Étiquette : Espionnage

  • Comprendre la nouvelle grammaire des failles

    Comprendre la nouvelle grammaire des failles

    Il y a encore quelques années, le terme de cybersécurité se racontait en termes de pare-feu, de correctifs et de lignes de code. Aujourd’hui, ce terme envahit l’espace, déborde, dégouline. Les incidents s’infiltrent via nos e-mails, s’invitent dans les cabinets ministériels, survolent les bases militaires et s’installent, durablement, dans le débat public. Trois informations récentes, en apparence toutes distinctes. Pourtant, elles expriment une même réalité, une même histoire. C’est l’Histoire d’un monde où la faille n’est plus l’exception, mais une condition structurelle.

    Chaque jour, chaque heure, des opérateurs derrière un écran testent, envisagent et cherchent une faille dans les systèmes d’information. Leurs buts, hors mis l’exploit, c’est souvent l’argent, par revente de données, compilation de dictionnaires, ou rançon. Elles peuvent être aussi l’espionnage à des fins industrielles ou étatiques.

    Quand la faille ordinaire devient un incident pédagogique

    L’alerte adressée par courriel aux différents clients de ManoMano ressemble, à première lecture, à un cas d’école. Un sous-traitant, un compte compromis, une extraction illicite de données. Pas de mot de passe exposé, pas de modification des informations, une notification aux autorités compétentes, une ligne téléphonique dédiée : tout semble conforme à la mécanique bien huilée du RGPD. Et pourtant…

    Ce type d’incident est précisément celui qu’il faut savoir lire. Non pour s’en indigner, mais pour en comprendre la logique. La faille ne se situe pas dans une technologie défaillante, mais dans la chaîne de confiance. Un prestataire dispose d’accès. Un agent se fait compromettre. Et l’attaquant n’a plus besoin de forcer les murs : il entre par la grande porte. Pour l’utilisateur, l’essentiel n’est pas tant ce qui a été volé que ce qui peut en être fait. Prénom, nom, e-mail, numéro de téléphone, possibles échanges avec le service client… Ce sont autant d’éléments qui suffisent à nourrir des campagnes de phishing crédibles, de l’ingénierie sociale ciblée, voire des tentatives d’usurpation d’identité.

    La condamnation de Free à 42 millions d’euros annonce la couleur : personne n’est épargné. En janvier 2026, l’autorité française a infligé une amende de 5 millions d’euros à France Travail, pour ne pas avoir suffisamment protégé les données personnelles de dizaines de millions d’usagers après une cyberattaque majeure en 2024. (Crédits : Capture d’écran/ManoMano)

    L’intrusion avait exposé les informations de près de 37 millions de personnes en raison de mesures techniques et organisationnelles jugées insuffisantes, notamment des procédés d’authentification faibles et un manque de surveillance effective des accès. Dans le même temps, Codes Rousseau a prévenu ses utilisateurs d’un accès non autorisé à son application Easysystème, largement utilisée par les auto-écoles françaises. Les données concernées incluaient état civil (prénom, nom, sexe, date de naissance), coordonnées (adresse postale, adresse électronique, numéro de téléphone), photographie d’identité, numéro NEPH et informations relatives à l’obtention de l’ASR, et la signature.

    À mesure que les fuites se multiplient, ce ne sont plus seulement des bases d’informations abstraites qui sont exposées, mais des fragments d’existences. Des vies, mises en colonnes.
    Ces derniers mois, plusieurs révélations ont illustré cette banalisation de l’intrusion. Des données sur des parlementaires français circulent. Un fichier concernant la plateforme Osmose, qui était utilisée par des agents de l’État, affiche 3501 lignes. Des informations personnelles — prénom, nom, poste, entreprise, e-mail, téléphone fixe, mobile — touchant des personnels rattachés à des institutions aussi sensibles que le ministère des Armées, l’École de guerre, la Gendarmerie nationale, le ministère de l’Intérieur, la DINUM (direction interministérielle du Numérique) ou encore l’ANSSI.

    Intimités violées

    Mais l’atteinte ne s’arrête pas aux sphères du pouvoir. Elle descend, méthodiquement, dans la société. La fuite massive ayant touché France Travail a concerné des millions de citoyens. D’autres exfiltrations ont porté sur des données liées à des personnes recherchées par le ministère de l’Intérieur russe, dans un contexte deconflit russo-ukrainien. Dans le monde éducatif et sportif, les exemples s’accumulent également.
    Certains récemment touchés sont le golf, la chasse et le volley, mais, ces dernières semaines, les fédérations de football, de tennis ou de tir sportif ont été prises pour cibles. L’UNSS, en 2025, a été victime d’une fuite. (Crédits : Capture d’écran/BonjourLaFuite)

    Les données exfiltrées par un certain « Marak » proposaient les informations de 7 795 940 profils sur les six dernières années. Elles sont : prénom, nom, date de naissance, sexe, e-mail des parents et de l’élève, téléphone, classe, handicap, photo, historique, établissement, adresse licence, activités actuelles et plus de 900 000 photos des élèves. La fuite n’est plus seulement un incident technique. Elle devient une atteinte à l’intimité collective, un effritement progressif de la frontière entre sphère privée et espace numérique. Et dans cet écosystème, les données sont rarement détruites : elles sont agrégées, revendues, compilées, jusqu’à alimenter ces dictionnaires géants qui serviront, demain, à de nouvelles attaques.

    La faille stratégique ou la cible choisie

    Dans le registre de menaces étendues, la justice française a récemment mis en examen quatre individus suspectés d’espionnage pour le compte de la Chine, après leur interpellation en Gironde. Deux des prévenus sont placés en détention provisoire dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour « livraison d’informations à une puissance étrangère », un délit passible de quinze ans de prison. À un autre niveau, plus feutré, mais tout autant sensible, se joue une bataille d’image et de normes. Le Pall Mall Process, initiative diplomatique franco-britannique visant à encadrer l’usage des outils de surveillance numérique, ambitionne de poser les bases d’une gouvernance responsable.

    Faille, séisme, brèche

    L’intention est louable, mais le terrain est encore un véritable champ de mines. Car plus d’un an après son lancement et à la suite de sa deuxième conférence diplomatique à Paris, le Pall Mall Process fait face à un défi majeur : obtenir l’adhésion du marché des logiciels espions et du piratage commercial. Ce secteur, nommé CCCI (capacités commerciales de cyberintrusion), est en pleine expansion. Les participants alertent que, sans régulation efficace, cette croissance risque d’entraîner une multiplication des abus, ciblant notamment les journalistes, défenseurs des droits humains, dissidents politiques et responsables gouvernementaux étrangers, comme l’avait déjà signalé le renseignement britannique en 2023.

    « La révolution numérique a transformé le cyberespace en un théâtre d’affrontements où la frontière entre souveraineté et dépendance se joue désormais à une ligne de code. »

    Quand le ciel devient une surface d’attaque

    Le troisième signal vient du ciel britannique.
    En un an, les signalements de drones à proximité des bases militaires ont doublé. Certains sont probablement inoffensifs, d’autres mal identifiés, quelques-uns potentiellement hostiles. Leur point commun n’est pas leur origine, mais l’incertitude qu’ils produisent.

    Le drone n’est pas un simple objet volant. C’est un système numérique complet : pilotage à distance, liaisons radio, capteurs embarqués, parfois autonomie logicielle. Il évolue à la frontière du cyber et du physique. (Crédits : Vilkasss/Pixabay)

    Intercepter un drone ne consiste donc pas uniquement à le neutraliser mécaniquement. Il s’agit aussi de comprendre, perturber ou détourner ses communications, voire d’en prendre le contrôle. Cette hybridation des menaces est déjà à l’œuvre dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, entré dans sa cinquième année. Face à la multiplication de ces incidents, le gouvernement britannique envisage désormais d’élargir les pouvoirs de l’armée pour neutraliser directement ces engins. Une décision qui acte un basculement : la militarisation assumée de la gestion des menaces hybrides, y compris en temps de paix.

    Une lecture commune : la faille comme symptôme

    Fuite de données commerciale, encadrement du spyware, drones au-dessus des bases militaires : trois scènes, un même décor. Celui d’un monde hyperconnecté, où la sécurité ne se compartimente plus. Dans chaque cas, la faille naît d’un déséquilibre : entre sous-traitance et contrôle, entre innovation technologique et cadre éthique, entre liberté d’usage et impératif de protection.

    La cybersécurité n’est plus seulement une affaire d’experts techniques. Elle devient une question de culture collective, de choix politiques et de maturité. Elle oblige à penser en continuum. Soit du clic imprudent d’un client à la stratégie d’un État. Il est illusoire de promettre un monde sans failles. La technologie avance trop vite, et l’humain reste ce qu’il est : faillible, pressé, parfois négligent. Mais comprendre les mécanismes à l’œuvre, nommer les responsabilités et refuser les faux-semblants est déjà une forme de défense.

    Ainsi, comme souvent, les fuites de données terminent en une compilation de dictionnaires, pour de nouvelles attaques.

    (Crédits : Capture d’écran)

    La cybersécurité moderne ne se résume plus à colmater des brèches. Elle consiste à apprendre à lire les signaux faibles, à relier les incidents et à accepter que, désormais, le numérique est partout — donc vulnérable partout. Et c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être expliqué, patiemment, au plus grand nombre. C’est tout l’enjeu de la souveraineté en terme de cybersécurité déployée par l’État Français pour 2026-2030.

  • Cyberattaque : des documents portugais de l’OTAN classés « Secret et Confidentiel » en vente sur le Darknet

    Cyberattaque : des documents portugais de l’OTAN classés « Secret et Confidentiel » en vente sur le Darknet

    Une enquête est en cours pour déterminer l’étendue des dommages. Selon des sources, l’affaire classée comme étant d’une « extrême gravité », aurait été découverte par des cyberespions du renseignement américain. Ils ont détecté la vente sur le Darkweb de plusieurs centaines de documents envoyés par l’OTAN au Portugal, classés « Secret et Confidentiel ». D’après les premières avancées de l’enquête, des règles de sécurité auraient été enfreintes.

    Comme tout état-major des forces armées, il bénéficie de connexions sécurisées. Il s’agit d’un système intégré de communications militaires (SICOM), pour recevoir et transmettre des publications classifiés, mais « il semble que des lignes non sécurisées aient été utilisées », explique Valentina Marcelino pour le journal portugais Diário de Notícias. La cyberattaque aurait eu lieu précédemment la révélation du 8 septembre 2022. En effet, le gouvernement portugais n’en a eu connaissance qu’en août dernier, selon DN. Il a été informé par les services de renseignement américains, via l’ambassade à Lisbonne, dans une correspondance qui aurait été faite directement au Premier ministre António Costa.

    L’EMGFA est l’agence gouvernementale responsable du contrôle, de la planification et des opérations des forces armées du Portugal. À ce jour, aucune déclaration officielle n’a été publiée par l’État portugais sur le sujet, mais la pression de l’opposition politique pour un briefing augmente suite aux révélations de DN. (Crédits : EMGFA)

    La porte-parole officielle de l’ambassade des États-Unis à Lisbonne n’a pas démenti l’information. Mais pour seule réponse aux pléthores de questions des journalistes, elle a distillé la phrase : « Nous ne faisons pas de commentaires sur les questions de renseignement ». L’EMGFA, commandé par le chef d’état-major, l’amiral Silva Ribeiro, a été la cible d’une « cyberattaque prolongée et sans précédent » qui a entraîné l’exfiltration de documents classifiés de l’OTAN, selon les sources de DN.

    Déjà en 2018, une affaire de fuite de données vers l’étranger, la Russie en l’état faisait les gros titres de la presse. Cette fuite de renseignements amenait au procès puis à la condamnation de l’ancien espion portugais du SIS, Carvalhão Gil. Il a écopé de 7 ans et 4 mois de prison après deux années d’enquête. (Crédits : DR)

    Selon plusieurs sources de la Défense portugaise, des experts du Cabinet de sécurité nationale (GNS), et du Centre national de cybersécurité ont rejoint les militaires du Centre national de cyberdéfense, situé à l’EMGFA. Ils ont procédé à un scan complet de l’ensemble des systèmes d’information interne de la Défense. Les ordinateurs principalement de l’état-major des forces armées, des services secrets militaires (CISMIL) et de la Direction générale des ressources de la défense nationale, à partir desquels les documents ont été exfiltrés ont pu être identifié.

  • Il y a cent ans… une vague d’espionnage en France

    Il y a cent ans… une vague d’espionnage en France

    Le complot qui vient d’être révélé le 4 mai 1922 fait froid dans le dos. Si le public le découvre, les forces de l’ordre l’ont mis au jour, il y a quelques semaines déjà. Il s’agit tout simplement d’une vaste organisation d’espionnage, dont la première indication parvenait au ministère de la Marine. Le commissaire de surveillance avertissait le service de renseignement de la disparition de documents secrets, intéressant nos constructions navales.

    Après la construction navale, c’était au tour d’une poudrière du centre de la France de voir ses ouvrages s’évanouir. Les services de renseignements d’époque, sans systèmes d’information, trouvaient une correspondance adressée au secrétaire d’un groupement libertaire, dans laquelle un plan détallait l’état de la marine française, la construction des sous-maris, les stocks de matières premières… le tout était livré à intervalles réguliers aux agents des soviets en France, qui transmettaient à Moscou.

    Jacques Oumstymchouck, dit François Bettemps paraissait vouloir confondre ce qu’il appelait « politique » avec espionnage. François Bettemps avait déjà connu le service de l’anthropométrie en 1920 pour entraves à la liberté du travail. (Crédits : David Mark/Pixabay)

    L’Action Française expliquait que des embryons de centres d’espionnage existaient à Brest, Lorient, Toulon, dans les poudrières du centre de l’hexagone. Chose cocasse, ces courriers passaient par la capitale allemande. Les suspects, Henri Coudon, dit Méric et François Bettemps subissaient le 4 mai 1922 leur premier interrogatoire. Le premier des deux voyaient des documents saisis chez lui, sur les chantiers de Saint-Nazaire, des détails précis sur l’expérimentation d’un phare pour suivre les avions, une note sur les moteurs diesels des sous-marins : « Il est très utile d’étudier de près les modes de propulsion de ces bâtiments. Mais nous croyons que la marine rouge aurait intérêt à traiter avec l’Allemagne et certaines maisons suédoises : intérêt technique, en ce qui concerne es moteurs légers, intérêt pécuniaire eu égard au change ».

    Le suspect se défendait suggérant aux enquêteurs que tout ceci n’est qu’une simple réflexion de militant internationaliste admet Coudon. « Nous autres communistes, nous considérons la Russie comme notre patrie. C’est ainsi que j’ai été amené à dire que si la marine rouge adoptait tel ou tel procédé, cela pouvait être de son intérêt. »

    Les accusés étaient Henri Coudon, Jacques Oumstymchouck, dit François Bettemps, le Russe Wladimir Kroprine et Mlle Marthe Morissonnaud. C’est au cours de son emprisonnement que Coudon se maria avec Marthe Morissonnaud, dactylographe à la Fédération unitaire des cheminots. (Crédits : L’Action Française/BnF/Gallica)

    Mais la surprise venait de François Bettemps. Sous ce pseudo un sujet russe de confession juive en possession de 6 000 francs le jour de son arrestation, répondant au nom de Jacques Oustymtchouk. Comme source de ses revenus, il donna à entendre qu’il est « traducteur et guide-interprète pour les étrangers à Paris. Mes occupations ne me permettent pas de m’occuper de politique… je suis cependant inscrit à la 18e section du parti communiste » Adoptant le même système de défense, le journaliste laisse avancer sa plume en supposant qu’ils finiront par dire au juge « nous n’en faisons pas plus que Cachin : pourquoi n’inculpez-vous pas monsieur le député ? ». Condamné le 3 juin 1922, à une année d’emprisonnement et 500 francs d’amende, pour complot contre la sûreté de l’État, Henri Coudon fut incarcéré à Fresnes où il fit la grève de la faim pour obtenir le régime politique. Les trois autres accusés recevaient respectivement trois ans de prison et 1 000 francs d’amende pour Jacques Oumstymchouck, dit François Bettemps, Wladimir Kroprine six mois et 200 francs d’amende et Marthe Morissonnaud quatre mois et 50 francs d’amende.