Êtes-vous ultracrépidarianiste ou ipsédixitiste ?

Ces mots qui pourraient vous rapporter énormément de points lorsque vous jouez au Scrabble, avec votre grand-mère le jour de Noël. Sauf que le premier dépasse de cinq lettres le côté du tableau de jeu. Je suis sûr que vous avez autour de vous, des personnes, peu ou prou proche, qui sont adepte de ultracrépidarianisme. Il est un virus plus contagieux que tous, avec un taux de reproduction astronomique. L’ipsedixitisme n’est pas en reste, souvent partisan d’une loquacité longiuscule, quoiqu’il en coûte.

Les repas de famille sont toujours scindés en plusieurs étapes, surtout en période festive. Les discussions se ponctuent de l’engloutissement de petits fours, accompagné de délicieux et suaves breuvages. Le clan berd’huisien ne déroge à la règle. Les palabres autour de sujets dont les convives s’octroient, affiche sans détour, l’omniscience dont les membres de notre société se vantent de posséder.

« Les enfants, avez-vous la dernière allocution de notre cher ministre ? N’importe quoi comme d’habitude », s’époumone M. Sépa Phot.

« C’est-à-dire », interroge Jean Éthaissure, le gendre.

« Encore des mesures pour nous contraindre, relayer comme des toutous par les médias traditionnels. Il faut voir la vérité sur Internet, là je trouve de vraies informations, par la soupe relayée par les communicants », rétorque le père de famille. Un silence de plomb s’impose en moins d’une seconde, comme si le patriarche venait de recevoir le contenu d’une cuillère à soupe de fromage blanc en pleine figure.

« L’ultracrépidarianisme ne désigne pas ceux qui ont une opinion sur tout, mais plutôt ceux qui s’expriment avec assertivité en dehors de leur domaine de compétence. » Comme l’adage pour la confiture, c’est souvent en approfondissant notre connaissance d’un sujet que nous prenons conscience de notre propre ignorance. (Crédits : Esther Merbt/Pixabay)

« Je ne peux pas vous laisser dire ça », s’offusque le gendre.

« Chéri, papa, taisez-vous ! C’est avec des discours comme celui-ci, et les réponses brutales que commencent les guerres. À ne pas vouloir écouter les autres, nous oublions que le doute est nécessaire, et que seul le con ose tout pour paraphraser Michel Audiard. Je crois que nous avons deux beaux spécimens à table, n’est-ce pas maman », exclama Ozalee Phot.

« Tu as raison Vulynd, tu es bien ma fille », pouffa-t-elle de rire au vu des mines estomaquées du père et du gendre.

« Maman, pas mon surnom s’te plaît, j’étais minote, et là j’ai l’impression d’être vieille maintenant », rit Ozalee de tout son cœur. Le sujet clôt, le festin repris son droit dans une ambiance chaleureuse et apaisée. Les deux femmes y veillèrent comme le lait sur le feu.

De plus en plus de plateaux télé, à la radio, les médecins épidémiologiste, journalistes, femmes et hommes politique, infectiologues, professeurs… donnent conseils et avis, semble-t-il, en toute « bonne foi », sachant que tous viennent avec leur recolleuse à copeaux. (Crédits : Michael Gaida/Pixabay)

La bonne foi, étrangement, cette particularité de celui pour qui la croyance est toujours sacrée, et, plus généralement, la sincérité la franchise n’est pas l’apanage de tout un chacun. « […] le prévenu, qui n’est pas un professionnel de l’information, n’était pas tenu aux mêmes exigences déontologiques qu’un journaliste, qu’il disposait d’une base factuelle suffisante pour s’interroger publiquement sur des informations faisant état de pratiques journalistiques contestables, et qu’il l’a fait avec prudence, sans excéder les limites admissibles de la liberté d’expression », écrit Sabrina Lavric sur Dalloz. La bonne foi est définie par l’absence d’animosité personnelle, la légitimité du but poursuivi, la prudence comme la mesure dans l’expression, et la vérification des sources.

Or, des instants mélangeant ultracrépidarianisme et ipsedixitisme sont désormais légion sur les médias, quels qu’ils soient. Le débat sur le port du masque engendre de nombreux remous. L’émission « L’Heure des pros », présentée par Pascal Praud, dont Marie-Estelle Dupont était l’invitée est un parfait exemple. Avant situons cette femme, elle est psychologue clinicienne (depuis 2006), spécialisée en psychopathologie, neuropsychologie, psychosomatique et formée en psychologie transgénérationnelle. En face, Jérôme Béglé, journaliste et rédacteur en chef adjoint de Le Point. Elle était diffusée le jeudi 16 décembre 2021 sur CNews, voici, une partie de la retranscription :

Marie-Estelle Dupont: « L’état des troubles mentaux des enfants est extrêmement préoccupant. J’ai une petite fille qui est venue avant hier dans mon bureau, sept ans, la maman me l’amène en me disant : elle est tombée dans les pommes parce que la maîtresse a exigé qu’elle garde son masque pendant le cours de yoga en classe. On est où ? Donc là, c’est plus du tout de la santé publique, c’est du harcèlement moral. Ils sont en train de devenir obsessionnels, anxieux et nous, on ne va pas les récupérer après la crise. Ce sont des adultes qui vont se construire comme ça, dans l’idée que l’autre est un danger et qu’ils sont un danger pour l’autre. On ne peut pas faire société quand on pense que l’autre est un danger. »

Le ton était ferme lors de l’échange entre le journaliste Jérôme Béglé et la psychologue Marie-Estelle Dupont. « Aimer la vérité, oui, mais pas déclarer vraies les idées que nous aimons », expliquait le physicien et docteur en philosophie des sciences, Étienne Klein à l’Echo. (Crédits : capture d’écran/dailymotion/Cnews)

Jérôme Béglé: « Philippe, je te laisse parler, puis je prendrai… Après le prêchi prêcha de madame et je crois qu’il faut dire deux, trois trucs. »

Pascal Praud: « Franchement Jérôme, ça ce n’est pas convenable. Ça c’est un sujet qui me touche. C’est une honte de mettre des masques à des gosses de 5 ans. »

Marie-Estelle Dupont: « Je reste à ma place de psychologue, restez à votre place de journaliste. Vous n’êtes pas orthophoniste, vous n’êtes pas médecin de santé publique. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un retard de langage chez un enfant qui arrive en maternelle, avec des adultes masqués à la crèche, qui font qu’on ne peut pas parler correctement. D’accord ? On touche à la dignité et à la santé et aux besoins vitaux de nos enfants. »

Avez-vous compris la différence entre ultracrépidarianisme et ipsedixitisme ? L’ultracrépidarianisme est un mot peu usité exprimant une conduite mise en exergue depuis l’apparition du SARS-CoV-2 et pratiqué à outrance. C’est adopter un comportement consistant à donner son avis sur des sujets dont on n’a pas de compétences légitimes ou avérées. Ce qu’un homme politique n’a pas besoin de justifier, car il le fait en toute « bonne foi ». Quant à l’ipsedixitisme, c’est le fait de croire vraie une assertion non fondée, parce qu’on l’a entendue dire par quelqu’un en qui on a, ou qui de par sa stature, sa position ou sa fonction inspire confiance (journaliste, politique, médecin…). C’est chronophage, mais nécessaire et vital, sur les sujets qui vous sont importants, de contre-vérifier l’information, ne soyez par le mouton de Panurge, qui croit sans chercher à contredire, ni celui qui croit une personne qui a vu l’homme, qui a vu l’homme, qui a vu l’homme qui a vu l’ours, soyez curieux et avide de vérités.

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *