleurs sur leur nid, les manchots papou, les chionis et la fameuse manchotière, pour laquelle nous voulions tant descendre », soupire-t-il. Sur la terre se subodorèrent des milliers de jeunes manchots non sevrés et quelques parents, la colonie est estimée à plus de 10 000 couples. « Le Cormoran de Crozet ne se laisse pas facilement photographier », assure Flavien tandis que, soumis aux aléas de la météorologie, l’OPEA décide de faire partir le concasseur en fin d’après-midi. L’équipage s’attelle donc à l’extirper des cales à l’aide de la grue et le pose sur la portière, « une sorte de radeau pneumatique sur lequel sont installés des bastaings, à l’allure très rustique ». Une chaloupe à bâbord descend pour tirer la portière jusqu’à la cale… Un hors-bord pneumatique (workboat) est là pour coordonner et assurer la sécurité en mer. Ils achèveront l’intervention en récupérant un conteneur rempli de déchets métalliques de nuit… Les opérations de déchargement, de remise en cale et de remise en place des chaloupes se finiront à 20 h sous les projecteurs.

    Tributaire de la météorologie

    « Aujourd’hui, nous savons, compte tenu de la météo, que les opérations ne devraient pas recommencer avant 8 h 30 alors pas de précipitations… », s’amuse Flavien de ce jeu de mots. En montant sur la passerelle, il constate que le bateau a fait l’hippodrome en mer durant la nuit, dû aux rafales de vents mesurés à 61 nœuds. Cette manœuvre consiste à naviguer en ovale au large des côtes. Afin de ne pas avoir la houle claquant régulièrement la coque. « Malgré ça, quand il tournait et que l’on prenait les vagues de côté le mobilier de la chambre ne pouvait s’empêcher de nous réveiller… » Ce matin du mercredi 18 août 2021, le botaniste trie quelques photos, prend contact avec la civilisation après une semaine coupée du monde. L’après-midi, une dépression mesurée à 990 hPa secoue le Marion Dufresne, exhibant ainsi le record du voyage avec 71 nœuds soit près de 140 km/h en rafale. « Nous avons dû nous éloigner des côtes, sans apercevoir l’archipel de Crozet de la journée. » Le retard s’accumule et affiche désormais deux jours.

    Le manchot papou (Pygoscelis papua) a pour prédateurs l’orque et le phoque léopard. Les œufs et les poussins sont quant à eux un mets de choix pour le skua ou grand labbe. Cet oiseau établit souvent son nid parmi les colonies de manchots papous qui sont pour lui une source de nourriture toute trouvée. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les opérations débutent tôt ce jeudi matin. Les rotations s’enchaînent, tandis que la vedette et le workboat travaillent à la mise en place de l’impressionnante manche à gazole. La canalisation semi-rigide est tirée par la vedette. Des bouées sont disposées sur sa longueur, espacées d’une dizaine de mètres, pour assurer sa flottabilité. Déployée sur huit cents mètres environ, ce jusqu’à la côte, elle parcourt un nouvel hectomètre pour parvenir à destination, des cuves de plus de 50 m3. Elles permettent à la base d’être autonome pendant vingt-quatre mois. Le ravitaillement arrive à pont nommé, ils ne leur restaient que cinq mois de réserve. Après avoir injecté de l’air par une pression de dix bars, le gazole est en cours d’acheminement. Le débit habituel est de 50 m3/h, mais la longueur de la manche est telle cette année (dû aux conditions) que seuls 35 m3 sont envoyés la première heure. Au total, plus de 160 m3 auront était déposé à Crozet, de quoi tenir une année. Durant ce laps de temps, l’hélicoptère rapporte les cargaisons vidées de leurs contenus.

    Un trou dans la manche

    Peu après 14 h 30, tandis que la vedette achève sa dernière rotation, un problème survient. La manche à gazole dérive et passe en dessous du Marion Dufresne, « c’est la panique à bord, le pompage est instantanément arrêté ». Durant près de trois heures, les marins œuvrent à dégager la manche du gouvernail ou de l’hélice… avant de réussir. En la remontant, ils s’aperçoivent que de toutes petites nappes de gazole se sont formées à la surface. Elle est littéralement coupée, seule l’armature en acier du tuyau l’empêche de se scinder en deux. Jusqu’à l’angélus tout l’équipage, commandant y compris est à pied d’œuvre. Après avoir étalé des copeaux sur le pont pour éponger le combustible, un manchon est positionné pour réparer la canalisation, il faut encore ravitailler Kerguelen et Amsterdam. Cette dernière ne possède plus qu’un trimestre d’autonomie. Par « chance », le carburant envoyé est du gasoil et non du mazout, l’impact sur l’environnement est alors bien moindre. En effet, il forme une fine couche à la surface avant de s’évaporer.

    Dans ce lieu de stockage du fret, le Marion Dufresne permet aux différents membres du personnel des bases des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) de vivre. Lorsqu’il est vide, jour au badminton serait possible (Crédits : Flavien Saboureau)

    Avant que cet événement ne rebatte les cartes de cette journée, « Antoine, Pauline et moi sommes descendus dans les cales faire le protocole de biosécurité ». Vingt-cinq pièges à rongeurs ont été déposés dans les cales, dans l’hypothèse que rats comme souris seraient parvenues à rentrer à bord par le fret, pour éviter d’en amener de nouveaux sur les îles. « Affublés de nos casques et gilets jaune nous avons inspectés si le biocide à l’intérieur des boites avait été grignoté. Fort heureusement, aucun ne l’a été ». Le produit, sous forme de cube, est un anticoagulant qui avec un saignement provoque leur mort. Ce protocole a permis aux VSC (volontaire de service civique) de visiter des endroits où ils ne se rendent que rarement. « Dans les énormes cales à la proue les hauteurs sous plafond sont énormes, pratiquement comparables au volume d’un gymnase. Un terrain de badminton a même été dessiné au sol. Il est praticable lorsque le fret est descendu », observe Flavien.

    Cap sur les îles Kerguelen

    Les températures moyennes sont de 2 °C dans l’air et 4 °C dans l’eau, attisées par des vents de près de 40 km/h (20 nœuds), amenant la sensation d’être en dessous de 0 °C. Il est aux environs de 21 h lorsqu’« après le repas, avec Pauline, nous monterons à la passerelle, dans le noir le plus total, pour assister au passage devant l’île de l’Est. » L’équipage règle la luminosité des différents écrans au minimum, ce pour permettre à l’œil de voir, même de nuit, le danger. « À ce moment, l’île, plongée dans une nuit claire, a un côté mystique. Très escarpée, cette terre qui n’a pas été foulée par l’homme depuis plus de 35 ans, invite à la contemplation, poétise-t-il. Nous passerons, une demi-heure seuls à la passerelle à la regarder sans dire un mot ou presque. » Cette île fait partie de quatre ou cinq de l’archipel à être classées en réserve naturelle intégrale, c’est-à-dire que l’homme n’a pas le droit d’y poser le pied. Depuis plus de trois décennies, elles sont restées vierges de visites. Uniquement l’île aux Cochons a vu en 2019 une poignée de scientifiques sur son sol, après plus de 38 ans d’isolement. La raison est le déclin fulgurant de la plus grande colonie de manchots royaux du monde observés par clichés satellites. « Finalement, la cause est liée au réchauffement climatique et au déplacement du front des eaux polaires, faisant passer leur aire de nourrissage de 400 à 600 km », explique-t-il.

    « Les premières terres de Kerguelen, la péninsule Rallier du Baty, de nuit, (pour les photographes, l’ISO est à fond…) Là aussi en réserve intégrale, personne n’y a mis les pieds depuis des décennies, peut-être même des siècles… Certains endroits des Kerguelen n’ont sûrement jamais vu l’Homme. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    La journée du vendredi est sujette à farniente, ou presque. « Après m’être reposé jusqu’en milieu de matinée, ma lecture sur les explorations est interrompue par le repas, avant de reprendre. Je passais le plus clair de mon temps à photographier les rares oiseaux, après avoir discuté sur la biodiversité avec Antoine. » Cette dixième journée à bord se termine par une conférence sur les éléphants de mer, de Kerguelen bien sûr. Christophe Guinet, chercheur au CNRS de Chizé, nous expliquait mettre des balises bourrées de capteurs sur la tête de ces phoques (dont la population est estimée à 300 000 individus) pour suivre leurs déplacements dans l’océan, mieux comprendre le réchauffement climatique…

    Changement d’heure et de vue

    Après une petite soirée, tous s’endorment paisiblement en se remémorant qu’il faut avancer la montre d’une heure, dus au changement fuseau horaire. Les tocantes sont désormais réglées à l’heure d’Islamabad capitale du Pakistan, à l’est de l’Afghanistan. La mer était formée comme aime à conter les marins, si bien qu’à six heures, vient s’écraser, sur le flanc du Marion « une grosse vague qui renverse la chambre. L’échelle qui permet d’accéder à la bannette du voisin aura réveillé quelques appartements en tombant… » Peu de temps après cet éveil en fanfare, Michaël, mécanicien de l’hélicoptère, explique à ceux qui veulent bien en apprendre le fonctionnement, dans le hangar. N’écoutant que son courage, et juste avant de manger Flavien ira faire un tour sur le pont extérieur pour sonder la météo. « Je ne suis pas déçu. Il fait 1 °C à l’abri, l’océan est à 3 °C, quant au pont, il commence tout juste à dégeler, certains ce sont prit de belles gamelles ce matin parait-il, grelotte-t-il. Attisé par le vent, la température ressentie nous met dans le bain des journées enneigées qui nous attendent à Kerguelen. » La base leur a envoyé une photo pour les habituer, à minima les prévenir de la météo sur place.

    Les températures peuvent se rafraîchir au sein de l’archipel Kerguelen. Il y règne un climat froid, mais non glacial, car les moyennes estivales n’excèdent pas 10 °C, quant aux hivernales elles dépassent 0 °C. Pour autant, le vent omniprésent conduit le ressenti à chuter. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Après s’être restauré, le paparazzi se positionne pour photographier des oiseaux aperçus en début de journée. Trois nouvelles espèces au menu, le fulmar antarctique, le pétrel antarctique et le fameux albatros à sourcils noirs tourneront autour du bateau toute l’après-midi. « Terre en vue », aurait pu crier le timonier. Durant une heure, tous profitent de la vue, tout en tentant de prendre des clichés de la péninsule Rallier du Baty. Ce bout de terre de l’archipel fait partie, à la manière de l’île de l’Est, de ces zones où il est interdit de poser une semelle. Territoire le plus éloigné de la base, très peu d’êtres humains ont déjà pu fouler cette terre. On admirera l’île jusqu’à la baie d’Audierne où des langues glaciaires trahissent la présence de la calotte glaciaire Cook, le plus grand glacier de France. Avant de se glisser dans la bannette, et espérant ouvrir le rideau de la cabine sur la base de Port-aux-Français… (à suivre)

  • De la Réunion à l’île de la Possession (1re partie)

    De la Réunion à l’île de la Possession (1re partie)

    Flavien Saboureau est parti pour un voyage qui va l’amener sur des lieux reculés et inconnus. Ce périple l’entraînera à se découvrir dans un milieu non pas hostile, mais peu commun… l’île d’Amsterdam. D’ailleurs, cela fait presque deux semaines qu’il passe ses journées en quarantaine dans sa chambre d’hôtel… à La Réunion. Imaginez un botaniste au sein d’un paradis terrestre durant 336 heures, 20 160 minutes ou 1 209 600 secondes, n’ayant qu’une fenêtre pour s’évader par la pensée… le temps est long.

    La délivrance est enfin là : « Nous sommes le mercredi 11 août 2021, il est à peine 17 h que le Marion Dufresne a déjà quitté le port de la Réunion, cap sur l’archipel de Crozet », se réjouit l’aventurier. Mais quelques minutes après avoir embarqué, c’est une autre actualité qui s’empare de la « Une » dirait un journaliste : « Un marin de la compagnie armatrice et la médecin procèdent à exercice. Nous faisons une première simulation d’évacuation sur le tribord, près des chaloupes ». Avant de prendre le large, l’hélicoptère rejoint le navire. L’aéronef est primordial pour descendre les matériaux, matériels et personnes sur les différentes terres (TAAF), dépourvues de port. Sur le quai, Laurie et Lucie, rencontrées durant la formation, ainsi que quelques promeneurs font de grands signes d’au revoir, tandis que le Marion Dufresne largue les amarres. Le Pacha annonce et met le cap plus au sud, vers l’archipel subantarctique des îles de Crozet, le jour tant à décliner alors que l’île est disparaît petit à petit. « La lumière commence déjà à faire défaut sur le pont avant, au-dessus de la passerelle de commandement ».

    Première nuit en mer

    « Le magnifique coucher de soleil est salué par des hordes de pétrels et une baleine, raconte-t-il. Sa nageoire caudale frappe la houle qui est quasi inexistante près des côtes ». Comme sur tout navire, les protocoles sont légion. Ainsi le repas se déroule en deux temps. Un premier service à 18 h pour les militaires et artisans, puis un second soixante-quinze minutes plus tard pour les officiers, les responsables, et étonnement nous (Pauline et moi, les volontaires services civiques de ce bateau).

    La magie du coucher de soleil fonctionne toujours. D’autant que seul l’horizon semble poser les bords du cadre de la photo. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Après une courte soirée, Flavien se dirige vers la chambre 7002, qu’il partagera avec le futur cuisinier d’Amsterdam. Elle est située sur le pont G, ultime partie habitée de la poupe, juste à côté de l’hélisurface. « J’espère que je n’aurai pas le mal de mer, car c’est ici qu’on ressent le plus ses assauts », s’interroge-t-il. Les lits, appelés bannettes, sont très rudimentaires, mission scientifique oblige. Accrochés au mur, ils possèdent la capacité de se replier pour laisser place au plan de travail. Ces « lits », si l’on peut les dénommer ainsi, ne sont pas équipés de garde-corps. Seule une sangle est à leur disposition pour s’attacher au cours des nuits agitées, et ne pas en tomber. « La première fut bonne, la houle est agréable lorsqu’elle n’est pas trop forte »

    Une douche acrobatique

    Lors du petit-déjeuner, servi entre 7 h et 8 h 15 certaines personnes brillent par leur absences, ils ont succombé au mal de mer, ou naupathie. Ce mal des transports disparaît au bout de 48 à 72 heures, selon les marins. De son côté il s’avoue tranquillisé, n’ayant aucun signe de nausées. Une nouvelle exploration de la vie sur un bâtiment est celle de la toilette. Il a pu « découvrir la joie de la douche dans un navire où il faut savoir se caler pour éviter de glisser au grès du tangage. » Ensuite, durant la majeure partie de la matinée, il se trouve dans la « très calme » passerelle de commandement, « sûrement le meilleur endroit du bateau pour apprécier l’inhospitalité qui nous entoure », assure-t-il. L’occasion de remarquer d’étranges habitants qui s’extirpent de l’océan en volant 4 à 5 secondes, avant de retourner à l’eau. « Ce sont les fameux poissons volants que j’avais découverts dans les documentaires, mais que je n’aurais jamais pensé voir en vrai », se réjouit Flavien, alors qu’il n’est qu’au crépuscule de son aventure.

    Un air de vacances

    Le repas est assuré de la même manière que le dîner, en deux services. Le premier à 11 h, puis à 12 h 15. Comme la veille au soir, l’estomac de certains ne s’est toujours pas acclimaté à la houle, rendant leur présence impossible. L’après-midi, Flavien change de casquette pour devenir photographe. Téléobjectif en main, il reste stoïque à traquer le moindre signe de vie, en short/tee-shirt face aux embruns, surpris par la douceur ambiante. L’occasion lui est donnée d’apercevoir des calamars volants (plus rapide qu’Usain Bolt), et « cet oiseau qui m’était encore inconnu, le pétrel à tête blanche ». Seule rencontre « humaine » aux dernières lueurs du jour, un pétrolier sous pavillon sri-lankais qui se rend à sa capitale, Colombo.

    Dans l’incommensurable océan, la simple présence d’un pétrolier rompt la monochromie du bleu. (Crédits : Flavien Saboureau)

    La soirée qui fut un peu plus festive se finissait sur le dernier pont du navire à observer l’immensité au-dessus d’eux. « Une pluie d’étoiles filantes sur un fond de constellations comme je ne l’avais jamais vu. On y discerne même extrêmement bien la Voie lactée dans un ciel vierge de toutes luminosités. » Le lendemain matin, 13 août 2021, l’océan indien a forci, ses vagues viennent s’échouer sur la coque du Marion. Après avoir avalé son petit-déjeuner, il attaque une formation sur la biosécurité, avant de prendre ses quartiers, quasiment quotidien à la passerelle de commandement. Il dévore des écrits sur les explorations botaniques, avec encore et toujours, cet interminable océan indien en ligne de mire.

    Le cap représenté (à l’aide d’outil de navigation tel le compas ou la règle Cras) par la ligne confirme la route du navire. Le compas permet d’obtenir le relevé (exprimé en degré par rapport au nord magnétique) d’un point fixe. Quand la règle Cras est utilisée pour tirer des droites à partir des relevés mesurés. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Au poste de commandement, où la discrétion est de rigueur, les officiers de quart tracent à la main le dernier point connu toutes les deux heures, « à ce moment-là nous étions alors sur les latitudes Sud du Lesotho », écrit Flavien sur son carnet de bord. La passerelle est un lieu qui le rassure et l’apaise, parce qu’ « en plus du silence qu’il règne ici on y observe le seul point fixe que l’on peut trouver sur un bateau, l’horizon… » Après s’être restauré, un enseignement sur la gestion des déchets sur les districts austraux commence à 13 h 30. S’en suit une sieste, car « nous sommes tous un peu fatigués ». Cela semble être dû au travail fastidieux de l’oreille interne, cherchant sans cesse l’équilibre. Reposés, ils sont mis au fait de la nutrition au sein des bases.

    Le calme avant la tempête

    Il y a quelques jours, la tempête tant attendue pour certains, et tant redoutée pour d’autres, est prévue pour demain, samedi 14 août. Après avoir fait un point avec la cheffe de quart, il s’avère fort probable que l’expédition passe à côté de la dépression, et que « nous ne devrions pas connaître ces fameux creux de 12 m dont tout le monde nous parle. Croisons les doigts pour les connaître plus tard, entre Crozet et Kerguelen ». Le Marion se trouve, à l’instant où Flavien couche ses lignes sur le papier, sous le 33e parallèle Sud. Les vents se lèvent, la houle forcit considérablement, c’est à cet instant que le capitaine prend la parole. Le pont E et la proue sont désormais interdits.

    « Pour la première fois à bord du bateau je ne me sens pas très bien. À 21 h je suis au lit, enfin à la bannette… Les creux sont si fort qu’il est compliqué de rester allongé sur le matelas. J’ai dû m’endormir sur les coups de 3 h du matin après que tout le mobilier non fixé de la chambre comme les chaises, ait glissé et grincé de longues et interminables minutes. »

    Les appartements d’un navire scientifique paraissent spartiates, mais demeurent fonctionnels. De part et d’autre, les fameuses bannettes et leur sangle. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le lendemain, tout allait mieux, même si le petit-déjeuner avait été mouvementé. Une grosse vague venant de bâbord a renversé toutes nos tasses, bols, tartines… et bien entendu nous sur nôtre chaise. « Je me suis alors empressé de monter à la passerelle pour voir le spectacle, j’y suis resté la matinée entière. » Les vents atteignent de 40 à 45 nœuds, avec une rafale cette nuit à 64 nœuds, soit près de 119 km/h. Les mesures de vents s’effectuent en nœuds (ou knot en anglais), Il correspond à une vitesse de 1, 852 km/h (soit 1 mille marin à l’heure). Juste avant le repas, une surprise de taille apparaît, le premier albatros hurleur.

    Capté en plein vol, le Grand albatros autrement nommé albatros hurleur (Diomedea exulans) semble être comme un poisson dans l’eau. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « Je passe l’après-midi dehors avec mon téléobjectif, sur le petit pont F situé à l’arrière du PC science, le seul autorisé en extérieur. » Installé en début de soirée devant son ordinateur pour identifier les oiseaux observés et photographiés, il obtient de l’aide. « Antoine, le responsable biosécurité m’a rejoint et nous avons identifiés l’albatros hurleur, l’albatros timide, le pétrel noir et le pétrel géant », explique Flavien. Après avoir dîné, les jeux de cartes occupent les convives jusqu’à minuit, passé d’une demi-heure.

    Les 40e rugissants et la fin du masque

    Ce dimanche 15 août, le réveil est plus léger, car la nuit fut un peu plus calme. Flavien s’attelle à terminer la détermination des oiseaux de la veille. « Je reconnais le pétrel soyeux et un prion, qui m’est difficile d’identifier avec certitude ». Au début de l’après-midi se déroule la formation (en salle) à la procédure d’embarquement et débarquement depuis l’hélicoptère sur les « Drop Zone ». À l’origine elle désignait la zone d’atterrissage des parachutistes, comme dans le film du même nom avec Wesley Snipes. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’il prend le sens qu’on lui attribue le plus régulièrement aujourd’hui. Après quelques photos, « je découvre l’albatros à tête grise, le pétrel gris, l’albatros fuligineux à dos clair et viens enfin le temps de la philatélie ». Le préfet, le commandant, les chefs, la médecin apposent leurs tampons, leurs signatures sur des centaines de lettres envoyées par des philatélistes (que l’on nommait trimbomanie jusqu’en 1849 explique Le Larousse) de pléthores parties du globe.

    Le navire est soumis, sans cesse aux forces de la nature, à travers les divers océans et mers. Il conserve son cap en s’accommodant de la météo. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « En fin d’après-midi je me rends à la passerelle pour scruter le franchissement du mythique 40e parallèle, connu sous le fameux nom de 40e rugissant ». Mais un autre cap, plus symbolique celui-ci est surmonté ce 15 août 2021 : « Après être passé chez la docteure, qui nous a pris notre température nous enlevons le masque pour un an et demi. C’est la bonne nouvelle du jour ! » La soirée s’annonçait festive, juste avant une déclaration couperet. En raison du retard accumulé, il n’y aura pas de descente de bateau après-demain… « Pour nous faire oublier la mauvaise nouvelle, j’assiste avec les autres à la conférence de Christophe Guinet, spécialiste international des orques de Crozet. Durant une heure et demie, il nous les présente, leur mode de vie, leur relation familiale… »

    Dernières heures avant l’île de la Possession

    Le premier lundi à bord du bateau, démarre par une nouvelle procédure de biosécurité, « on ne sait jamais, si on venait à descendre au dernier moment… le sac de rando, les chaussures, les semelles… toutes les affaires sont impeccables », espère-t-il en vain. Le début d’après-midi est consacré à la photo, mais peu d’oiseaux se montrent. Hors mis le pétrel bleu et une autre espèce difficile d’identification. Peu après, commence une réunion sur les cabanes, leur nombre, leur accessibilité, leurs rénovations, leur démolition, leur ravitaillement… Puis en seconde partie, le référent Météo France présentera longuement sur son domaine de prédilection. À savoir, la formation des nuages, les vents, les courants… mais également comment les prévisions sont calculées sur l’île de Kerguelen. La vie sur un navire crée des liens certains avec des « collègues » que l’on connaît depuis un mois, et débarque, demain mardi 17 août 2021. C’est comme cela que la journée bien chargée s’achèvera par une grosse soirée qui se finira tard, très tard… dans la nuit, à 3 h 30. « Le réveil qui sonne dans moins de quatre heures pour voir l’arrivée sur l’île de la Possession risque d’être compliqué », ajuste Flavien en se glissant dans sa bannette…