« Quand je dirai ça à ma femme »

Parfois, la durée d’une situation aussi courte soit elle vous marque à jamais. Elle crée en peu de temps un souvenir mémorable qui restera gravé, bien des années plus tard. Les séries « Columbo », « Amicalement vôtre », « Chapeau melon et bottes de cuir » sont emblématiques d’une époque. J’imagine facilement que vous vous rappelez votre premier jour en 6e, votre premier baiser, le cadeau merveilleux que vous eussiez espéré un soir de Noël ou d’anniversaire, le premier chagrin, la première chute… Mais comment se forment ses souvenirs ?

Le lieutenant Columbo, policier de la brigade criminelle de Los Angeles est un personnage de fiction mythique. Avec son air nonchalant, son aspect négligé, un fouillis capillaire ordonné, et cette phrase désormais culte « Quand je vais dire ça à ma femme », pour les plus de 30 ans. Par ailleurs, l’épouse de l’acteur apparaîtra à l’écran à différentes reprises, mais aucune fois l’imaginaire. Elle fait partie de votre mémoire, sans n’avoir jamais existé. Cette expression est issue du soap-opéra aux 13 saisons et 129 épisodes. Le premier fut diffusé le 20 février 1968 sur la chaîne NBC, pour se clôturer le 30 janvier 2003 sur ABC. Le personnage joué par Peter Michael Falk a tenu en haleine de nombreux téléspectateurs à travers le monde. Car le concept était original, car la série commence toujours par le meurtre et, on suit pas à pas son enquête. Tout autant le sobriquet du Basset Hound paresseux comme pas deux, « le chien ». Avez-vous d’autres souvenirs de cette série ?

La série « Amicalement vôtre » est emblématique d’une période de la télévision britannique. (Crédits : DR)

Amicalement vôtre, ou en anglais « The persuaders », est une série britannique de 24 épisodes de 50 minutes diffusées entre le 17 septembre 1971 et le 25 février 1972. Elle le sera en France, sur la deuxième chaîne, qui deviendra Antenne 2 le 6 janvier 1975. Elle met en scène deux individus riches et quelque peu désœuvrés. L’aristocrate britannique Lord Brett Sinclair, quinzième du nom, incarné par Roger Moore, puis Daniel Wilde dit « Danny », personnage interprété par Tony Curtis. Le premier est un beau parleur cultivé, habitant Londres, vivant de ses rentes, et attaché aux traditions véhiculées par sa famille, l’autre est un homme d’affaires américain sorti des bas-fonds de New York. L’axe jouera sur les traits de caractère des deux protagonistes, mis en relation par le juge Fulton (Laurence Naismith), magistrat à la retraite, qui a quelques comptes à régler avec la pègre. Lorsque vous écouterez le générique de la série, elle évoquera à coup sûr des souvenirs de votre enfance, non ? Une dernière, où les héros et antihéros se côtoient, « Chapeau melon et bottes de cuir », la bande-son devrait ouvrir vos écoutilles et vous plongez dans des relents de dimanche après-midi, chez les grands-parents.

Il suffit de quelques secondes pour que notre mémoire enregistre un événement, une phrase, une action, un automatisme… toutes nos réminiscences sont liées aux neurones, plus précisément la mémoire se compose de cinq systèmes interconnectés, avec des réseaux neuronaux distincts. Je vous sens largués, pas de panique, j’explique !

Création de souvenirs

La mémoire est comme une recette de gâteau, elle contient plusieurs constituants. Ainsi, les ingrédients sont rangés à divers endroits du cerveau, comme le sont le sucre, les œufs, le yaourt, la farine et la levure. Une situation enregistrée sera décomposée en odeur, son, goût, image, et toucher. De la sorte il est agréable de sentir le parfum de la personne aimée sur vos vêtements, car vous pensez à elle. L’hippocampe, pas le poisson, fixera ces informations et pourra le relier entre elles, afin de créer le souvenir.

L’Hippocampe est le siège de bien des rêves. Concernant celui se trouvant dans nos océans, il possède la particularité de la gestation. A contrario des êtres humains, c’est la femelle qui pond et dépose les œufs dans la poche ventrale du mâle. (Crédits : Pexels/Pixabay)

L’influx nerveux sert à restituer l’anecdote passant de neurone en neurone grâce à des molécules, fondant les traces mnésiques. La répétition fonde des liaisons entre neurones, comme des amitiés, avec un composé, elle est plus efficace lorsque le sujet à mémoriser suscite de l’attention, de l’intérêt ou des émotions, donnant une motivation. Dans un système d’information, l’indexation permet de trier ses données, il faut relier les différents souvenirs et apprentissages au cours de la vie pour que les nouvelles infos se greffent aux autres savoirs. Ainsi, vous serez lus enclins à vous remémorer d’un mot de passe compliqué, ou d’une phrase de code pour entrer dans un club privé ou clandestin à l’époque d’Al Capone.

Les poupées russes de la mémoire

Le premier jour d’école, le premier baiser, ou encore le tout nouveau vélo, toutes ces informations sont issus de cinq systèmes interconnectés, impliquant des réseaux neuronaux distincts, et composant la mémoire.

  1. La mémoire de travail est au cœur du système.
  2. La mémoire sémantique et la mémoire épisodique sont deux systèmes de représentation consciente à long terme.
  3. La mémoire procédurale permet des automatismes inconscients.
  4. La mémoire perceptive est liée aux différentes modalités sensorielles.

Il arrive d’entendre le terme « mémoire à long terme » qui dépeins toutes les mémoires sauf celle du travail, également appelée « opérationnelle ». Cette dernière est celle du présent (ou à court terme), octroie de manipuler et s’approprier des informations pendant la réalisation d’une tâche ou d’une activité, ce qui est nécessaire lors d’un apprentissage. Elle est sollicitée en permanence. Quand vous rencontrez votre crush et que votre batterie de smartphone est vide, tout est fini ! Que nenni ! C’est grâce à elle que vous retenez son numéro de téléphone le temps de le noter. Vous répétez intellectuellement les nombres en recourant à une boucle phonologique, ou bien par la méthode d’image mentale, simple, non ?!? Les informations qu’elles véhiculent peuvent être rapidement effacées, ou stockées dans la mémoire à long terme, c’est la mémoire tampon. Comme l’explique le film Vice-Versa avec les différentes boules de couleurs.

Les souvenirs, sous formes de billes (en arrière-plan) sont fonction des différents émotions représentées par les personnages, ci-dessus, pour créer l’adolescente que l’héroïne sera dans le futur. (Crédits : DR)

Le processus suivant use deux types de mémoires étroitement imbriquées l’une dans l’autre, la sémantique et l’épisodique. La première est celle du langage, des connaissances sur le monde et de soi. Elle s’érige et se réorganise tout au long de notre vie. Les rencontres, l’apprentissage et la mémorisation de concepts génériques (sens des mots, savoir sur les objets), et individuels (savoir sur les lieux, les personnes…) sont essentiels à sa construction. L’épisodique est celle des moments vécus. Quand l’oncle baroudeur raconte à table ses péripéties de voyage, il l’utilise. Elle permet de nous situer dans le temps et l’espace et, ainsi, de se projeter dans le futur. « Dans sa forme typique, la maladie d’Alzheimer débute généralement par une atteinte précoce de la mémoire épisodique (ou souvenir des événements personnellement vécus dans un contexte spatio-temporel particulier), qui s’étend à d’autres domaines de la cognition, et dont la sévérité est telle que la réalisation des activités de la vie quotidienne s’en trouve perturbée », soulignent Jessica Simon et Christine Bastin. La mémoire épisodique se constitue entre les âges de trois et cinq ans. Les détails précis disparaissent progressivement, tandis que les traits communs à différents événements vécus deviennent petit à petit des connaissances générales.

Les automatismes de la vie

La mémoire procédurale est celle des automatismes. Elle nous offre de conduire, de marcher, manger, de faire du skate-board ou jouer de la musique sans avoir à réapprendre à chaque fois. Tous ces processus sont effectués inconsciemment. Personne ne peut vraiment expliquer comment nous tenons en équilibre sur une bordure de trottoir sans tomber. D’ailleurs, l’excellence est un but que la constitution de la mémoire procédurale progressive nous permet. La dernière et pas la moindre, s’appuie sur nos sens et fonctionne la plupart du temps à l’insu de l’individu. Elle permet de retenir des images ou des bruits sans s’en rendre compte. C’est elle qui donne à une personne de rentrer chez elle par habitude. C’est elle qui après un déménagement nous amène à nous retrouver au pied de l’ancien immeuble fortuitement.

Les vacances permettent de créer des souvenirs, des premières fois, des moments agréables. La seule vue d’une plage peut nous transporter à ces instants gravés dans notre cerveau, notre mémoire, une fois rentré chez nous. (Crédits : jplenio/Pixabay)

Cette mémoire permet de se souvenir des visages, des voix, des lieux. Avec la mémoire procédurale, la mémoire perceptive offre à l’humain une capacité d’économie cognitive, qui lui autorise de se livrer à des pensées ou des activités spécifiques tout en réalisant des tâches devenues routinières. Ainsi vous pouvez entendre l’impact sur la mémoire procédurale (visages, voix…), et l’épisodique avec la disparition des mouvements inconscients de la vie quotidienne, de la maladie d’Alzheimer.

« N’attendez pas que vos souvenirs s’effacent, que les personnes auxquelles vous tenez obscurcissent les leurs, pour partager des moments heureux de la vie ! »

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *