jeudi, février 29, 2024
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Le vent souffle fort sur les îles du bout du monde (épis. 5)

Ce n’est pas que Flavien aime les grasses matinées… bien que de temps à autre tout un chacun aime se prélasser comme un chat. Mais encore une fois la levée aura été tardive explique l’aventurier. Sur l’île de Saunders en ce 4 décembre 2023, le vent a soufflé jusqu’à plus de minuit. Le jeune homme a mis un certain moment, trop long à son goût, avant de tomber dans les bras de Morphée. Sous les aléas et caprices de la météorologie, il s’accommode, bon gré mal gré. Car, il n’a pas le luxe dans sa tente de pouvoir ouvrir un robinet pour remplir son verre d’eau afin d’étancher sa soif.

En allant chercher de l’eau, « j’ai rencontré le propriétaire de l’île, David, qui, avec son 4×4, revenait de guider les touristes d’un bateau de croisière », raconte Flavien. Avec gentillesse il m’a pointé sur la carte, qui doit être au 1/100000 ème, une petite vallée près d’une clôture où je devrai pouvoir poser la tente. Le lieu est situé sur un terrain à peu près plat et surtout abrité des vents dominants d’Ouest.

Un défi quotidien face à la nature

Le défi du jour si Flavien accepte cette mission impossible est de trouver ce spot. Les surprises ne s’arrêtent pas en si bon chemin. « Il m’a aussi dit qu’il connaît les deux raretés que je recherche sur Saunders : Hairy Daysi et Antarctic Cudweed ». Rendez-vous est pris pour mardi après-midi, si je n’arrive pas trop tard, murmure-t-il. « Sous aucun prétexte je ne le raterai… »

En plus d’une levée tardive, il lui a fallu près de 2 h pour se préparer. Après le petit déjeuner, flocons d’avoines et chocolat fondu, il range tout car « je plie les gaules aujourd’hui ». Comme à chaque déplacement, il faut du temps pour tout ranger dans ce sac. « À chaque fois je me demande comment ça rentre », sourit-il.

Il est vrai que de voir sur la photo tout ce qu’il transporte dans son sac, et qu’il doit caser le tout, c’est un véritable jeu de construction. Il faut qu’en plus lors de la marche, aucune contrainte ne soit ressentie.

(Crédits : Flavien Saboureau)

Sauf qu’aujourd’hui ça ne rentre pas. « Il faut que je me trimbale un paquet de biscuits si je ne veux pas qu’ils finissent écrasés. » 10 h 30 sonne à sa tocante lorsqu’il part de son rocher, le fameux Swiss Hôtel. Si sur le papier, tout semble idyllique, « la pluie de cette nuit a quand même réussi à humidifier le fond de ma tente. » Une demi-heure s’est écoulée lorsqu’il effectue une pause tout près de la « cabane » où il y a le WiFi, car c’est aussi le point d’eau. « Où je vais camper ce soir il n’y aura sûrement pas d’eau, alors je remplis mes deux gourdes », explique-t-il. Il dispose donc de deux litres d’eau pour les deux jours à venir, vaisselle comprise… le rationnement est de rigueur.

La dureté de Dame nature

Tous près de la « cabane au WiFi » deux randonneurs de nationalité américaine ont dormi. Ils patientent avant l’arrivée du 4×4, qui doit les amener à une autre cabane au Nord Est de l’île. La sympathie règne entre les randonneurs. « L’un d’eux me propose de boire un coup, manger et même prendre une douche. Pourquoi je refuse je n’en sais rien, mais je ne suis plus à une douche près après trois jours sans en avoir pris. » Ce qui peut surprendre le commun des mortels est que Flavien se sens propre, « la température fait que je ne transpire pas. »

De toute façon le peu de points d’eau est déjà accaparé par les oies, manchots et autres moutons, « Je ne serai pas plus propre à la sortie », s’amuse-t-il.

La discussion s’éternise avec les Américains. Ils exercent les professions de photographes et vidéastes, « ils me donnent leur carte de visite ». L’arrivée du 4×4 clos alors la discussion, et nos chemins se séparent. « Avec tout ça il est bientôt midi, je n’ai pas avancé d’un centimètre ».

Le site du bivouac ne serait qu’à 6 km à vol d’oiseau. Mais cette distance sur une campagne poitevine n’est pas ressentie de la même manière à l’endroit où il se trouve. « Il ne faudrait pas que je me repose sur mes lauriers non plus » s’encourage Flavien en prenant la direction plein Est.

(Crédits : Flavien Saboureau)

Il s’octroie une pause au-dessus d’une colonie de gorfous sauteurs et de cormorans impériaux. La contemplation des premières naissances s’extirpant de leurs coquilles est magique. « Malheureusement, un quart d’heure après mon arrivée, trois petits se sont déjà fait attraper par les Caracaras et les Skuas, la nature est cruelle… » Croyant jeter un dernier regard sur cette magnifique plage, la Neck son émerveillement est à son comble. « Qu’est-ce que je vois ? Cinq ou six dauphins de Commerson qui s’amuse dans les vagues ! C’est l’une des espèces qui ont valu ma venue ici, je suis refait. » Il a le luxe d’observer la sous-espèce nominale présente exclusivement entre le détroit de Magellan et les Malouines. Peut-être les reverrais-je dans ce fameux détroit que je devrais traverser d’ici 15 jours.

Trois heures pénibles de marche dans les landes

Pendant les trois heures qui suivent « j’avance péniblement dans les landes à Empetrum rubrum et Baccharis tricuneata ». Parfois, à la faveur d’une vallée encaissée, se développe d’énormes Blechnum magellanicum qui ne facilitent pas le passage. « Au loin je commence deviner différentes vallées plus ou moins érodées qui pourraient correspondre à la destination décrite par David. » Les milieux sont dégradés par les moutons, mais la marche facilitée grâce aux sentiers crée. Il est 16 h lorsqu’il trouve deux vallées encaissées composées de zones ouvertes et rases. Elles conviennent à la pose d’une tente.

« Je trouve deux pieds de Codonorchis lessonii qui sont mes premières orchidées. » Des deux sites, il choisit le plus à l’Est en prévision du lendemain.

Il se retrouve avec des colocataires surprenantes. « Il y a des vaches, j’espère qu’elles ne vont pas faire les curieuses. » Il se passe une heure lorsque sa tente est montée, avant une sieste improvisée pour le marcheur invétéré. Puis au réveil une jolie surprise. « Sans le vouloir j’ai posé ma tente à côté d’une petite ombellifère, Oreomyrhis hookeri, que je n’avais pas encore vu. »

Personne ne vient dans ce coin de l’île, et les premières personnes doivent être à plus de 10 km d’ici, « Quel pied ! » Pour autant « je me suis rarement senti aussi isolé. » Une partie de la soirée sur le rivage, une centaine de mètres plus bas, où il croise des moutons qui n’ont pas été tondus. « C’est pour dire, même les éleveurs ne viennent pas jusqu’ici. » (Crédits : Flavien Saboureau)

Demain il me faut que je lève tôt, pense-t-il à voix haute. Au menu un col à plus de 300 m avant de voir le sud de l’île. « J’en profiterai peut-être pour gravir le pic qui surplombe, à 431 m je crois ». L’installation de sa tente est à découvert, le jeune homme l’harnache sérieusement en prévision de la nuit. « J’espère que le vent ne soufflera pas trop fort ce soir », réfléchit-il avant de sombrer de fatigue. À suivre…

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

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