Étiquette : Marion Dufresne

  • Au cœur de la cabine n° 303 (9/55)

    Au cœur de la cabine n° 303 (9/55)

    Flavien est en route vers le confort ; bien que de passage, il reste somme toute agréable. Pendant une grosse semaine, les petits plats vont être mis dans les grands. Depuis la prise en charge à l’hôtel, Flavien profite. Profitant d’une bourse, il embarque à bord de la « Grande Dame de l’exploration polaire », l’Heritage Adventurer. Plus important qu’un terrain de football, il culmine à la hauteur d’un immeuble de six étages. Partir en croisière expédition, c’est partir à l’aventure et ne retrouver le « monde civilisé » que quelques jours plus tard ! En bref, vous disparaissez loin de tout…

    « Ce matin, le réveil sonne vers 7 h 30. Les collègues ont déserté la chambre, mais comme nous avons jusqu’à 9 h pour déjeuner, il n’y a pas le feu au lac. » Le petit déjeuner avalé, Flavien récupère toutes ses affaires dans deux sacs. Le plus léger pour la journée, comme le voyage en bus ; l’autre, le sac à dos, part devant moi. Il sera dans la chambre 303 à son arrivée dans le bateau. À 10 h, le check-out de l’hôtel est réalisé. « Nous avons 1 h 30 de temps libre jusqu’au lunch. J’envoie quelques derniers messages avant ces dix jours coupés du monde. »

    Une impression de déjà-vu

    À 11 h, Sophia et Ela lui proposent de retourner, à la hâte, dans le centre-ville de Queenstown. Du lèche-vitrine réalisé à plusieurs milliers de kilomètres de la France. De retour à temps pour le déjeuner. « Le buffet est d’une incroyable diversité, ça me change de la dizaine de jours passés », se réjouit-il. Après une attente de près de deux heures, ils grimpent dans le bus vers 13 h 15. Direction Bluff, le port le plus au sud du pays. Un voyage de plus de trois heures avec une courte pause à Lumsden, village de 405 habitants.

    Au port, le bateau attend patiemment. « Comme une impression de déjà-vu ! Il y a trois ans, quand le bus nous dépose au pied du Marion Dufresne, sur l’île de la Réunion », se remémore Flavien. Le bateau long de 124 mètres n’est pas très haut (18 m), ajoute-t-il. Pour les puristes, Heritage Adventurer possède un tirant d’eau de 4,97 m et peut atteindre la vitesse maximale de 15 nœuds (27 km/h), là où le porte-avions vogue jusqu’à 27 nœuds (50 km/h).

    Avant d’emprunter la passerelle à bâbord, il faut montrer pattes blanches, ou plus simplement les passeports. Après les avoir laissés aux autorités néo-zélandaises, « nous prenons la direction de la chambre n° 303 qui nous a été attribuée, au pont numéro 3 ».

    Je partage ma chambre avec Fergus et Gabriel, ceux avec qui j’étais déjà à l’hôtel. Par la suite, l’ensemble des personnes ayant embarqué a rendez-vous au pont n° 5 pour une présentation du chef d’expédition. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « Nous sommes dix jeunes ayant obtenu la bourse, se réjouit Flavien. Car les 110 autres passagers affichent une moyenne d’âge sûrement supérieure à 70 ans, d’ailleurs certains arrivent à peine à tenir debout avec le peu de houle actuelle. » Flavien se questionne sur la suite. « Comment ces personnes vont-elles descendre sur les îles qui sont physiquement très demandeuses ? »

    À bord de la « Grande Dame de l’exploration polaire »

    « Puis vient le premier repas à bord, très luxueux », remarque-t-il un peu gêné. Car Flavien ne se sent pas à sa place. Ce sentiment nécessite une explication. Ce bateau, construit en 1991, répond à la demande croissante de croisière de luxe « cinq étoiles ». Ce navire est pensé et réalisé en ce sens. La capacité initiale était de 184 passagers avec un équipage de 125 personnes. La voilure est désormais à 140 convives. Les espaces publics comprennent un restaurant, plusieurs salons, mais également un théâtre.

    Le navire transporte d’ailleurs 14 bateaux gonflables de marque Zodiac pour transporter les passagers à terre. Les cabines se situent du pont 3 au 6, du moins onéreux au plus, impair à tribord, pair à bâbord. Toutes affichent une superficie de 22 m² ; seules les suites Heritage possèdent 44 m². La cabine de Flavien est donc située à tribord. Elle se compose de trois lits simples, dont un superposé qui se rabat contre le mur. Comme dans le film « Titanic », il peut regarder à travers deux hublots ce qui se passe en mer, près de la surface.

    Le confort offre à ce prix un salon, un bureau, des rangements, une télévision, une salle de bains privée avec douche. « Je prends le petit lit, bien que mes pieds dépassent, je suis un peu excentré dans la chambre, parfait pour pouvoir étaler mes affaires », détaille Flavien. (Crédits : Hautes latitudes)

    Les ponts 7 et 8 sont particulièrement propices à l’observation. Le dernier est totalement à l’air libre : rien de tel pour sentir sur sa peau les embruns et l’air iodé. Le système de coque et de propulsion du navire est renforcé pour la navigation dans les eaux recouvertes de glace.

    Flavien, passager VIP

    « Nous devons porter une carte accrochée à un tour de cou. Notre prénom est inscrit, mais aussi la mention VIP, ça me gêne, se désole Flavien. D’où est-ce que nous sommes plus importants que d’autres personnes, je n’aime pas ça… » L’explication tient en quelques mots. Flavien a obtenu la bourse pour accéder à ce voyage. Sinon, le prix par personne au sein du pont n° 3 en Main Deck Triple est de 10 050 €, jusqu’à 23 000 € en Heritage Suite.

    Vite compris et assimilé. Flavien profite du moment tant attendu de liberté. « Nous montons sur le pont pour faire nos premières photographies d’oiseaux, puis admirer l’île Stewart où je dois aller au retour de cette croisière. » Le pétrel de Cook et le puffin fuligineux sont identifiés.

    Quant à l’île, elle est énorme ! L’ambiance mystique qui y règne est incroyable. La majeure partie des observateurs se réfugie dans le bateau, quand brusquement le vent forcit. Sophia, la Néerlandaise installée en Nouvelle-Zélande, reste. « Nous discutons quelques instants, avant qu’elle n’abdique. »

    « Me voilà seul à l’avant du bateau, quel pied ! Le coucher de soleil s’annonce incroyable. Je reste là, à contempler l’océan austral que je retrouve, j’ai tellement l’impression qu’il m’est familier », se confie-t-il. (Crédits : Kyle Roxas/Pexels)

    Le soleil se couche sur des teintes rosées, je n’arrive pas à retourner en cabine malgré un vent à décorner un bœuf, raconte-t-il. Vingt-deux heures sonnent, les lueurs s’estompent, la nuit s’installe. « Il est temps de retrouver ma cabine. » Ses deux compagnons de cabine dorment déjà. « Demain, nous arrivons vers 5 h 30 aux îles Snares. Je ne pouvais pas rater l’incroyable moment que je viens de passer, tant pis pour mon sommeil. » À suivre…

  • Navigation dans les chenaux (Épis. 32/46)

    Navigation dans les chenaux (Épis. 32/46)

    Enfin à bord, en ce mardi 6 février 2024, après deux journées d’attente où l’énigme du temps qui s’écoule restera un mystère. Ils sont en partance pour les glaciers Patagoniens. À bord, sans compter l’équipage, cent personnes voguent. La route entre les chenaux permet l’observation de la faune et de la flore. La première partie de voyage est calme, jusqu’à l’arrivée du golf de Penas. Les creux des vagues, le vent font bouger le navire de 150 mètres de long comme une coquille de noix.

    Ils sont parmi les cent passagers. Le vaisseau a quitté le port depuis quarante-cinq minutes quand Flavien se dirige vers la salle de restauration. « Je ne tarde pas à aller au petit-déj, car le service ferme à 9 h. » Le bien-être des couchettes du bateau est vérifié et validé. « J’ai bien dormi, les lits sont confortables », explique Flavien ravit. Son étonnement est complet au retour du petit déjeuner. « Nos lits ont été refaits, quel luxe ! »

    Mer calme à l’horizon

    À l’heure du goûter des écoliers, l’ensemble des passagers est convié dans la salle de restauration. Pas une seule viennoiserie, mais la diffusion d’informations générales et de sécurité. Une fois les consignes distillées, tout un chacun retourne vaquer à ses occupations. Pour Flavien, les diverses pauses sont absorbées à admirer le paysage. « D’ailleurs, il est similaire à celui rencontré sur le précédent bâtiment lors du voyage vers Puerto Williams », remarque-t-il.

    Si les panoramas sont semblables, le bateau est-il différent ? « Celui-ci est beaucoup plus gros, 150 m de long. Il ne bouge donc pratiquement pas, surtout avec la mer d’huile que l’on a », commente Flavien.

    Pour autant, le commandant n’est sûrement pas un novice. « Ce matin, nous naviguons par la passe, Angostura White, la moins large du voyage. Le bateau n’a que 15 m à tribord et bâbord pour manœuvrer, impressionnant ! »

    Pour sortir de la baie de Puerto Natales, il se fraye un chemin entre le dédale d’îles, c’est l’occasion d’observer de nombreuses otaries et oiseaux qui trouvent de bonnes conditions dans ces canaux protégés de l’océan Pacifique.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Quand vient l’heure du repas, l’humeur de Flavien est mitigée. Ce sera des lasagnes pour ce midi. Le Grenoblois rencontré il y a deux jours arrive pour taper la causette au moment du dessert. Les discussions s’enchaînent, quand 14 h sonne aux tocantes. C’est l’heure où le capitaine a prévu de faire son speech sur la vie à bord.

    Le discours du capitaine

    Une heure plus tard, après avoir essayé les gilets de sauvetage, la capitaine reprend la parole. Il évoque la navigation dans les chenaux Patagoniens. Puis vient l’heure de la ronflette. « Moi qui apprécie tant les siestes en mer, je suis déçu. Le bateau est tellement stable que ça ne bouge pas d’un pouce. » Pour l’instant…

    Après un nouveau point sur la beauté des paysages, Flavien note que la météo se dégrade petit à petit. Il est temps de quitter le pont pour la cafétéria. Bien à l’abri et au chaud, ils jouent au UNO acheté hier. Les parties défilent jusqu’à 19 h. Après le repas, le trio pense profite de l’extérieur.

    « C’est alors que j’aperçois des anglais montrant des photos de Viola cotyledon à leurs amis. » Ni une, ni deux, Flavien prend ses jambes à son cou et file taper la causette.

    Il questionne les Britanniques. Cette espèce est l’un des objectifs du voyage. « Ils disent l’avoir vue, il y a trois ou quatre semaines sur le volcan Villarrica », ça tombe bien, c’est dans ce coin que j’espère aller à sa rencontre se réjouit Flavien.

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    La journée se poursuit. « Je finis la soirée à la cafétéria à écrire quelques lignes. » Flavien semble avoir pris goût aux transports maritimes. Cela dit, il est stupéfait de cette stabilité qui le renvoie à l’impression de marcher sur terre.

    Voir Puerto Eden et vivre…

    Le réveille-matin sonne à 6 h 45. L’arrivée est prévue à Puerto Edén pour 7 h 30. Un quart d’heure après l’éveil, Flavien constate que « nous en sommes encore loin et je retourne donc me coucher, la météo étant pluvieuse. » Quelques minutes passent, quand il se lève. Après s’être restauré avec un bon petit déjeuner, le navire se rapproche enfin « de ce village qui me fait tant rêver ».

    Il est extrêmement isolé. Quarante habitants vivent à Puerto Eden. Petite précision, il est l’un des lieux les plus arrosés au monde avec 5000 mm d’eau par an. C’est là que les derniers Kawesquars ont été déplacés par l’état chilien, au siècle passé. « Je devais y rester deux jours, mais le bateau qui s’y arrête était plein lorsque j’ai voulu réserver, il y a quelques semaines. »

    Les nuages se dégagent, le ciel se dévoile et les rayons de soleil se dessinent à leur arrivée. « Nous ne sommes pas autorisés à descendre. Il jette l’ancre à plusieurs centaines de mètres du rivage. Quelques habitants viennent en hors-bord récupérer quelques colis avant de repartir.

    Après une petite heure d’escale, nous reprenons notre route plein nord et le temps se couvre. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Pour terminer la matinée, « nous observerons une statue de vierge ». Elle est censée porter bonheur aux marins, confie Flavien. Puis c’est au tour de l’épave d’un bateau, le “Capitán Leonidas“. Il fait naufrage le 7 avril 1968, dans le canal Messier. L’une des hôtesses nous raconte son histoire. Après le déjeuner, alors la météo se dégrade fortement, ils se greffent à une visite de la passerelle de commandement.

    « Puis avec David nous passons la majeure partie de l’après-midi à jouer aux cartes à la cafétéria. » C’est en fin de journée que le royaume de Neptune s’agite. Le navire quitte les chenaux Patagoniens pour entrer dans le golfe de Penas.

    La mer commence à se former et le bateau bouge enfin, se réjouit-il. « À 18 h nous n’avons théoriquement plus le droit de sortir, mais nous allons quand même prendre le grand air à l’avant. »

    « C’est impressionnant, je n’ai pas vu de tels creux depuis le Marion Dufresne. Additionné au vent, il est difficile de tenir debout. » Une ou deux personnes glissent. L’équipage les sermonne. « Il est tant de rentrer à l’abri après avoir observé les derniers rayons de soleil. »

    (Crédits : Flavien Saboureau)

    Dans la cafétéria les sièges glissent d’un bout à l’autre de la pièce. Nous commençons tous à imaginer la nuit qui nous attend, elle risque d’être longue. « Allongé dans mon lit, et glissant sur celui-ci, je ne réussis pas à me concentrer et je remets donc l’écriture de ces lignes au lendemain. Je mets du temps à m’endormir, mais le reste de la nuit aurait pu être plus désagréable. » À suivre…

  • Ascension périlleuse au mont Tarn (Épis. 23/46)

    Ascension périlleuse au mont Tarn (Épis. 23/46)

    Comme sur le trajet aller, Flavien ne trouve pas la bonne posture pour rencontrer le sommeil. À l’aube, il se réveille. Il contemple les montagnes qui les entourent. Leur blancheur est encore plus prononcée que la veille. Le résultat est magnifique. Habitué, il saisit ses cartes et son GPS. La position est triangulée. Dans moins d’une heure, le bateau se placera devant le plus impressionnant des glaciers. Sûr de lui, il s’endort en ayant la certitude de s’éveiller… Bien entendu, il ouvre les yeux, une demi-heure après le passage du glacier.

    Ce n’est pas très important, il a profité de ce spectacle grandiose à l’aller. Il prend le bol d’air frais avec un tour sur le pont. « La température, accentuée par la présence du vent, est glaciale », souffle Flavien. Pour s’évader, il attaque le roman « Soudain, seuls » d’Isabelle Autissier.

    Soudain seul

    Avant de plonger dans les pages du roman, cinq ou six manchots de Magellan se laissent observer sur un îlot. Près de deux heures passent, quand à 9 h le petit déjeuner est servi. Tel le chant des sirènes, il retombe dans l’ouvrage. Jusqu’à midi, il n’en décroche pas. « De toute façon, il fait un temps pourri dehors », argumente Flavien.

    Le repas englouti, il se confronte à l’air humide. « Je m’imprègne de l’ambiance, semblable à celle du roman. » C’est alléchant de lire un tel récit dans ce lieu, entre les mouvements du bateau et les odeurs particulières. Vous avez besoin de moins de concentration que dans un salon pour vivre pleinement le roman, claque Flavien.

    Un dauphin le sort subrepticement des mots, à quelques reprises. Son identification est difficile, il semble s’agir du genre Cephalorhyncus. Surpris, quant à 16 h, il pose le roman sur ses genoux. « De mémoire, c’est la première fois que je lis un roman en une seule journée, c’est dire qu’il m’a plu, appuie-t-il. L’intrigue se déroule dans un contexte familier, il est facile d’y accrocher. »

    Peu avant 18 h, une otarie à fourrure pointe sa tête hors de l’eau à quelques reprises. Le vol des pétrels géants et des albatros à sourcils noirs fascine Flavien. « Impossible de rester impassible face à ces géants et leur dextérité. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    L’intrusion dans le Pacifique se produit à 18 h. « C’est l’heure du dîner. Les vagues s’accentuant, il faudra avoir l’estomac bien accroché pour avaler le repas. » La houle replonge l’aventurier à de vieux souvenirs, malgré ses 26 printemps. « Cela me fait penser à quelques repas, en particulier des petits déjeuners, pris sur le Marion Dufresne. La houle est celle qui vous emporte votre plateau-repas. »

    Une longueur monotone

    Avec le changement d’océan, le temps s’améliore. « Il fait bon traîner sur le pont si tu n’as pas dégluti ton repas. » C’est l’occasion de contempler plusieurs otaries et autres lions de mer, sauter près de la barcasse. « L’ouest dans le brouillard l’est sous le soleil et la mer striée par les rafales. Le paysage invite à la contemplation et aux photographies. Avant qu’il ne change dans je ne sais combien de seconde. Un résumé de cette journée où nous aurons eu les quatre saisons, mais l’avantage c’est que cette fois je peux me mettre à l’abri dans mon siège avec hublot… »

    Le hublot est telle une loupe, il permet de mettre en lumière les souvenirs et faits anciens. « Ce soir, je fais une petite rétrospective. Il y a un an, le 10 janvier 2023, je descendais tout juste du Marion Dufresne. L’aventure taafienne se terminait sous des latitudes quelque peu plus clémentes. Aujourd’hui, je suis toujours sur un bateau, mais sous des latitudes moins attirantes pour la plupart des voyageurs, mais c’est ce que j’aime, se découvrir loin des sentiers battus. »

    Qui plus est, à l’endroit où se trouve Flavien, il n’existe pas de sentier. « Juste la route que les plus grands navigateurs découvrirent 500 ans plus tôt. » Le jeudi onze janvier 2024, il profite de Punta Arenas avec plusieurs visites. Le musée, le cimetière, il réalise des courses, des photos et déguste un burger.

    Chargé comme une mule

    En ce vendredi, la levée s’effectue à 6 h 20. « Le temps de prendre une douche, et direction le centre-ville de Punta Arenas. » Avant de monter dans le bus, il prend son petit déjeuner au même café qu’hier. « J’y suis à l’ouverture, dès 7 h. Trente minutes plus tard, je suis à la gare routière. » Pour la modique somme de 1100 pesos (1,10 €), il voyage en minibus durant soixante-quinze minutes. Direction le village de San Juan, le plus au sud du continent américain, sur la péninsule de Brunswick.

    « De là, il me faut marcher pendant 1 h 30 (8 km) sur de la piste, c’est long trèees long… pour rejoindre le début du sentier en direction du mont Tarn, l’objectif du jour. » Chargé comme une mule, avec en plus son téléobjectif, il ne sait pas où bivouaquer. « Je marche avec un Chilien qui lui va en direction de Cabo Froward, l’extrême sud du continent américain. » (Crédits : Pilgerodendron uviferum — Cupressaceae/Flavien Saboureau)

    La randonnée de 70 km s’étend sur 4 jours. Très peu pour lui, et pour cause : « elle alterne en forêts littorales et plages et n’est donc pas très diversifiée d’un point de vue des paysages. » Arrivés à l’extrémité de la piste, les deux compagnons d’un instant mangent pour se requinquer. « Nous prenons chacun nos chemins respectifs. » Le sentier est très bien indiqué. Par contre, plus il avance, plus le sol est boueux. « Je ne pensais pas qu’il était si emprunté. » Le temps est menaçant alors « je croise les doigts et mange sur le pouce… » Après s’être sustenté, il s’attaque aux fameux milieux altoandins, rocailleux à souhait, dès 600 m d’altitude.

    L’Hamadryas kingii se découvre, le vent aussi

    Après avoir avalé les premiers mètres de dénivelé positif, « je laisse certaines de mes affaires sous des arbres pour monter plus léger ». Cette rando était l’un des objectifs. Car Darwin l’a effectué, il y a bientôt 200 ans. « Il en parle dans son récit d’ailleurs », explique-t-il. Le paysage alterne entre tourbières et forêts. L’occasion lui est offerte d’observer son premier conifère. « Pilgerodendron uviferum, le plus austral de tous avec le fameux Lepidothamnus fonkii que je n’ai toujours pas réussi à trouver. »

    Dès lors, le vent commence à se faire clairement sentir. L’aventurier se trouve à plusieurs reprises déséquilibrer. « Je trouve THE plante ». Il s’agit de Hamadryas kingii, une espèce à la forme typique des plantes andines. Après une pause photographique, il attaque la dernière montée, les nuages menacent. « Le vent devient très fort, moi qui croyais avoir affronté le pire aux Malouines et dans les TAAF », se ravise-t-il.

    Il range tout dans son sac, fini de contempler le paysage et de prendre des photos. « Concentration maximale ». « Mes lunettes s’envolent et se cassent. Je réussis à les récupérer pour les jeter au retour. Le bonnet me procure aussi des frayeurs. Sans mes lunettes mes yeux pleurent sans cesse. Pour couronner le tout, les cailloux s’envolent grâce aux rafales. » (Crédits : Hamadryas kingii — Ranunculaceae – femelle – /Flavien Saboureau)

    En plus de le fouetter, les cailloux s’invitent dans ses chaussures. « J’aurais dû mettre mes guêtres, trop tard maintenant. » Le vent souffle réellement très fort. Tout est relatif, sauf quand vous vous trouvez près du précipice… « Le vent me déporte sur la gauche à chaque pas. À gauche il y a la crête et le vide, alors il faut compenser à droite. Qu’est-ce que c’est fatigant… Je n’ai jamais vu ça… Ça en devient dangereux. »

    Ça souffle vraiment fort

    Arrivé sur la crête sommitale, un Chilien est sur le point de repartir. « Il me dit de finir à quatre pattes pour pas me faire emporter dans la vide. » Il descend et m’astreint à être extrêmement prudent à la redescente. Je ne traînerais pas, le fond de l’air ne semble pas être très froid, mais ces rafales le rende glacial. Je redescends tranquillement et viderais mes chaussures à plusieurs reprises.

    Lors du départ de Lavausseau, jamais Flavien ne pensait avoir besoin d’un anémomètre. « Je n’ai jamais vécu d’ouragan, mais les vents devaient dépasser sans problème 150 km/h par rapport aux 100 km/h que j’avais mesuré sur Amsterdam. » Ses affaires récupérées, il se dirige vers le phare San Isidro. « Celui que j’avais pu prendre en photo depuis le bateau il doit y avoir deux semaines de ça. »

    Sauf que tout semble se mériter. « Pour y accéder, il faut se taper 5 km de plages de galets… et c’est long de marcher sur ce substrat qui s’écrase sous chaque pas. » Là-bas il est interdit de camper. Flavien effectue deux kilomètres en plus, en s’enfonçant dans une baie 2 km. « J’emprunte alors le début du sentier du fameux Cabo Froward. Il est 19 h et je commence à être sur les rotules après plus de 25 km et 1000 m de positif, ça me rappelle quelques étapes du GR20 et de la HRP… » (Crédits : Flavien Saboureau)

    La tente montée, il déguste quelques fruits secs. « Le repas prit, j’accroche mon sac de bouffe à une branche pour éviter que les renards ne viennent percer ma tente et mon sac cette nuit, car maintenant je ne suis plus sur une île, mais sur le continent. » Le sommeil l’emporte rapidement. À suivre…

  • Flavien vogue vers Puerto Williams (épis. 17/46)

    Flavien vogue vers Puerto Williams (épis. 17/46)

    Ce matin du 27 décembre 2023, Flavien se lève aux aurores. C’est à cinq heures et demi que l’aventurier ouvre les yeux. Il prend son bus dans moins de quatre-vingts minutes. L’autobus est prévu à 7 h, direction Punta Arenas. Et demain c’est le retour de l’apprenti marin. Il monte à bord du ferry pour un périple de 32 h. Il se dirige vers la ville la plus méridionale qui soit, Puerto Williams. Mais comme à chaque étape de son voyage, un lot de surprises attend le jeune naturaliste.

    « Ce matin, je me lève à 5 h 30. Mon bus est à 7h00, mais il faut que j’y sois 30 min avant, la nuit aura été courte », souffle-t-il les yeux encore mi-clos. Première surprise dans le bus. Il se situe à une place de choix, près des toilettes et à côté d’une personne qui parle toute seule. Mais il réussit à faire abstraction, enfin en partie. « Le voyage aura été long et bien moins agréable que la dernière fois… »

    Le soleil se couche, quand Flavien patiente toujours. « Il est 21 h 21. Cela fait 6 h que l’on attend que le détroit de Magellan rouvre. » Il faut dire que le vent souffle fort, voire très fort. D’ailleurs sur le trajet, le bus vacille jusqu’ici observe l’aventurier. Vu les conditions, le ferry ne peut faire l’aller-retour entre la Terre de Feu et le continent.

    Toujours avec l’appareil photo en bandoulière, il prend des clichés des plantes qui traînent au bord du détroit de Magellan. « J’ai anticipé les potentiels dauphins et je n’ai que mon téléobjectif, pas l’idéal pour photographier des plantes » note-t-il très justement.

    « Je suis le seul zinzin à me promener en plein vent, qui dépasse allègrement 100 km/h. Enfin pas vraiment, il y un autre français qui déambule près du bus. » (Crédits : Luis Alberto Bustos Quezada/Pixabay)

    Les deux se posent à l’abri d’un mur face au canal de Magellan. Ils entament une conversation sur la photo. Puis, petit à petit, ils abordent les TAAF. « Il me dit connaître quelqu’un qui a été botaniste sur Amsterdam. Les TAAF étant une petite famille je vois le truc venir. » Pas manqué, il parle de Damien, le Normand, avec qui Flavien a passé quatre mois sur Amsterdam et qu’il a revu juste avant son départ en voyage.

    Une histoire de famille

    Ils sont cousins éloignés… Depuis qu’il traîne ses guêtres avec cette veste des TAAF, il n’existe pas un lieu où il ne croise pas quelqu’un avec qui il a une connaissance en commun. La famille des TAAF est connue sur les cinq continents. « Mais là, c’est quand même particulier. À l’autre bout du monde, sur un canal avec une météo que la plupart des explorateurs ont décrit, improbable ! »

    Le temps semble être sur pause. Rien d’attendu ne se passe correctement. « Je n’ai pas prévu de nourriture pour ce soir ni réservé d’auberge pour cette nuit. » Généralement, si on arrive avant minuit, tout est possible, à condition de traverser le canal.

    Si on le traverse un jour, pense-t-il, il reste encore 2 ou 3 h de route. Autant dire que d’arriver avant minuit paraît utopiste. Où va-t-il dormir. « J’espère que ça va prendre plus de temps, et que la nuit se passe dedans le bus », après déjà 15 heures de voyage.

    « Et dire que 32 h de bateau m’attendent dès demain soir… » La tempête se calme. Enfin assez pour que le bateau puisse faire la navette, il est 22 h 20. Une fois à bord, Flavien descend du bus et monte sur le pont. « J’espère voir les dauphins, mais il fait presque nuit. La force du vent et le tangage du bateau m’accaparent. » Il se met à rêver, d’une période bien lointaine. « J’imagine l’expédition de Magellan sous ces vents de plus de 60 nœuds, mais dans leur barcasse en bois… ». (Crédits : Flavien Saboureau)

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    Il profite du retour sur la route, pour se plonger dans un récit du voyage de Magellan. Il est 1 h tout juste quand le bus débarque à Punta Arenas. « Je suis le cousin de Morel car on l’attend dans une auberge ». Ils auront peut-être un lit pour Flavien. Une Française qui a réservé dans cette auberge nous rejoint. Vingt minutes de marche, sous un froid revigorant, le trio arrive. Le gérant est extrêmement sympa, « je partagerai une chambre de 4 lits avec les 2 autres français. Ouf, j’aurai un toit pour ce soir. Il est 2 h et il est temps de se coucher, après cette journée commencée à 5 h 30… »

    Une courte nuit de plus

    Le réveil sonne à 9 h. Une nuit pas autant réparatrice que souhaité. « mais c’est mieux que rien », claque Flavien. Après le petit déjeuner, le trio se dirige à la ScotyaBank pour retirer de l’argent local. Il récupère 300 000 pesos chilien (environ 312 euros) pour les prochaines semaines. Après s’être ouvert l’appétit, ils se posent dans un restaurant conseillé par l’aubergiste.

    La richesse se ressent, du moins dans cette ville par rapport aux contrées traversées précédemment. Le trio s’éternise. Il est 14 h 30 lorsqu’ils sortent du restaurant.

    « Je laisse le groupe pour aller faire quelques courses car il paraît que c’est bien plus cher à Puerto Williams, où je vais. »

    Il est 15 h 30 quand l’aventurier revient à l’auberge, où son sac l’attend. L’embarquement au port est prévu entre 16 et 17 h, il ne faut pas que je traîne pense-t-il.

    Le temps s’accélère cette fois-ci. « Je n’ai pas le temps de marcher ou de chercher un taxi (car je n’ai pas de SIM) alors je réserve un Uber ». Pas le temps de réfléchir ou de se laisser à vagabonder, le transport est là en en moins de 2 min. « Impressionnant ! »

    (Crédits : Pedro Herrera/Pixabay)


    Au sens propre comme au figuré, c’est sur les chapeaux de roues qu’il dit au revoir aux acolytes. Il arrive au port 10 à 15 min plus tard. « J’embarque pratiquement aussitôt dans ce ferry qui paraît frêle par rapport aux mers que l’on va traverser… », se rassure-t-il. Les véhicules sont rangés sur la gauche, la partie passager des est sur la droite. « C’est un simple couloir sur 2 étages avec des sièges inclinables, pas de lits pendant les 32 h qui m’attendent. »

    Une traversée de 32 h… sans lit

    Les repas se prennent au 1er étage. Finalement, c’est deux heures plus tard que « nous prenons la mer ». Le temps se joue encore de Flavien. « Nous mettons beaucoup de temps à naviguer face à Punta Arenas, le bateau ne va vraiment pas vite. » Ce n’est pas plus mal car ce bateau est à fond plat. Il n’est pas conçu pour la haute mer. « Il prend très facilement les vagues de face qui s’éclatent sur la coque et recouvrent d’embruns les personnes qui comme moi sont sur le pont. »

    Blotti sous ses quatre couches de vêtements, il guette les oiseaux et mammifères marins. Le vent glacial en décourage plus d’un. Mais quelques Chiliens et Français bravent tout de même les éléments.

    C’est l’occasion de faire une rencontre de plus. Une Française spécialiste des glaciers Himalayens, accompagnée de son mari. « Encore une fois elle connaît très bien les TAAF car son laboratoire, à Grenoble, envoie régulièrement de jeunes scientifiques. »

    En discutant, des connaissances en commun s’affichent. Alice l’ancienne médecin du Marion Dufresne ou encore Joël, un glaciologue avec qui j’ai partagé mon dernier mois et le retour d’Amsterdam, raconte Flavien. Plus rien ne l’étonne dans ces rencontres… Une bonne partie de la soirée se passe sur le pont tribord à parler et à chercher quelques dauphins de Peals qui se montreront à deux reprises. (Crédits : Flavien Saboureau)


    Muni de son téléobjectif, quelques oiseaux, tels les pétrels plongeurs se laissent observer. « Je n’avais plus revu depuis le mouillage près de l’île de la Possession en août 2021. » Même bien emmailloté, il redescend se réchauffer en cabine. « Malgré mes vêtements les plus chauds, ça pèle », grelotte-t-il d’une vois tremblante. Il remonte une fois, lorsque, à la nuit tombée, nous passons devant le fameux Mont Tarn, dont Darwin raconte l’ascension dans son récit. À suivre…

  • Arrivé à bon port (dernière partie)

    Arrivé à bon port (dernière partie)

    Le 234e jour de l’année, dimanche 22 août 2021 « je soulève le rideau, le soleil levant dévoile la base de Port-aux-Français, la petite capitale des TAAF ». C’est aussi le nycthémère où Flavien, frustré de n’avoir pu se rendre sur Crozet quelque temps auparavant, a la chance de pouvoir descendre sur terre. Donc, après le petit déjeuner, « je m’habille chaudement, puis je me rends à l’entrée de la DZ où j’attends mon nom, avant de monter dans l’hélicoptère vers 9 h 15. »

    La France située au sein de l’hémisphère nord s’accroche aux soubresauts d’un été moribond, aux dernières chaleurs, aux ultimes barbecues, avec en point de mire, la rentrée des classes. Les journées raccourcissent de pis en pis, l’automne pointe petit à petit son nez. Le 22 septembre 2021 (à 21 h 21), il s’affiche au calendrier, fier comme Artaban, annonçant prématurément l’hiver. Dans l’archipel des îles Kerguelen, la saison défavorable court de juin à octobre. Ainsi, la base de Port-aux-Français s’est couverte d’un joli manteau blanc, « actuellement il fait 1 °C dans l’air, quant à l’eau seulement 3 °C, avec un vent qui souffle autour de 20 à 30 nœuds ».

    Le chaland l’ « Aventure II » est indispensable au bon déroulement du déchargement. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Privilège de photographe, ses quatre collègues lui ont cédé la place à l’avant afin d’immortaliser l’instant fugace du transport. Il faut dire que la distance entre le départ du Marion Dufresne et l’arrivée sur camp s’effectue en trente petites secondes. « Le trajet reste bref, mais à peine le temps de redonner notre gilet de sauvetage que le DisKer et les agents de la Resnat nous accueillent. » Puis le chef de district de Kerguelen (DisKer) entame son discours de bienvenue au foyer de la base, à Totoch. Le verre et les cookies attendent patiemment la fin de l’allocution, tandis que les murs affichent, à qui veut bien les voir, les mémoires des précédentes missions. Une toute petite demi-heure suffit pour que les agents de la Réserve naturelle (ResNat) « nous prennent en charge et nous emmènent dans leur bâtiment » accompagné de Franck, le directeur, Clément le gérant et Antoine responsable de la biosécurité (procédure de décontamination visant à limiter l’introduction d’espèces allochtones invasives). « Jusqu’à midi, ils nous exposeront les différentes problématiques qu’ils ont et comment ils ont pu y répondre au cours de leur hivernage. »

    La portière tiré par un navire est pour ainsi dire un radeau. Pour autant, il est plus élaboré que celui que tout un chacun pourrait imaginer. (Crédits : Flavien Saboureau)

    La pause repas finit « nous aidons au débarquement des vivres ». Le ballet des chalands enclenche la musique. Ces bateaux à fond plat emportent les conteneurs à portée de grue. Elle porte la précieuse cargaison avec délicatesse aux pieds du « manitou » pour les derniers mètres. L’aéronef, tel un métronome, marque la cadence, effectuant des rotations, encore et toujours, avec d’autres provisions. « Il y en a des tonnes », s’esclaffe Flavien. Ainsi, la trentaine de paires de mains n’est pas de trop pour convoyer patates, pommes, fromages, litres de lait, surgelés, carottes, kiwis, oranges… aux lieux de conservations que composent réfrigérateur et congélateurs. La base de Port-aux-Français bouillonne de vie.

    Comme dans un rêve

    En très peu de temps, toutes les victuailles sont rangées. Deux agents de la réserve, dont l’ornithologue, organisent une excursion, en direction de la villégiature des manchots papous et éléphants de mer. « Nathalie, botaniste me montre quelques plantes, Ranunculus biternatus, Ranunculus pseudotruliifolius, et Crassula moschata. En avançant, nous passons devant la statue de notre dame du vent, qui symbolise l’endroit de la base où il souffle le plus, et il faut dire que l’emplacement est bien choisit », claque-t-il.

    Le canard d’Eaton (Anas eatoni) fréquente les zones humides qui bordent lacs et cours d’eau des archipels de Crozet et de Kerguelen. Ce Canard est strictement terrestre et ne va pas en mer, contrairement aux autres oiseaux des terres australes françaises. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les souhaits se réalisent au fur et à mesure. Près d’une plage où des amas d’algues se sont échoués, des milieux humides, bien en retraits, sont peuplés du fameux canard d’Eaton. « Cet oiseau que je voulais absolument voir est endémique de Crozet et de Kerguelen. Sur des récifs à quelques dizaines de mètres, un manchot papou, seul, se laisse photographier quelques secondes avant de plonger. Juste à côté, une otarie de Kerguelen, qui se confond dans les rochers, prend la pause », s’émerveille Flavien. La troupe continu son chemin longeant le littoral, quand viennent à se contempler Juncus scheuchzerioides, Deschampsia antartica et la fameuse Leptinella plumosa.

    Éléphant de mer du sud (Mirounga leonina) peut plonger jusqu’à 1 000 mètres de profondeur, et rester en apnée, pendant 20 minutes (il ne possède pas de branchies). Le record du monde recensé parle même d’une plongée de 1998 mètres et d’une durée d’immersion de deux heures. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Puis une rencontre plus que surprenante pour tout un chacun : « un renne se montre, malheureusement j’ai envie de dire. Cette espèce, introduite il y a des décennies, cause de nombreux dégâts sur les milieux humides et les fell-field (désert pierreux), explique l’aventurier. Juste avant de faire demi-tour, un pacha de plus d’une tonne, se repose sur un lit d’algue, à ses côtés deux femelles. » Tels des paparazzis, les visiteurs d’un jour campent de longues minutes à immortaliser l’instant. A travers son caillou, il observe, fige Callitriche antarctica et de tout petits pieds de Pringlea antiscorbutica, le botaniste est heureux. Cette dernière, emblématique de l’archipel, coincé entre deux grillages, a pu échappée aux lapins introduits également par l’homme. Tradition de la marine, sur les navires, personne ne parle de « lapin », mais de bête à longues oreilles (BLO). « À peine rentré à la base, l’hélicoptère nous accueille pour nous ramener sur le Marion. Une journée comme on en voit que dans les documentaires télévisés, un rêve. »

    Après l’euphorie, la mélancolie

    Du 23 au 26 août 2021, les quantièmes lui semblent monotones. Au mouillage dans le golfe du Morbihan, juste en face de la base de Port-aux-Français. La semaine débute par une rencontre fugace entre Flavien et un dauphin de Commerson, dont « seuls 97 individus sont connus ». En vain, il cherchera à le revoir…

    En fin d’après-midi, le mauvais temps s’annonçant pour la nuit, le chaland, l’« Aventure II » (après avoir œuvré aux différents déchargements) navigue deux heures et demie pour se réfugier dans une zone plus calme du golfe du Morbihan, le bras Jules Laboureur. Opération effectuée lorsque des vents de directions sud-ouest soufflent à plus de 35 nœuds (env 65 km/h), mais aussi quand ils proviennent de tous secteurs supérieurs à 50 nœuds (92 km/h).

    Comme précédemment à Crozet, le Marion Dufresne approvisionne en carburant Port-aux-Français. Avec la « manche » 280 m³ sont livrés le premier jour et 320 m 3 le second. Capitale des terres australes, elle sert aussi de station de ravitaillement aux bateaux de pêche qui travaillent dans le coin, un des revenus financiers des TAAF. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les prévisions météorologiques se réalisent, le mardi 24 août 2021 la tempête présente toute la journée, avec des bourrasques constantes de l’ordre de 50 nœuds. Durant la nuit, le baromètre « enregistre la plus basse pression mesurée depuis mon départ », 965 hectopascals. Durant toute la journée, ou presque, le bateau navigue en décrivant un hippodrome dans le golfe du Morbihan. « Nous sommes si proches de certaines îles situées à l’ouest du golfe… j’apprécie la chance d’être ici, pourtant il n’y a rien à faire, ce besoin incontrôlable de descendre à terre renforce de sentiment de frustration qui m’est impossible de gérer… » Le départ est annoncé. La neige est réapparue en milieu de matinée lorsque Flavien dévorait les dernières pages du livre sur les explorations botaniques.

    Le livre de chevet de Flavien durant le périple sur les mers. « Ils ont prospecté la nature, l’ont étudiée pendant soixante ans. Ces deux chercheurs ont observé des plantes exotiques, des oiseaux, des animaux survivants, dont beaucoup sont aujourd’hui menacés de disparition ; parfois des espèces dangereuses. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    Ce jeudi 26 août, les températures chutent, avec un 0 °C dans l’air et une eau à seulement 2,9 °C. Le début d’après-midi coïncide avec l’intervention de Marie-Julie, psychologue des TAAF. elle a présenté de manière préventive les différents risques de vie sur base. Comme dans tous films, les occupants du bateau en partance, agitent les bras en guise d’au revoir, ici aux hivernants laissés sur Port-aux-Français, dont Pauline, l’autre VSC. « Le vent souffle fort, il fait bien froid ce soir. En traversant le golfe du Morbihan, je regarde les paysages dans le coucher de soleil. Puis notre sortie s’effectue par la passe royale, où des nuées de prions, composés de millions d’individus nous attendent, conte Flavien impressionné. Je comprends mieux pourquoi Kerguelen et Crozet sont les territoires où l’on retrouve le plus de biomasses au km2 dans le monde… »

    À quelques encablures d’Amsterdam

    Ce vendredi 27 août 2021 débute par une formation théorique sur la sécurité et la médecine distillée par la docteure. Ensuite, Flavien enchaîne par la routinière « biosécurité » primordiale pour la descente sur Amsterdam qui s’annonce (enfin) dimanche matin. La mise en application donne différents exercices similaires à la prévention et secours civique de niveau 1 (PSC1), avec l’apprentissage des gestes de premiers secours. Ils permettent d’augmenter sensiblement les chances de sauver des vies et de rendre plus efficace l’intervention des secours. Pour plus de renseignements, il suffit de contacter l’union départementale ou régionale de sapeurs-pompiers, le SDIS. Les associations agréées de sécurité civile (AASC) proche de chez-vous, comme la Protection civile, la Croix-Rouge et bien d’autres encore. Juste avant de se restaurer, il écrit quatre nouvelles cartes postales du bout du monde.

    Les calamars volants (Todarodes Pacificus) projettent un puissant jet d’eau qui les propulse hors de l’eau. Ils peuvent rester 3 secondes hors de l’eau, pour retomber 30 mètres plus loin à une vitesse de 11, 2 mètres par seconde, hors de portée de leurs prédateurs marins. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « L’après-midi, je profite du redoux qui arrive avec notre remontée vers le nord, pour photographier quelques albatros à tête grise ». Un repas sous signe d’une célébration se déroule dans une pièce à part « où, l’on partagera des bouteilles de rouge payées par Alain, dont c’est l’anniversaire. » Alors que les dernières bouchées parviennent tout juste dans l’estomac de chacun, le capitaine du Marion Dufresne, M Eyssautier, offrira à tous un verre de punch, entrecoupé deux parties de baby-foot. Flavien clôture la soirée studieusement. Il amorce un diaporama sur la faune et la flore rencontrée depuis le commencement de cette traversée, qu’il finira le lendemain matin, et enverra aux membres de l’aventure.

    Le poisson volant (Exocoetus volitans ou exocet commun) est une espèce de poissons des mers chaudes de la famille des Exocoetidae. Les 70 espèces sont regroupées dans sept à neuf genres. Exocoetidae vient du grec exo pour « dehors » et koite pour « creux ». Le missile Exocet est un missile guidé nommé en référence à ce poisson. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Tous les préparatifs pour le débarquement doivent être terminés dimanche. Une journée faste qui débute par « une ultime machine » à laver le linge avant d’arriver sur Amsterdam, car « il faut au maximum économiser l’eau sur l’île ». Puis, Flavien range sa chambre, apprête ses valises. Une formation est dispensée sur le plan de gestion de la réserve naturelle. « Après avoir photographié mes derniers oiseaux à bord du Marion je vais payer mes dettes à la poste du bateau et au bar. » Une fois le linge sec et rangé, il descend ses grosses valises dans les cales, afin d’être acheminées lundi 30 août 2021 par héliportage. L’ultime intervention est diligentée par la responsable de la direction des pêches et des questions maritimes (DPQM), sur les quotas et techniques autorisées sur Amsterdam et sa fameuse langouste.

    Premiers pas sur Amsterdam

    Des phrases d’aventurier sont restées célèbres à travers les siècles, l’une d’elles était prononcée le 21 juillet 1969, à 2 h 56 : « C’est un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humanité ». Neil Armstrong avait posé son pied gauche sur notre satellite, la Lune. Un autre plus proche des Français, reconnaissable à son bonnet rouge, Jacques-Yves Cousteau. « J’ai trouvé ma lune dans les profondeurs de la mer. »

    Tout au long des mois que Flavien passera sur Amsterdam, il effectuera des missions hors de la base. Comme il procéda avec ses deux collègues, Colombe et Clément, qui s’occupent de la régulation des mammifères introduits et de l’ornithologie pour la réserve. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Quel sentiment ressent une telle personne qui part effectuer une exploration d’un lieu peu ordinaire ? C’est la question posée à Flavien Saboureau : « J’avais l’impression d’être à l’intérieur d’un documentaire, tout était nouveau. J’en apprenais tous les jours, aussi bien sur l’extérieur qui m’entoure, que sur moi. Un rêve éveillé pendant lequel j’avais le temps de profiter et de prendre du recul. L’arrivée sur l’île aura été l’occasion de relâcher toute la pression accumulée depuis janvier et des multiples formalités pour parvenir jusqu’ici. Il m’aura fallu de nombreux jours pour réussir à prendre mes marques, et ne pas être trop perdu dans cet univers où peu de choses sont ordinaires. »

  • De la base Alfred Faure, cap sur Port-aux-Français (2de partie)

    De la base Alfred Faure, cap sur Port-aux-Français (2de partie)

    Aujourd’hui, est le grand moment, comme prévu le bateau arriva de bonne heure et mit l’ancre dans la baie du marin, face à l’île de la Possession. Les yeux s’ouvrent difficilement, puisque la nuit fut courte. La tocante laissa passer une demi-heure après sept heures quand Flavien Saboureau monta sur le pont pour immortaliser l’instant. « Dans notre malheur nous avons de la chance, car il fait beau, ce qui est très rare à Crozet, là où il pleut 300 jours par an », souffla-t-il. La mer est plus calme, le vent est tombé, ce qui est de bon augure pour le pilote d’hélicoptère.

    À huit heures pétantes, ce 17 août 2021 les premiers hivernants que sont les militaires, cuisiniers… pour l’île de Crozet quittent le bateau. Ils vont y passer de huit à douze mois. Tandis que les photographes immortalisent sur pellicule (numérique) la base scientifique Alfred Faure et les premiers manchots royaux, l’aéronef commence les premiers « slings ». Ce mot inconnu pour la plupart est le transport sous élingue qui permet de déplacer des charges lourdes et de les déposer sans avoir à poser la machine. L’OPEA est sur le pont. Ce dernier est responsable des opérations extérieures australes, il est le chef d’expédition et le coordinateur durant la rotation du Marion Dufresne.

    Le brassage de charges lourdes lorsque les conditions de débarquement sont impossibles, ou largement facilités par les hélicoptères, se nomment dans le jargon des Slings. L’exemple est issu du 1er régiment d’hélicoptères de combat de Phalsbourg. (Crédits : Caporal Sébastien)

    Ainsi à l’aide du filin il récupère les frets, sous forme de caisses ou de filets, déposés sur la plateforme par les membres d’équipage. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’aéronef est déjà de retour, dès lors il fera plus de vingt trajets. « J’ai mangé avec le responsable de la logistique, à qui j’ai demandé si Pauline et moi pouvions descendre… ». Malheureusement, les deux services civiques resteront à bord. Après le déjeuner, les rotations perdurent, mais cette fois de l’île au bateau. Les malles des partants et cinq mois de déchets, se déposent au fur et à mesure sur le pont.

    L’aventurier bloqué sur le Marion Dufresne, continu de fixer sur pellicule la faune. « Je devine au loin les énormes albatros hurleurs sur leur nid, les manchots papou, les chionis et la fameuse manchotière, pour laquelle nous voulions tant descendre », soupire-t-il. Sur la terre se subodorèrent des milliers de jeunes manchots non sevrés et quelques parents, la colonie est estimée à plus de 10 000 couples. « Le Cormoran de Crozet ne se laisse pas facilement photographier », assure Flavien tandis que, soumis aux aléas de la météorologie, l’OPEA décide de faire partir le concasseur en fin d’après-midi. L’équipage s’attelle donc à l’extirper des cales à l’aide de la grue et le pose sur la portière, « une sorte de radeau pneumatique sur lequel sont installés des bastaings, à l’allure très rustique ». Une chaloupe à bâbord descend pour tirer la portière jusqu’à la cale… Un hors-bord pneumatique (workboat) est là pour coordonner et assurer la sécurité en mer. Ils achèveront l’intervention en récupérant un conteneur rempli de déchets métalliques de nuit… Les opérations de déchargement, de remise en cale et de remise en place des chaloupes se finiront à 20 h sous les projecteurs.

    Tributaire de la météorologie

    « Aujourd’hui, nous savons, compte tenu de la météo, que les opérations ne devraient pas recommencer avant 8 h 30 alors pas de précipitations… », s’amuse Flavien de ce jeu de mots. En montant sur la passerelle, il constate que le bateau a fait l’hippodrome en mer durant la nuit, dû aux rafales de vents mesurés à 61 nœuds. Cette manœuvre consiste à naviguer en ovale au large des côtes. Afin de ne pas avoir la houle claquant régulièrement la coque. « Malgré ça, quand il tournait et que l’on prenait les vagues de côté le mobilier de la chambre ne pouvait s’empêcher de nous réveiller… » Ce matin du mercredi 18 août 2021, le botaniste trie quelques photos, prend contact avec la civilisation après une semaine coupée du monde. L’après-midi, une dépression mesurée à 990 hPa secoue le Marion Dufresne, exhibant ainsi le record du voyage avec 71 nœuds soit près de 140 km/h en rafale. « Nous avons dû nous éloigner des côtes, sans apercevoir l’archipel de Crozet de la journée. » Le retard s’accumule et affiche désormais deux jours.

    Le manchot papou (Pygoscelis papua) a pour prédateurs l’orque et le phoque léopard. Les œufs et les poussins sont quant à eux un mets de choix pour le skua ou grand labbe. Cet oiseau établit souvent son nid parmi les colonies de manchots papous qui sont pour lui une source de nourriture toute trouvée. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Les opérations débutent tôt ce jeudi matin. Les rotations s’enchaînent, tandis que la vedette et le workboat travaillent à la mise en place de l’impressionnante manche à gazole. La canalisation semi-rigide est tirée par la vedette. Des bouées sont disposées sur sa longueur, espacées d’une dizaine de mètres, pour assurer sa flottabilité. Déployée sur huit cents mètres environ, ce jusqu’à la côte, elle parcourt un nouvel hectomètre pour parvenir à destination, des cuves de plus de 50 m3. Elles permettent à la base d’être autonome pendant vingt-quatre mois. Le ravitaillement arrive à pont nommé, ils ne leur restaient que cinq mois de réserve. Après avoir injecté de l’air par une pression de dix bars, le gazole est en cours d’acheminement. Le débit habituel est de 50 m3/h, mais la longueur de la manche est telle cette année (dû aux conditions) que seuls 35 m3 sont envoyés la première heure. Au total, plus de 160 m3 auront était déposé à Crozet, de quoi tenir une année. Durant ce laps de temps, l’hélicoptère rapporte les cargaisons vidées de leurs contenus.

    Un trou dans la manche

    Peu après 14 h 30, tandis que la vedette achève sa dernière rotation, un problème survient. La manche à gazole dérive et passe en dessous du Marion Dufresne, « c’est la panique à bord, le pompage est instantanément arrêté ». Durant près de trois heures, les marins œuvrent à dégager la manche du gouvernail ou de l’hélice… avant de réussir. En la remontant, ils s’aperçoivent que de toutes petites nappes de gazole se sont formées à la surface. Elle est littéralement coupée, seule l’armature en acier du tuyau l’empêche de se scinder en deux. Jusqu’à l’angélus tout l’équipage, commandant y compris est à pied d’œuvre. Après avoir étalé des copeaux sur le pont pour éponger le combustible, un manchon est positionné pour réparer la canalisation, il faut encore ravitailler Kerguelen et Amsterdam. Cette dernière ne possède plus qu’un trimestre d’autonomie. Par « chance », le carburant envoyé est du gasoil et non du mazout, l’impact sur l’environnement est alors bien moindre. En effet, il forme une fine couche à la surface avant de s’évaporer.

    Dans ce lieu de stockage du fret, le Marion Dufresne permet aux différents membres du personnel des bases des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) de vivre. Lorsqu’il est vide, jour au badminton serait possible (Crédits : Flavien Saboureau)

    Avant que cet événement ne rebatte les cartes de cette journée, « Antoine, Pauline et moi sommes descendus dans les cales faire le protocole de biosécurité ». Vingt-cinq pièges à rongeurs ont été déposés dans les cales, dans l’hypothèse que rats comme souris seraient parvenues à rentrer à bord par le fret, pour éviter d’en amener de nouveaux sur les îles. « Affublés de nos casques et gilets jaune nous avons inspectés si le biocide à l’intérieur des boites avait été grignoté. Fort heureusement, aucun ne l’a été ». Le produit, sous forme de cube, est un anticoagulant qui avec un saignement provoque leur mort. Ce protocole a permis aux VSC (volontaire de service civique) de visiter des endroits où ils ne se rendent que rarement. « Dans les énormes cales à la proue les hauteurs sous plafond sont énormes, pratiquement comparables au volume d’un gymnase. Un terrain de badminton a même été dessiné au sol. Il est praticable lorsque le fret est descendu », observe Flavien.

    Cap sur les îles Kerguelen

    Les températures moyennes sont de 2 °C dans l’air et 4 °C dans l’eau, attisées par des vents de près de 40 km/h (20 nœuds), amenant la sensation d’être en dessous de 0 °C. Il est aux environs de 21 h lorsqu’« après le repas, avec Pauline, nous monterons à la passerelle, dans le noir le plus total, pour assister au passage devant l’île de l’Est. » L’équipage règle la luminosité des différents écrans au minimum, ce pour permettre à l’œil de voir, même de nuit, le danger. « À ce moment, l’île, plongée dans une nuit claire, a un côté mystique. Très escarpée, cette terre qui n’a pas été foulée par l’homme depuis plus de 35 ans, invite à la contemplation, poétise-t-il. Nous passerons, une demi-heure seuls à la passerelle à la regarder sans dire un mot ou presque. » Cette île fait partie de quatre ou cinq de l’archipel à être classées en réserve naturelle intégrale, c’est-à-dire que l’homme n’a pas le droit d’y poser le pied. Depuis plus de trois décennies, elles sont restées vierges de visites. Uniquement l’île aux Cochons a vu en 2019 une poignée de scientifiques sur son sol, après plus de 38 ans d’isolement. La raison est le déclin fulgurant de la plus grande colonie de manchots royaux du monde observés par clichés satellites. « Finalement, la cause est liée au réchauffement climatique et au déplacement du front des eaux polaires, faisant passer leur aire de nourrissage de 400 à 600 km », explique-t-il.

    « Les premières terres de Kerguelen, la péninsule Rallier du Baty, de nuit, (pour les photographes, l’ISO est à fond…) Là aussi en réserve intégrale, personne n’y a mis les pieds depuis des décennies, peut-être même des siècles… Certains endroits des Kerguelen n’ont sûrement jamais vu l’Homme. » (Crédits : Flavien Saboureau)

    La journée du vendredi est sujette à farniente, ou presque. « Après m’être reposé jusqu’en milieu de matinée, ma lecture sur les explorations est interrompue par le repas, avant de reprendre. Je passais le plus clair de mon temps à photographier les rares oiseaux, après avoir discuté sur la biodiversité avec Antoine. » Cette dixième journée à bord se termine par une conférence sur les éléphants de mer, de Kerguelen bien sûr. Christophe Guinet, chercheur au CNRS de Chizé, nous expliquait mettre des balises bourrées de capteurs sur la tête de ces phoques (dont la population est estimée à 300 000 individus) pour suivre leurs déplacements dans l’océan, mieux comprendre le réchauffement climatique…

    Changement d’heure et de vue

    Après une petite soirée, tous s’endorment paisiblement en se remémorant qu’il faut avancer la montre d’une heure, dus au changement fuseau horaire. Les tocantes sont désormais réglées à l’heure d’Islamabad capitale du Pakistan, à l’est de l’Afghanistan. La mer était formée comme aime à conter les marins, si bien qu’à six heures, vient s’écraser, sur le flanc du Marion « une grosse vague qui renverse la chambre. L’échelle qui permet d’accéder à la bannette du voisin aura réveillé quelques appartements en tombant… » Peu de temps après cet éveil en fanfare, Michaël, mécanicien de l’hélicoptère, explique à ceux qui veulent bien en apprendre le fonctionnement, dans le hangar. N’écoutant que son courage, et juste avant de manger Flavien ira faire un tour sur le pont extérieur pour sonder la météo. « Je ne suis pas déçu. Il fait 1 °C à l’abri, l’océan est à 3 °C, quant au pont, il commence tout juste à dégeler, certains ce sont prit de belles gamelles ce matin parait-il, grelotte-t-il. Attisé par le vent, la température ressentie nous met dans le bain des journées enneigées qui nous attendent à Kerguelen. » La base leur a envoyé une photo pour les habituer, à minima les prévenir de la météo sur place.

    Les températures peuvent se rafraîchir au sein de l’archipel Kerguelen. Il y règne un climat froid, mais non glacial, car les moyennes estivales n’excèdent pas 10 °C, quant aux hivernales elles dépassent 0 °C. Pour autant, le vent omniprésent conduit le ressenti à chuter. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Après s’être restauré, le paparazzi se positionne pour photographier des oiseaux aperçus en début de journée. Trois nouvelles espèces au menu, le fulmar antarctique, le pétrel antarctique et le fameux albatros à sourcils noirs tourneront autour du bateau toute l’après-midi. « Terre en vue », aurait pu crier le timonier. Durant une heure, tous profitent de la vue, tout en tentant de prendre des clichés de la péninsule Rallier du Baty. Ce bout de terre de l’archipel fait partie, à la manière de l’île de l’Est, de ces zones où il est interdit de poser une semelle. Territoire le plus éloigné de la base, très peu d’êtres humains ont déjà pu fouler cette terre. On admirera l’île jusqu’à la baie d’Audierne où des langues glaciaires trahissent la présence de la calotte glaciaire Cook, le plus grand glacier de France. Avant de se glisser dans la bannette, et espérant ouvrir le rideau de la cabine sur la base de Port-aux-Français… (à suivre)

  • De la Réunion à l’île de la Possession (1re partie)

    De la Réunion à l’île de la Possession (1re partie)

    Flavien Saboureau est parti pour un voyage qui va l’amener sur des lieux reculés et inconnus. Ce périple l’entraînera à se découvrir dans un milieu non pas hostile, mais peu commun… l’île d’Amsterdam. D’ailleurs, cela fait presque deux semaines qu’il passe ses journées en quarantaine dans sa chambre d’hôtel… à La Réunion. Imaginez un botaniste au sein d’un paradis terrestre durant 336 heures, 20 160 minutes ou 1 209 600 secondes, n’ayant qu’une fenêtre pour s’évader par la pensée… le temps est long.

    La délivrance est enfin là : « Nous sommes le mercredi 11 août 2021, il est à peine 17 h que le Marion Dufresne a déjà quitté le port de la Réunion, cap sur l’archipel de Crozet », se réjouit l’aventurier. Mais quelques minutes après avoir embarqué, c’est une autre actualité qui s’empare de la « Une » dirait un journaliste : « Un marin de la compagnie armatrice et la médecin procèdent à exercice. Nous faisons une première simulation d’évacuation sur le tribord, près des chaloupes ». Avant de prendre le large, l’hélicoptère rejoint le navire. L’aéronef est primordial pour descendre les matériaux, matériels et personnes sur les différentes terres (TAAF), dépourvues de port. Sur le quai, Laurie et Lucie, rencontrées durant la formation, ainsi que quelques promeneurs font de grands signes d’au revoir, tandis que le Marion Dufresne largue les amarres. Le Pacha annonce et met le cap plus au sud, vers l’archipel subantarctique des îles de Crozet, le jour tant à décliner alors que l’île est disparaît petit à petit. « La lumière commence déjà à faire défaut sur le pont avant, au-dessus de la passerelle de commandement ».

    Première nuit en mer

    « Le magnifique coucher de soleil est salué par des hordes de pétrels et une baleine, raconte-t-il. Sa nageoire caudale frappe la houle qui est quasi inexistante près des côtes ». Comme sur tout navire, les protocoles sont légion. Ainsi le repas se déroule en deux temps. Un premier service à 18 h pour les militaires et artisans, puis un second soixante-quinze minutes plus tard pour les officiers, les responsables, et étonnement nous (Pauline et moi, les volontaires services civiques de ce bateau).

    La magie du coucher de soleil fonctionne toujours. D’autant que seul l’horizon semble poser les bords du cadre de la photo. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Après une courte soirée, Flavien se dirige vers la chambre 7002, qu’il partagera avec le futur cuisinier d’Amsterdam. Elle est située sur le pont G, ultime partie habitée de la poupe, juste à côté de l’hélisurface. « J’espère que je n’aurai pas le mal de mer, car c’est ici qu’on ressent le plus ses assauts », s’interroge-t-il. Les lits, appelés bannettes, sont très rudimentaires, mission scientifique oblige. Accrochés au mur, ils possèdent la capacité de se replier pour laisser place au plan de travail. Ces « lits », si l’on peut les dénommer ainsi, ne sont pas équipés de garde-corps. Seule une sangle est à leur disposition pour s’attacher au cours des nuits agitées, et ne pas en tomber. « La première fut bonne, la houle est agréable lorsqu’elle n’est pas trop forte »

    Une douche acrobatique

    Lors du petit-déjeuner, servi entre 7 h et 8 h 15 certaines personnes brillent par leur absences, ils ont succombé au mal de mer, ou naupathie. Ce mal des transports disparaît au bout de 48 à 72 heures, selon les marins. De son côté il s’avoue tranquillisé, n’ayant aucun signe de nausées. Une nouvelle exploration de la vie sur un bâtiment est celle de la toilette. Il a pu « découvrir la joie de la douche dans un navire où il faut savoir se caler pour éviter de glisser au grès du tangage. » Ensuite, durant la majeure partie de la matinée, il se trouve dans la « très calme » passerelle de commandement, « sûrement le meilleur endroit du bateau pour apprécier l’inhospitalité qui nous entoure », assure-t-il. L’occasion de remarquer d’étranges habitants qui s’extirpent de l’océan en volant 4 à 5 secondes, avant de retourner à l’eau. « Ce sont les fameux poissons volants que j’avais découverts dans les documentaires, mais que je n’aurais jamais pensé voir en vrai », se réjouit Flavien, alors qu’il n’est qu’au crépuscule de son aventure.

    Un air de vacances

    Le repas est assuré de la même manière que le dîner, en deux services. Le premier à 11 h, puis à 12 h 15. Comme la veille au soir, l’estomac de certains ne s’est toujours pas acclimaté à la houle, rendant leur présence impossible. L’après-midi, Flavien change de casquette pour devenir photographe. Téléobjectif en main, il reste stoïque à traquer le moindre signe de vie, en short/tee-shirt face aux embruns, surpris par la douceur ambiante. L’occasion lui est donnée d’apercevoir des calamars volants (plus rapide qu’Usain Bolt), et « cet oiseau qui m’était encore inconnu, le pétrel à tête blanche ». Seule rencontre « humaine » aux dernières lueurs du jour, un pétrolier sous pavillon sri-lankais qui se rend à sa capitale, Colombo.

    Dans l’incommensurable océan, la simple présence d’un pétrolier rompt la monochromie du bleu. (Crédits : Flavien Saboureau)

    La soirée qui fut un peu plus festive se finissait sur le dernier pont du navire à observer l’immensité au-dessus d’eux. « Une pluie d’étoiles filantes sur un fond de constellations comme je ne l’avais jamais vu. On y discerne même extrêmement bien la Voie lactée dans un ciel vierge de toutes luminosités. » Le lendemain matin, 13 août 2021, l’océan indien a forci, ses vagues viennent s’échouer sur la coque du Marion. Après avoir avalé son petit-déjeuner, il attaque une formation sur la biosécurité, avant de prendre ses quartiers, quasiment quotidien à la passerelle de commandement. Il dévore des écrits sur les explorations botaniques, avec encore et toujours, cet interminable océan indien en ligne de mire.

    Le cap représenté (à l’aide d’outil de navigation tel le compas ou la règle Cras) par la ligne confirme la route du navire. Le compas permet d’obtenir le relevé (exprimé en degré par rapport au nord magnétique) d’un point fixe. Quand la règle Cras est utilisée pour tirer des droites à partir des relevés mesurés. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Au poste de commandement, où la discrétion est de rigueur, les officiers de quart tracent à la main le dernier point connu toutes les deux heures, « à ce moment-là nous étions alors sur les latitudes Sud du Lesotho », écrit Flavien sur son carnet de bord. La passerelle est un lieu qui le rassure et l’apaise, parce qu’ « en plus du silence qu’il règne ici on y observe le seul point fixe que l’on peut trouver sur un bateau, l’horizon… » Après s’être restauré, un enseignement sur la gestion des déchets sur les districts austraux commence à 13 h 30. S’en suit une sieste, car « nous sommes tous un peu fatigués ». Cela semble être dû au travail fastidieux de l’oreille interne, cherchant sans cesse l’équilibre. Reposés, ils sont mis au fait de la nutrition au sein des bases.

    Le calme avant la tempête

    Il y a quelques jours, la tempête tant attendue pour certains, et tant redoutée pour d’autres, est prévue pour demain, samedi 14 août. Après avoir fait un point avec la cheffe de quart, il s’avère fort probable que l’expédition passe à côté de la dépression, et que « nous ne devrions pas connaître ces fameux creux de 12 m dont tout le monde nous parle. Croisons les doigts pour les connaître plus tard, entre Crozet et Kerguelen ». Le Marion se trouve, à l’instant où Flavien couche ses lignes sur le papier, sous le 33e parallèle Sud. Les vents se lèvent, la houle forcit considérablement, c’est à cet instant que le capitaine prend la parole. Le pont E et la proue sont désormais interdits.

    « Pour la première fois à bord du bateau je ne me sens pas très bien. À 21 h je suis au lit, enfin à la bannette… Les creux sont si fort qu’il est compliqué de rester allongé sur le matelas. J’ai dû m’endormir sur les coups de 3 h du matin après que tout le mobilier non fixé de la chambre comme les chaises, ait glissé et grincé de longues et interminables minutes. »

    Les appartements d’un navire scientifique paraissent spartiates, mais demeurent fonctionnels. De part et d’autre, les fameuses bannettes et leur sangle. (Crédits : Flavien Saboureau)

    Le lendemain, tout allait mieux, même si le petit-déjeuner avait été mouvementé. Une grosse vague venant de bâbord a renversé toutes nos tasses, bols, tartines… et bien entendu nous sur nôtre chaise. « Je me suis alors empressé de monter à la passerelle pour voir le spectacle, j’y suis resté la matinée entière. » Les vents atteignent de 40 à 45 nœuds, avec une rafale cette nuit à 64 nœuds, soit près de 119 km/h. Les mesures de vents s’effectuent en nœuds (ou knot en anglais), Il correspond à une vitesse de 1, 852 km/h (soit 1 mille marin à l’heure). Juste avant le repas, une surprise de taille apparaît, le premier albatros hurleur.

    Capté en plein vol, le Grand albatros autrement nommé albatros hurleur (Diomedea exulans) semble être comme un poisson dans l’eau. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « Je passe l’après-midi dehors avec mon téléobjectif, sur le petit pont F situé à l’arrière du PC science, le seul autorisé en extérieur. » Installé en début de soirée devant son ordinateur pour identifier les oiseaux observés et photographiés, il obtient de l’aide. « Antoine, le responsable biosécurité m’a rejoint et nous avons identifiés l’albatros hurleur, l’albatros timide, le pétrel noir et le pétrel géant », explique Flavien. Après avoir dîné, les jeux de cartes occupent les convives jusqu’à minuit, passé d’une demi-heure.

    Les 40e rugissants et la fin du masque

    Ce dimanche 15 août, le réveil est plus léger, car la nuit fut un peu plus calme. Flavien s’attelle à terminer la détermination des oiseaux de la veille. « Je reconnais le pétrel soyeux et un prion, qui m’est difficile d’identifier avec certitude ». Au début de l’après-midi se déroule la formation (en salle) à la procédure d’embarquement et débarquement depuis l’hélicoptère sur les « Drop Zone ». À l’origine elle désignait la zone d’atterrissage des parachutistes, comme dans le film du même nom avec Wesley Snipes. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 qu’il prend le sens qu’on lui attribue le plus régulièrement aujourd’hui. Après quelques photos, « je découvre l’albatros à tête grise, le pétrel gris, l’albatros fuligineux à dos clair et viens enfin le temps de la philatélie ». Le préfet, le commandant, les chefs, la médecin apposent leurs tampons, leurs signatures sur des centaines de lettres envoyées par des philatélistes (que l’on nommait trimbomanie jusqu’en 1849 explique Le Larousse) de pléthores parties du globe.

    Le navire est soumis, sans cesse aux forces de la nature, à travers les divers océans et mers. Il conserve son cap en s’accommodant de la météo. (Crédits : Flavien Saboureau)

    « En fin d’après-midi je me rends à la passerelle pour scruter le franchissement du mythique 40e parallèle, connu sous le fameux nom de 40e rugissant ». Mais un autre cap, plus symbolique celui-ci est surmonté ce 15 août 2021 : « Après être passé chez la docteure, qui nous a pris notre température nous enlevons le masque pour un an et demi. C’est la bonne nouvelle du jour ! » La soirée s’annonçait festive, juste avant une déclaration couperet. En raison du retard accumulé, il n’y aura pas de descente de bateau après-demain… « Pour nous faire oublier la mauvaise nouvelle, j’assiste avec les autres à la conférence de Christophe Guinet, spécialiste international des orques de Crozet. Durant une heure et demie, il nous les présente, leur mode de vie, leur relation familiale… »

    Dernières heures avant l’île de la Possession

    Le premier lundi à bord du bateau, démarre par une nouvelle procédure de biosécurité, « on ne sait jamais, si on venait à descendre au dernier moment… le sac de rando, les chaussures, les semelles… toutes les affaires sont impeccables », espère-t-il en vain. Le début d’après-midi est consacré à la photo, mais peu d’oiseaux se montrent. Hors mis le pétrel bleu et une autre espèce difficile d’identification. Peu après, commence une réunion sur les cabanes, leur nombre, leur accessibilité, leurs rénovations, leur démolition, leur ravitaillement… Puis en seconde partie, le référent Météo France présentera longuement sur son domaine de prédilection. À savoir, la formation des nuages, les vents, les courants… mais également comment les prévisions sont calculées sur l’île de Kerguelen. La vie sur un navire crée des liens certains avec des « collègues » que l’on connaît depuis un mois, et débarque, demain mardi 17 août 2021. C’est comme cela que la journée bien chargée s’achèvera par une grosse soirée qui se finira tard, très tard… dans la nuit, à 3 h 30. « Le réveil qui sonne dans moins de quatre heures pour voir l’arrivée sur l’île de la Possession risque d’être compliqué », ajuste Flavien en se glissant dans sa bannette…

  • De Lavausseau aux terres australes

    De Lavausseau aux terres australes

    C’est un long périple que Flavien Saboureau (23 ans depuis le 25 février) entreprend le 18 juillet 2021. Cet enfant de la cité des tanneurs (86) a parcouru un chemin empli d’expériences. L’aventure le mène cette année à Amsterdam, pas la capitale néerlandaise, mais l’île des terres australes et antarctiques françaises (TAAF). De son bout d’hortillonnage aménagé au domicile familial au Jardin botanique de Nantes où il est employé, je vous emmène en voyage le découvrir à travers la flore qu’il affectionne.

    Très jeune, il est passionné par des travaux de minutie. Il ne le sait pas encore, mais cette caractéristique sera déterminante dans son futur. Après Émeric et Ophélie, il est le petit dernier, forcément chouchouté, comme dans tous les clans. Son cursus scolaire demeure classique, jusqu’au voyage en terre saintaise où il obtient son bac, avec mention très bien. « Je voulais être paysagiste », chantonne-t-il. Ainsi, il migre à Angers pour suivre les cours du BTS aménagement paysager, encore mention très bien. Poursuivi par ses études, il décrochera une spécialisation en botanique dans la ville de Besançon, à Chateaufarine. Pointilleux sur les termes, il effectue auprès des siens des ajustements, pour les non-initiés : « La plante ne fait pas forcément moins d’un mètre, elle peut-être une mousse comme un arbre. La fleur est la partie de la plante. Les gens font souvent l’amalgame, comme ma maman, mais ce n’est pas grave », sourit-il.

    Il faut parfois être au ras du sol pour voir la grandeur d’une plante, la contempler avant de pouvoir la photographier. (Crédits : DR)

    Il n’est pas latiniste, mais appréhende petit à petit sa gymnastique. « Il est la nomenclature commune qui range les plantes dans des cases. Nous parlons le même langage, ce qui est bien. Le Latin permet la compréhension de bien des choses, comme, par exemple, le séquoia sempervirens qui signifie toujours vert ». L’évolution suit son chemin quand il participe au concours national de reconnaissances des végétaux. La consécration arrive en 2017, avec le titre de champion de France dans la catégorie « Aménagements paysagers ». « Felix qui potuit rerum cognoscere causas » est une locution latine qui lui sied (N.D.L.R. Heureux celui qui a pu pénétrer le fond des choses). De fil en aiguille, il travaille au Jardin botanique de Nantes, depuis novembre 2019. « Je m’occupe des arbres et arbustes de climats tempérés et la nomenclature, l’étiquetage de 9000 espèces. » Puis survient, comme une graine semée, un sentiment d’éclosion. Le besoin d’effectuer un service civique, mais pas n’importe quoi, ni n’importe où…

    À 2880 km de l’île de la Réunion

    Après de multiple rendez-vous, tests, entretiens et une attente interminable… le couperet tombe enfin : « Pour ceux qui n’étaient pas au courant, et ceux qui y étaient, c’est officiel ! À partir de juillet, je pars avec la mission 73 sur ce rocher perdu au milieu de l’océan Indien, l’île d’Amsterdam, une des îles les plus reculées du globe, annonce-t-il fièrement sur Facebook. J’aurais en charge la réintroduction du Phylica arborea, un arbre en danger d’extinction qui, dans le monde, ne subsiste plus que sur 2 îles. » Il ne sera pas esseulé sur le caillou volcanique, la population sera au nombre de vingt l’hiver, et doublera l’été. Des scientifiques, ornithologues, botanistes, météorologues, sismologues, militaires, cuisiniers, électriciens, mécanos, et un médecin, sur une île de 54 km2.

    Phylica arborea est la seule plante ligneuse arborescente indigène des TAAF sur l’île Amsterdam dans l’océan Indien. Elle est l’une des deux seules espèces arborescentes indigènes présentes sur les îles de l’archipel Tristan da Cunha dans l’Océan Atlantique. (Crédits : B. Navez — Nov 1999 — île Amsterdam)

    Amsterdam se trouve dans l’océan Indien méridional par 37°50′ S et 77°35′ E est une des îles les plus isolées au monde. Située à plus de 3 000 km de tout continent, sans être le point Nemo, elle est éloignée de toute civilisation. Avec l’île Saint-Paul (8 km2 de superficie) localisée à 91 km plus au sud, Amsterdam se trouve au sud-ouest de la ride médio-océanique est-Indienne. Les îles sont très proches des 40e rugissants, et non loin des 50e hurlants et 60e déferlants. Les deux îles reposent sur un socle très étroit, qui sombre de manière abrupte à plus de 3 000 mètres. De formation très récente, Amsterdam est un volcan relativement simple constitué d’épanchements de lave et de projections de scories basaltiques.

    Un périple digne d’un aventurier

    Durant les dix-huit mois de son aventure, dont quatorze sur place, toute sa vie tiendra dans deux cantines métalliques d’un poids maximum de 110 kg. « Elles sont blindées de trucs comme des tablettes de chocolat, des gâteaux secs… avec un protocole de biosécurité strict », assure-t-il. L’exemple des chaussures est criant de vérité : « Passez l’aspirateur à l’intérieur de vos chaussures en enlevant les semelles. Puis, brossez à l’eau et au savon le dessus et la semelle de toutes vos chaussures afin d’éliminer toute présence de terre, de graines, d’insectes ou d’œufs. Enfin, rincez-les à l’eau claire, faites-les sécher, puis placez-les directement dans vos bagages. » La raison est toute simple, les espèces introduites sont la plus grande menace pesant sur la biodiversité des Terres australes françaises. C’est pour cela que sont interdits les produits frais (fruits et légumes), végétaux séchés et déshydratés, animaux vivants, végétaux viables et organismes vivants, et les fruits à coques non décortiqués. Quoiqu’il en soit, dans un peu plus d’un mois, le jeune botaniste s’envolera direction La Réunion. « Sur place, je commence par une semaine de formation et deux de quarantaine. Le 11 août nous embarquons sur le Marion Dufresne. »

    Le « Marion Dufresne » à quai. Il est long de 120,5 et large de 20, 6 mètres, son tirant d’eau est de 6, 95 m. (Crédits : Antoine Dervaux)

    La traversée s’effectuera en trois étapes. De la Réunion au Crozet sur cinq jours (3 à 4 d’escale), puis direction Kerguelen en deux jours (5 à 6 d’escale) et enfin quarante-huit heures pour atteindre Amsterdam (3 à 4 jours d’escale). Dans ces endroits, pas de ports, le débarquement des matériaux, matériels et passagers s’exécute par hélicoptère. Après le voyage, rien ne sera ordinaire. Coupé du monde durant d’une année et demie, cette aventure humaine et scientifique grandit et permet une connaissance intrinsèque de chacun. Les documents fournis, comme le guide de mission mentionne cette particularité des districts austraux. « Sur le plan psychologique, l’isolement géographique et une vie communautaire permanente constituent des contraintes qui peuvent s’avérer difficiles à supporter. N’oubliez pas que vous êtes volontaire. » En effet, la vie à long terme en petits groupes isolés de la civilisation et somme toute la relative promiscuité nécessite des efforts importants. Il est primordial d’essayer de comprendre ses compagnons dans leur divers comportement, et de « préférer le dialogue au conflit et d’éventuellement leur apporter un soutien ».

    À la recherche de la fleur inconnue

    « Mon travail existe depuis 2010, je serais le douzième à l’effectuer. C’est-à-dire récolter des graines, tenir une pépinière pour réintroduire des espèces », simplifie Flavien. Car rats et souris ont immigré en nombre dû à l’activité humaine précédente. « Ils mangent les graines, et les digèrent totalement. Leurs actions sans les missions feraient disparaître des espèces de la terre. » Leurs quotidiens seront intenses. « Ma journée type… pas le temps de s’embêter, principalement des relevés de la flore, de leur habitat, la phytosociologie. Pour les sorties, c’est comparable à celles de l’ISS, juste pour le travail. Nous serons chaussés de raquette pour déambuler hors des sentiers balisés, tout en évitant la végétation sensible comme la sphaigne. » Des missions diverses et variées, avec des enseignements supplémentaires. Pour autant, il existe des taches obligatoires nécessaires et vitales :

    • Une participation aux exercices de formation de lutte contre les incendies, qui sont organisés sur le district.
    • Une intégration au sein de l’équipe de sécurité, qui peut conduire à jouer un rôle, soit dans la préparation du matériel nécessaire pour lutter contre le feu, soit directement dans la lutte contre un éventuel incendie.
    • Une participation au service d’astreinte organisé par la base. Le personnel d’astreinte est ainsi tenu, environ une semaine sur trois ou sur deux (en cas de manque de personnel), de rester sur base afin d’être prêt à intervenir en cas d’incendie.
    Les images, rencontres et souvenirs qui hanteront longtemps les rêves du jeune botaniste feront peut-être naître des vocations. (Crédits : Antoine Dervaux)

    Sans moyen ordinaire de communication, et deux heures d’appels via satellite mensuelle, ils vivront aux rythmes de la météo. De plus, dans un espace ultra-protégé, ils devront garder une distance minimale de 10 m des colonies de manchots, Albatros, Pétrels géants, Otaries et Éléphants de mer, de 20 m des oiseaux sur nid, de la mise bas des mammifères marins, et des colonies de manchots papous, avec l’interdiction de s’approcher des colonies d’oiseaux fouisseurs. Flavien aura l’occasion de rapporter des clichés pris au téléobjectif pour compléter sa page photographique, comme de réaliser peut-être son souhait, découvrir une espèce inconnue.. « Le stress, j’évite de trop y penser, j’ai pas mal de papier à produire, avant le départ le 18 juillet. » Bon vent !