Étiquette : Serpent

  • Qui est le chasseur le plus silencieux : hibou, serpent, chat…

    Qui est le chasseur le plus silencieux : hibou, serpent, chat…

    Ils glissent, rampent, volent ou attendent… sans que rien ne trahisse leur présence. Dans la nature, le silence n’est pas une simple absence de bruit : c’est une stratégie. Selon les espèces, il passe par un vol feutré, une progression discrète sur le sol, une immobilité parfaite ou une attaque préparée au millimètre. Il n’existerait donc pas un seul « champion ». Tout dépend du milieu, du support et de la technique de prédation. Car, tandis que nous faisons crisser nos chaussures sur le gravier, eux se faufilent comme des ombres vivantes.

    Dans l’univers des chasseurs, le silence est un art de vivre. L’un vole sans bruit, l’autre effectue une économie de tapage, quand une se dissimule et attend dans l’ombre. Plongeons dans le monde fascinant de ces prédateurs silencieux, ces maîtres du camouflage qui traquent des proies sans tintamarre. Et l’homme dans tout ça, est-il capable de se taire ?

    La maîtrise de l‘environnement et du bruit

    Le hibou est le maître incontesté du silence, sans conteste. Chez les strigidés, il est une raison d‘être, une arme redoutable. Leur plumage souple, dense et duveteux atténue le bruit produit par le déplacement de l’air. Cette discrétion leur permet d’approcher une proie sans l’alerter, comme de mieux percevoir les sons émis au sol. Ce n’est pas de la magie au sens stricto sensu. Son secret repose sur la structure de ses ailes et du plumage. Les scientifiques parlent de bord d’attaque dentelé, de surface veloutée et de bord de fuite frangé.

    Hibou, nature, oeil

    Sur le bord d’attaque des grandes plumes se trouvent de petites dentelures en forme de peigne — appelées serrations.

    Leur rôle est de casser le flux d’air en micro-turbulences. Au lieu d’émettre un souffle net et assourdissant, comme le pigeon, l’air est fragmenté. Ce qui diminue le bruit aérodynamique.

    Leur surface d‘un aspect duveteux et velouté, nommé outre-Manche « dorsal velvet ». Ce velours, lié aux barbules des plumes, amortit le bruit produit par le battement des ailes. À l’arrière, la frange dissipe le reste des turbulences avant qu’elles ne deviennent audibles. En fin stratège, le hibou réalise l’atténuation lors du vol de manière quasiment constante, afin que cela ne vienne pas perturber son écoute, car seul le bruit des ailes qui atteint ses oreilles bloque son audition. (Crédits : Jean Van der Meulen/Pexels)

    « Le vol silencieux permet au hibou d’entendre et de localiser plus efficacement ses proies. Cinq variables influencent l’automasquage : le son produit par les ailes (et le corps) du hibou en vol (dBowl), le son produit par la proie (dBprey), le bruit ambiant (dBbkgd), l’atténuation du son de la proie par l’environnement jusqu’au hibou (dBenvt) et la capacité auditive (kowl) du hibou à localiser le son de la proie malgré les bruits parasites. » Cela donne une formule mathématique qu’il applique à chaque instant : (dBowl — dBenvt)/(dBbkgd + dBprey) > kprey. Enfin, le hibou possède de grandes ailes par rapport à sa masse corporelle. Cette morphologie lui donne une forte portance, avec une économie de mouvements. Or, un vol lent et souple produit moins de bruit qu’un vol rapide et nerveux, CQFD.

    La progression discrète tout en douceur

    Deux autres chasseurs adoptent une méthode bien à eux. Le serpent se déplace rarement dans le silence absolu, car son mouvement repose sur l’action de ses muscles et sur le contact des écailles ventrales avec le substrat. Selon l’espèce et le terrain, il peut avancer avec une remarquable discrétion, surtout sur des surfaces souples ou peu bruyantes. Si sa progression du reptile repose sur la contraction des muscles axiaux et sur l’appui des écailles ventrales, les biologistes observent des modes de déplacement distincts : l’ondulation latérale, la rectiligne, le concertina ou encore le sidewinding. Sur un sol meuble, souple ou irrégulier, le déplacement peut être très discret.

    A contrario, sur des feuilles sèches, du gravier ou tout support sonore, il devient plus audible. Il est donc plus juste de parler de furtivité variable que d’un mouvement totalement silencieux ou « sans frottement ».

    Si le serpent tente de faire le moins de bruit, il n’est pas plus sourd que vous et moi. Une étude de 2023 de la Dre Christina Zdenek démontre qu’il existe « deux types d’audition : l’audition tactile par les écailles du ventre et l’audition aérienne par leur oreille interne ». Bien que très venimeux, le taïpan a tendance à s’enfuir lorsqu’il entend des sons, parce qu’il se sent malgré tout vulnérable. Un tout autre chasseur, qui héberge chez lui contre bon traitement et affluence de croquettes un humain : le chat dit domestique. Il est de loin l‘exemple le plus parlant, concernant la marche silencieuse. (Crédits : Dim Hou/Pixabay)

    Chat, fleur, sol

    Sa marche digitigrade — autrement dit sur les doigts — contribue à sa progression discrète. Ses coussinets plantaires jouent un rôle majeur. Ils absorbent les chocs et atténuent le bruit du pas. À cela s’ajoutent les griffes rétractiles, qui restent gainées au repos, évitant un contact avec le sol et facilitant l’approche furtive. Enfin, la coordination générale, associée à la souplesse du rachis et à une pose du pied très maîtrisée, donne au chat cette qualité d’approche si caractéristique : chez lui, le silence n’est pas un effet isolé, il est intégré à toute la mécanique du corps.

    Le Thomise enflé, ou araignée-crabe se camoufle dans les fleurs…

    L’araignée-crabe pourrait s’amuser à « un, deux, trois, soleil », le jeu de l‘immobilisme. Elle incarne l’art de l’embuscade statique. Chez le thomise variable — Misumena vatia —, le silence passe d’abord par l’attente. Cette araignée peut se poster sur une fleur, où la femelle adapte sa couleur au support, puis chasse à l’affût. Partisane du moindre bruit, elle ne poursuit pas sa proie. Elle la laisse venir à elle. Des sources naturalistes et zoologiques indiquent qu’elle prélève notamment des insectes pollinisateurs attirés par les inflorescences, comme certaines abeilles. Ici, la discrétion n’est pas seulement acoustique : elle est aussi visuelle, fondée sur le camouflage et l’immobilité.

    Fleur, Marguerite, blanc

    Le silence peut parfois être une notion différente selon le point de vue. En ce sens, l’araignée-crabe, de la famille des Thomisidae, est un exemple à part entière. Son corps est souvent court, large et aplati, ses deux premières paires de pattes plus longues et plus robustes. Elles sont orientées de façon latérigrade. Elle peut se déplacer de côté ou à reculons, comme un petit crustacé décapode végétal posé sur une fleur, mais ne possède que six yeux.

    Mais la particularité qui nous intéresse est sa stratégie. Contrairement aux aranéides qui construisent une toile de capture, elle chasse à l’affût. Elle reste immobile sur une feuille, une écorce ou une tige, puis saisit brutalement un insecte pollinisateur qui passe à porter (Papillon, mouche, abeille…). Elle est souvent observée sur les apiacées et les astéracées.

    En mode camouflage

    Autre trait remarquable, elle dispose d‘un camouflage chromatique. Chez certaines espèces, notamment Misumena vatia, la femelle diversifie sa couleur entre le blanc, le jaune et parfois le vert pâle. Cette transformation demande plusieurs jours et repose sur des mécanismes pigmentaires actifs.

    Chez elle, la vision semble jouer un rôle dans le choix du support et dans le changement de teinte. Ainsi, des études mettent en évidence des photorécepteurs sensibles à l’UV… et au vert. Et chez d’autres, comme Thomisus spectabilis, le système est encore plus subtil. Sa robe ne sert pas toujours à disparaître, elle peut aussi créer un contraste visuel avec la fleur et modifier le comportement des pollinisateurs… un piège dans le piège.

    (Crédits : Maria Ilaria Piras/Pexels)

    En somme, l’araignée-crabe est une chasseuse d’embuscade, dotée de pattes préhensiles, d’un déplacement latéral, d’un mimétisme efficace, et, chez certaines espèces, d’une étonnante plasticité colorée. C’est moins une tisseuse qu’une stratège : immobile, patiente, presque invisible — puis foudroyante… dans un silence assourdissant.

    Alors, qui est le plus silencieux ?

    À l’heure où nos environnements sont saturés de sons, ces prédateurs rappellent une vérité simple. Dans la nature, l’efficacité ne réside pas toujours à la vitesse ou à la force. Elle demeure aussi à l’effacement. Chasser sans bruit, ce n’est pas disparaître. Au contraire, c’est faire du silence un outil de précision.

    Chez l’animal, le silence n’est pas seulement une absence de bruit, c‘est une manière d’être. Il embrasse la forme du corps, la matière des plumes, le velours des coussinets, la souplesse d’une écaille, l’immobilité presque surnaturelle d’un aranéide tapie dans la lumière d’une fleur. Le hibou fend la nuit sans la froisser. Le chat surfe sur le sol avec une retenue consciente.

    Le serpent épouse la terre qu’il effleure. Le Thomise enflé pousse la discrétion jusqu’à l’effacement. Comme si subsister exige de se soustraire au regard. Chez eux, la furtivité n’est ni une méthode ni un apprentissage. Elle est inscrite dans leurs ADN. Un bijou poli patiemment par les siècles, par la chasse, par la peur, par nécessité, de vivre ou de survivre.

    L’être humain, lui, vient au monde en criant. Sa présence pèse, frappe, heurte. Il ne possède pas d’emblée ce silence qui, chez l’animal, coule de source. Il doit l’inventer. Il apprend à ralentir, à poser le pied avec précaution, à retenir son souffle, à écouter le sol avant de s’y abandonner.

    Savoir faire silence, et écouter

    Là où l’animal porte la discrétion dans sa chair, l’homme doit la faire naître dans sa conscience. C’est là que réside la différence. L’animal possède le silence pour évidence, l’être humain, s’offre une discipline de l’âme et du corps. Se taire en marchant, pour nous, n’est pas tout à fait naturel. C’est une élégance.

    Dans le règne animal, le silence est un outil d’efficacité. Il permet de surprendre, de réduire le stress, d’éviter d’alerter d’autres prédateurs ou concurrents, voire de protéger la cachette comme le nid. (Crédits : Andrea Piacquadio/Pexels)

    Homme, chut, chauve

    Les artistes de l’ombre nous entendent… mais la réciprocité n‘existe pas. À l’heure où notre monde bruisse de vacarmes — même pour les véhicules électriques, nous ajoutons du bruit de notifications — et de pas précipités, ces chasseurs nous rappellent qu’il est possible de vivre dans l’écoute plutôt que dans le brouhaha.
    Et si, pour mieux comprendre la nature, on commençait par se taire ?

  • Qui est le maître du venin : la méduse-boîte ou le serpent taïpan ?

    Qui est le maître du venin : la méduse-boîte ou le serpent taïpan ?

    Une question incongrue me direz-vous… L’un des deux est une star depuis son apparition dans le film : Seven Pounds. Quand l’autre connaît son apogée, comme ses cousins dans un long métrage de la sage Indiana Jones dans « Les Aventuriers de l’Arche perdue ». Après la puce et le kangourou, le loir et le chat, un autre duo improbable et surprenant. Ici la taille n’a pas plus d’importance. Spoiler : l’un vous tue en pleurant, l’autre vous tue en souriant. Une beauté ténébreuse face à un cœur eu sang froid. Alors… qui l’emporte dans ce duel au sommet ?

    Un duel improbable entre deux tueurs silencieux venus de mondes totalement opposés, mais d’un même continent. D’un côté, la méduse-boîte (Chironex fleckeri), fantôme translucide des mers chaudes d’Australie entre autre. De l’autre, le taïpan du désert (Oxyuranus microlepidotus), serpent discret mais VIP dans le monde très fermé des toxines surpuissantes, lui aussi est Australien.

    Le venin du serpent taïpan, entre vitesse d’action et létalité

    Le taïpan du désert est couramment présenté comme le serpent le plus venimeux du monde. Une seule morsure pourrait tuer une centaine d’adultes. Son venin est un cocktail complexe de neurotoxines, procoagulants et myotoxines. Il agit rapidement sur le système nerveux, provoquant paralysie et arrêt respiratoire. Heureusement, il est timide comme une grand-mère anglaise et attaque que rarement. D’autant qu’il se nourrit principalement de mammifères. Son met favori est le rat à longs poils.

    Le taïpan du désert,connu sous le nom de « serpent féroce » appartient à la famille des élapidés (famille de serpents venimeux vivant dans les régions tropicales). Ses cousins les plus connus sont : le cobra, le serpent brun, le pseudonaja, le serpent noir de Papouasie, le mamba, l’acanthophis ou vipère de la mort…

    Surnommé « le serpent le plus venimeux du monde », il réside principalement dans les zones arides d’Australie. Son venin est 25 fois plus toxique que celui du cobra, avec une dose létale médiane (LD50) de 0,025 mg/kg chez la souris.

    Son venin contient une cocktail létal agissant en une heure tout au plus. Les neurotoxines, telles que la paradoxine, bloquent la libération de neurotransmetteurs, entraînant une paralysie rapide. Les myotoxines détruisent les tissus musculaires, tandis que les coagulants provoquent des caillots sanguins, augmentant le risque de défaillance organique. (Crédits : XLerate)

    Malgré la puissance de son venin, le taipan du désert est extrêmement timide et évite les contacts humains. Il vit dans les régions arides de l’Australie centrale et est rarement observé. En raison de sa nature reclusive et de son habitat isolé, il n’existe aucun cas documenté de décès humain causé par sa morsure.

    La toxicité foudroyante de la méduse-boîte

    En apparence, la cuboméduse n’est pas la plus dangereuse des méduses. Petite, cubique, elle est appelée par le doux sobriquet de box jellyfish, par les anglophones. Elle vit dans les eaux chaudes d’Australie, comme en Asie du Sud-Est où elle trouve sa pitance. Sa préférence va aux petits poissons et aux crevettes roses (Acetes australis). Ce qui peut surprendre les visiteurs en Australie, est la présence de pancartes indiquant la présence de « guêpe de mer ».

    Mais la méduse-boîte n’est pas là pour plaisanter. Son venin contient des porines, sortes de poisons perforants qui détruisent les cellules à vitesse grand « V ». Contrairement aux autres cnidaires, il ne provoque pas de réaction allergique lorsqu’il entre en contact avec un autre être vivant.

    Le poison inoculé peut provoquer un arrêt cardiaque, un œdème pulmonaire et une telle douleur que certaines victimes se noient… par réflexe. Elle est d’ailleurs responsable de plusieurs dizaines de décès documentés depuis un siècle.

    La plus dangereuse des cuboméduses a pour nom scientifique Chironex fleckeri. Son corps, à l’âge adulte, peut mesurer jusqu’à 20 cm de côté avec pas moins de 60 tentacules longs de quatre mètres et de six millimètres d’épaisseur. Elle possède quatre grappes de six yeux qui lui permettent de former des images. (Crédits : DR1)

    Pratiquement transparente, la cuboméduse est particulièrement difficile à repérer. Le venin agit à la fois sur le cœur, les nerfs et la peau. Il est extrêmement difficile à neutraliser rapidement, même avec un anti-venin. La toxicité estimée est d’environ 0,04 mg/kg, mais surtout, elle peut injecter ce venin en plusieurs points à la fois, via ses longs tentacules urticants.

    Verdict : qui gagne ?

    Sur le papier, le venin du taipan est plus toxique gramme pour gramme. Dans les faits, la méduse-boîte tue plus vite et plus souvent, en particulier en l’absence de soins immédiats. Autrement dit : entre la seringue reptilienne et la nappe urticante, le danger le plus démocratique reste flottant. Si l’on mesure la toxicité pure, c’est-à-dire la dose nécessaire pour tuer, le taïpan du désert l’emporte.

    Mais si l’on parle d’effet immédiat et de danger réel pour l’humain, la méduse-boîte est plus meurtrière, car elle est plus susceptible de tuer très rapidement, avant même l’arrivée des secours. En aparté, un détail qui a son importance. L’Australie est le territoire qui contient une faune et flore unique, donc plus de dangers qu’ailleurs, en toute logique.

    Bien que le taipan du désert détienne le record de toxicité pure, la méduse-boîte représente un danger plus immédiat pour l’homme en raison de la rapidité de son action et de la fréquence de ses rencontres avec les humains.

    La nature a doté ces deux créatures de moyens de défense redoutables, mais leur impact sur l’homme dépend largement de leur environnement et de leur comportement. (Crédits : DS stories)

    Conclusion ? Si vous aimez nager, craignez les filaments. Si vous aimez randonner, respectez les sifflements. Et dans tous les cas, souvenez-vous : le silence est souvent l’arme des plus toxiques.

    1. Jan Bielecki, Alexander K. Zaharoff, Nicole Y. Leung, Anders Garm, Todd H. Oakley (edited by Ruthven (d)) — Jan Bielecki; Alexander K. Zaharoff, Nicole Y. Leung, Anders Garm, Todd H. Oakley (June 2014). “Ocular and Extraocular Expression of Opsins in the Rhopalium of Tripedalia cystophora (Cnidaria: Cubozoa)”. PLOS ONE 9 (6). DOI:10.1371/journal.pone.0098870. ↩︎