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Suis-je complotiste ? (2ᵉ partie)

La crise mondiale due au SARS-CoV-2 pose question sur l’information et son rayonnement. Deux termes sont apparus, le premier « fake news », dont la publicité fut faite par l’ancien président des États-Unis, Donald Trump. Puis les « deepfakes », extrêmement plus dangereuses, car on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui. Qui sont ceux qui diffusent les fausses données, les fake news ou les infox ? Qu’en est-il de la vérité lorsque l’intelligence artificielle deviendra plus que performante ?

Les complotistes mettent en doute chaque média, chaque renseignement et chaque journaliste. Sun Tzu dans « L’Art de la guerre » décompose ses savoirs en treize chapitres. Le dernier, et pas des moindres, s’intitule « De la concorde à la discorde ». Il y dresse cinq types de discordes. Elles sont dans les villes et villages, extérieures, entre les inférieurs et les supérieurs, de la vie et de la mort. Ainsi l’utilisation des dissensions à travers l’usage intensif de l’espionnage est le plus sûr moyen d’user et d’abuser de ces dernières.

La discorde : union des complotistes ?

Qu’est-ce que la discorde ? Selon Le Larousse, elle se définit par le « désaccord, dissentiment violent qui oppose des personnes entre elles et les dresse les unes contre les autres ». Plusieurs synonymes aident à saisir la portée du nom féminin : « conflit – désunion – division – querelle – zizanie ». Ainsi vous comprendrez aisément que la guerre est celle du contrôle de l’information, et de ses systèmes.

Personnages, sensations, vérités

« Les grands généraux en viennent à bout en découvrant tous les artifices de l’ennemi, en faisant avorter tous ses projets, en semant la discorde parmi ses partisans, en les tenant toujours en haleine, en empêchant les secours étrangers qu’il pourrait recevoir, et en lui ôtant toutes les facilités qu’il pourrait avoir de se déterminer à quelque chose d’avantageux pour lui. » (Sun Tzu, L’Art de la guerre)

En 2020, le rapport Reuters propose un éclairage extrêmement intéressant et de nombreuses données. Ainsi, il montre la proportion de personnes ayant utilisé différentes sources pour s’informer. Elles sont la télévision, la presse écrite, l’Internet et les réseaux sociaux.

Le graphique démontre le changement des habitudes. L’information traditionnelle est la grande perdante. Elle représentait, en 2013, 64,16 % des auditeurs, pour chuter d’un quart pour atteindre 47,57 %.

Ce qui permet logiquement aux autres de croître, l’Internet en général. Ce dernier progresse de 20 %, passant de 27,88 % à 33,49 % des sources, pour occuper 52,42 % (35,84 % en 2013). Dans ce laps de temps, la proportion de terminaux téléphoniques, couramment nommés smartphones, arrive, en une décennie, à 9,038 milliards d’unités contre 5,275 en 2010 (Sources : Statista).


(Crédits : John Hain/Pixabay)

Dans ce nouveau paysage numérique, les réseaux sociaux sont devenus le principal théâtre d’opérations de la guerre de l’information. Leur force : la viralité. Leur faiblesse : l’absence de filtre. Propices à l’émotion, aux raccourcis et aux jugements hâtifs, ils transforment l’utilisateur en relais, souvent malgré lui. Des algorithmes, invisibles, mais puissants, favorisent les contenus polarisants, car ils génèrent plus d’engagements — donc plus de profit. C’est dans ce terreau que prospèrent les manipulations, les deepfakes et les campagnes de désinformation organisées, qu’elles émanent de groupes idéologiques, d’États ou d’intérêts privés.

Voici la résultante à la question posée en avril 2020 : « Au cours de la semaine dernière, quelles sont les sources d’information suivantes que vous avez utilisées ? » La prédominance des réseaux égale la télévision.

L’échantillon total est Royaume-Uni = 2191, États-Unis = 1221, Allemagne = 2003, Espagne = 1018, Corée du Sud = 1009, Argentine = 1003. (Crédits : Reuters)

tableau, stats, vérité

En quelques clics, une rumeur devient vérité pour des millions d’yeux. La discorde n’est plus seulement semée par des discours, elle est entretenue, démultipliée, orchestrée à grande échelle. Et lorsque les réseaux sociaux deviennent la première source d’information, la frontière entre réalité et fiction s’amenuise dangereusement.

La culture de la désinformation

Premièrement, la désinformation est l’utilisation des médias pour faire passer un message susceptible de tromper ou d’influencer l’opinion publique. Dans son acception générale, elle peut être définie comme la manipulation d’une cible déterminée à des fins politiques, militaires ou économiques, à l’aide d’une donnée traitée par des moyens détournés.

Fake news, explosif, mensonge

La désinformation est un art à part entière. Elle se décompose en plusieurs volets : la désinformation ; la mésinformation ; la réinformation ; la manipulation ; la déstabilisation ; les opérations de « false Flag » ou « deepfake » ; la propagande ; la guerre psychologique ; les morts suspectes.

Elle désigne, selon Vladimir Volkoff, une technique qui consiste à fournir à des tiers des renseignements erronés, qui les conduisent à commettre des actes collectifs ou à diffuser des jugements souhaités par les instigateurs. Vient ensuite la mésinformation, ou mauvaise qualité du produit. Elle est due en partie à la course aux scoops, ou au besoin de rentabilité exacerbé des organes de presse. L’exemple du regain de violence au Proche-Orient fait à nouveau les gros titres de l’actualité, le conflit israélo-palestinien est « de retour ». (Crédits : Hartono Creative Studio/Pixabay)

« Tout est parti, à mon avis, de l’action de la police israélienne la nuit de la prière durant le ramadan, des images de grenades lancées dans les mosquées. Avant, lors de périodes de fortes tensions, la police israélienne interdisait aux moins de 40 ans de venir à la mosquée », indique Charles Enderlin, ancien grand reporter et correspondant de presse, lors de l’émission « C Politique » dimanche 16 mai 2021. Le fond du conflit se résume en six dates :

Remontons le temps… Le 4 novembre 1995, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, cheville ouvrière des accords d’Oslo entre Palestiniens et Israéliens, était assassiné par Yigal Amir, jeune Israélien. Dans la continuité, le sioniste religieux Baruch Goldstein est l’auteur le 25 février 1994 du massacre de 29 Palestiniens, dont sept enfants, et de 125 blessés dans la mosquée Ibrahim, à Hébron.

Baruch Goldstein avait un autre admirateur : Itamar Ben Gvir. Actuel chef de l’organisation Otzma Yehudit (Puissance juive N.D.L.R.), radicalisé lors de la première Intifada, il a 19 ans à l’époque des faits, et est hostile au processus de paix. Il rejoint le parti Moledet, favorable à la déportation des Palestiniens, avant de rallier la mouvance kahaniste exclue de la Knesset en 1984 en raison de la discrimination raciale de son parti.

« C’est un mouvement nationaliste et raciste israélien », assure Charles Enderlin, habitant à Jérusalem depuis 53 ans. L’homme ci-dessus est entré dans le « saint des saints », la Knesset, il est l’incarnation même de l’extrême droite israélienne.

Itamar Ben Gvir, président d’Otzma Yehudit, au centre, à Jérusalem, le 22 mars 2021. (Crédits : Menahem Kahana/AFP)

Foule, Israël, Knesset


Le président d’Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, a profité de son tout premier discours en plénière en tant que membre de la Knesset, lundi 26 avril 2021, pour insister sur le fait que les médias avaient procédé à un « assassinat » de son mentor, le rabbin radical Meir Kahane, écrit Jacob Magid. En omettant de manière fortuite ou volontaire d’indiquer que le militant d’extrême droite avait été condamné pour incitation à la violence et soutien à une organisation terroriste dans ses jeunes années. Est-ce de la mésinformation ou de la manipulation ?

La réinformation, ou la vérité détenue

Ce néologisme est usé par les personnes détenant « la vérité ». Elle part souvent d’un bon sentiment. Les médias sont le pouvoir ultime, galvanisant les foules, déstabilisant d’autres. Au sein d’une mondialisation du mensonge, ou de l’approximation politique, et de la manipulation de l’information, une minorité aurait en charge le rétablissement de la vérité.

Krusi, réseaux, sociaux

Ema Krusi, à propos du référé au Conseil d’État en France, et de son ordonnance, exhorte : « C’est incroyable, et c’est écrit noir sur blanc […] Les personnes vaccinées sont celles qui sont le plus exposées aux formes graves et aux décès ».

Elle dit à juste titre dans cette vidéo postée sur Facebook que les textes juridiques sont rédigés pour se couvrir, chaque mot et ponctuation compte. Elle omet cependant et volontairement, à deux reprises (car elle lit le texte), le terme « aussi ». Consécutivement, elle affiche en encadré le texte tiré de l’article du Figaro. Aussi est un adverbe signifiant une relation d’égalité, également…

(Crédits : capture d’écran)

En remplaçant aussi par également, la phrase de l’article indique que les personnes vaccinées sont les mêmes qui sont également exposées aux formes graves et au décès. Oui, toutes les personnes qui dépassent l’espérance de vie à la naissance sont plus susceptibles de décéder. Sur le rôle des médias, Luc Bronner répond : « Les mots ne sont pas neutres ». En effet, chaque mot possède sa propre définition.

Comme la machination, lorsque pris par le temps d’antenne, la durée d’un reportage, ou la longueur d’un article, on ne peut tout dire, des choix sont alors obligatoires pour que le reportage soit instructif et intéressant. Les adeptes des théories du complot s’introduisent dans cette brèche involontaire.

Le Larousse définit la manipulation comme le fait d’amener quelqu’un insidieusement à tel ou tel comportement, le manœuvrer. L’incendie du Reichstag en février 1933, où les communistes furent accusés d’avoir mis le feu, est un parfait exemple. Les nazis profitent de cet acte pour invoquer un complot, interdire le Parti communiste et instaurer la dictature.

(Crédits : Flickr/Pexels)

Rouages, machine, mouvement

Outre-Atlantique, Liz Cheney (fille du vice-président Dick Cheney), députée républicaine, et ancien numéro trois du parti dénonce et déclare : « Des millions d’Américains ont été manipulés par l’ancien président. Ils n’ont entendu que ses mots, pas la vérité, et il continue de fragiliser la démocratie américaine. » En cause, hormis les critiques envers Donald Trump, c’est son refus de soutenir sa rhétorique complotiste sur une fraude électorale lors de la présidentielle de 2020, qui lui vaut les foudres des républicains.


Déstabiliser, propagande, deepfake, et morts suspectes

Les opérations de déstabilisation sont monnaie courante. Elles peuvent être politiques, géopolitiques, économiques, culturelles… Les deepfakes le permettent, grâce aux technologies de l’intelligence artificielle et au deep learning. Elles peuvent superposer des fichiers audio ou vidéo existants sur d’autres fichiers déjà existants.

USA, Army, deepfake

Cette technique peut être utilisée pour créer des infox et des canulars malveillants. Prendre le visage d’un individu sur une vidéo, pour le remplacer dans des vidéos politiques ou pornographiques (revenge porn), mais également reproduire la voix d’une personne pour lui faire dire ce que l’instigateur souhaite. Cela peut se faire à des fins politiques, pour ruiner une vie, que la personnalité soit connue ou non, ou encore de propagande.

Elle est un concept désignant des techniques de persuasion, mis en œuvre pour propager une idée, une opinion, une idéologie et stimuler l’adoption de comportements au sein d’un public cible. Ces techniques sont exercées sur une population, afin de l’influencer, voire de l’endoctriner, bon gré mal gré (Corée du Nord, Chine, Allemagne nazie…).

Jouer sur l’affectif

La propagande utilise la publicité, car cette dernière vise à modifier des choix, des modèles de société, des opinions et des comportements, et la publicité est de la propagande. Elle provoque des conflits, des guerres psychologiques, qui parfois deviennent armés. Ainsi sont déclenchés les drames perpétrés en Irak ou en ex-Yougoslavie.

La propagande sert à vous faire des choses dont vous n’auriez peut-être pas envie. L’affiche d’enrôlement américain, avec « I Want You for U.S. Army », de James Montgomery Flagg (1877-1960) lors de la Première Guerre mondiale. (Crédits : Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, D.C.)

Colin Powell fut un exemple et l’instrument de l’administration sous Georges W. Bush. « Il ne peut faire aucun doute que Saddam Hussein a des armes biologiques en nombre suffisant pour tuer des centaines de milliers de personnes. Grâce à des laboratoires mobiles clandestins qui fabriquent des agents atroces tels que la peste, la gangrène gazeuse, le bacille du charbon ou le virus de la variole. Nous avons une description de première main de ces installations de la mort », s’exprime-t-il le 5 février 2003, au siège des Nations unies.

Dans une interview à L’ObsColin Powell : comment la CIA m’a trompé », 3 mars 2013), il avouait avoir seulement trois jours pour préparer son discours, et « à partir d’un texte rédigé par un conseiller du vice-président Cheney » et bien « évidemment, je pensais que la CIA avait vérifié ses informations. »

Et il ajoutait : « Dix ans plus tard, Tenet n’a toujours pas reconnu que celles-ci étaient fausses ! Pas une fois, il n’a expliqué pourquoi ses services avaient écrit, par exemple, que Saddam Hussein avait des centaines de tonnes d’armes chimiques, alors qu’il n’en possédait pas un gramme ! ».

Colin Powell à l’ONU montrant un tube indiquant que ceci est de l’anthrax comme preuve des centaines de tonnes d’armes chimiques détenues par Saddam Hussein. (Crédits : capture d’écran INA)

Onu, Powell, fake news

Mais la guerre de l’image et de l’influence ne se joue plus seulement sur les plateaux de télévision ou à la tribune de l’ONU. Elle se livre désormais sur les réseaux sociaux, devenus les premiers vecteurs de diffusion de l’information — ou de perversion. Ces plateformes sont le théâtre d’une bataille cognitive continue où se mêlent vraies alertes, infox virales et narratifs toxiques. Les algorithmes de recommandations, les bulles de filtres, les bots automatisés et les campagnes de désinformation ciblée (Cambridge Analytica) permettent de manipuler les perceptions, d’orienter les émotions et de polariser les débats. Une vidéo trafiquée, un tweet mensonger, une image sortie de son contexte suffisent à faire basculer l’opinion publique, à allumer des incendies sociaux ou à renforcer les discours radicaux. Ce n’est plus seulement la propagande qui s’adresse à la foule, c’est la foule elle-même qui devient relais, caisse de résonance, et parfois même bourreau volontaire. Il ne reste que les morts suspectes : « Qui a tué Lady Di ? » C’est la théorie du complot qui a le plus d’adeptes, juste après la dangerosité des vaccins. À suivre…

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

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