Il y a cent ans… éclatait le scandale du Vésinet

Tandis qu’en 2022 surgit le scandale des EHPAD (Orpea), le 3 avril 1922, le quotidien Le Journal révélait que le directeur et le surveillant de l’asile de pupilles du Vésinet étaient suspendus de leurs fonctions. Durant le conseil municipal de la commune, MM. Michel Missoffe et Barthélemy Robaglia demandaient quelles avaient été les conclusions de l’enquête sur les faits d’une gravité sans nom qui s’étaient déroulés, il y a deux semaines. L’assemblée écoutait l’orateur rappeler les évènements de l’incurie du directeur, M. Martinet et de la violence du surveillant, M. Moreau.

Au nom des associations d’anciens combattants, les deux hommes dénonçaient que l’asile national du Vésinet, où l’on élevait, sous le régime de l’internat primaire, cent cinquante et un pupilles de la Nation, était le théâtre de faits d’une incontestable gravité. L’assemblée était choquée et s’exprimait avec force hurlant qu’il était « inadmissible que des enfants confiés à la garde de la nation, soient si mal nourris, mal soignés, mal habillés et de plus, brutalement frappés ». L’administration ayant reconnu les faits qui lui avait été signalé, qu’elle devait être en mesure des prendre des sanctions et de « déférer le brutal surveillant à la justice en vertu de l’article 312 du Code pénal ». Il encourait de un à seize mois de prison, plus une amende. « Il faut, dit-il, une sanction sévère, seule sanction que le public comprendra », ajoutait-il. Le directeur des services administratifs de l’enseignement à la préfecture de la Seine, M. Martzloff, affirmait que les comportements révélés avaient été grossis, ajoutant que l’enquête était en cours.

« On nous donnait des précisions singulièrement troublantes sur le pauvre menu de leurs repas. À midi un plat de légumes, et dessert quand on n’en prive pas ces pauvres enfants pour des périodes qui vont jusqu’à six mois. Le soir, pour le dîner une soupe poireaux et pommes de terre avec beaucoup d’eau, un plat de légumes et un dessert. » (Crédits : DR)

Il était reproché à « M. Moreau, bachelier préparant sa licence de droit, de brutaliser les enfants confiés à sa garde, de les gifler, de les mettre au piquet pendant des heures, voire de leur administrer des fessées publiques, il aurait même, brisé une canne sur la tête d’un élève », racontaient certains témoignages. Par principe de précaution, les sieurs Martinet et Moreau étaient suspendus séance tenante de leurs fonctions par le préfet de la Seine. Mais un autre scandale sous-jacent sortait lors de la réunion. Des recommandations politiques avaient placé un fonctionnaire qui n’était nullement préparé à cette mission, désormais « la direction des asiles de pupilles ne pourra être confiée qu’à des fonctionnaires de l’enseignement ». L’enquête en resta-là pour ne pas ébruiter l’affaire.

Les vêtements de ces enfants étaient, parait-il, déchirés et sales. Leurs chaussures étaient dans un état lamentable. Sans lacets, meurtries, les semelles trouées elles prenaient l’eau de toutes parts. Le gros grain des culottes, trop long, mettait en sang les mollets de ces enfants. Blessés par leurs bottines, deux enfants auraient eu des abcès au pied.

M. Martzloff semblait penser qu’une réprimande sévère au directeur de l’orphelinat, M. Martinet, ancien chef du matériel au ministère de l’Intérieur, serait suffisante, sauf qu’il reprit ses mauvaises pratiques. M. Martzloff revint à l’improviste, le 20 avril 1922. Il constata que les mêmes fautes étaient commises et les sévices encore exercés, il « entra dans une violente colère » et rédigea un rapport en ce sens. La Préfecture de la Seine crut devoir adoucir la version première du communiqué, affirmant que « la nourriture était bonne », ce que contestaient les enfants et les témoignages de plusieurs voisins.

Les faits incriminés étaient aussi parvenus à la connaissance de deux conseillers municipaux de Paris, MM. Barthélemy Robaglia et Michel Missoffe. Les deux élus de la capitale portèrent immédiatement, chacun de son côté, les faits qu’on leur avait signalés à la connaissance de M. Auguste Autrand, préfet de la Seine. Le Préfet leur répondit en mentionnant les visites effectuées à l’asile par M. Martzloff et en ajoutant qu’à la suite de ces visites une enquête avait été confiée au service du contrôle de la Préfecture.

Le récit des actes de MM. Michel Missoffe et Barthélemy Robaglia provoquait l’émoi dans une salle tout ouïe au récit du conseiller municipal de Paris le 22 avril 1922. C’est à ce moment que la presse s’empara de l’affaire. (Crédits : DR)

Les protagonistes furent traduits devant le conseil de discipline. Sur avis de celui-ci, le préfet, M. Autrand prononça quinze jours de retenue de salaire à M. Martinet, directeur régisseur de l’établissement, dix à MM. Moreau et Guenegan, surveillants et huit pour M. Dupotet, surveillant. De plus, le conseil émit le vœu que « dans l’intérêt du bon fonctionnement de l’Orphelinat du Vésinet, il soit procédé au remaniement du personnel de cet Établissement ». Les fonctionnaires furent déplacés. Il n’y eut pas de suite au pénal.

Romuald Pena

Journaliste et curieux de nature, j’aime les mots et ce qu’ils chantent aux oreilles qui les entendent. « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité », assurait Pablo Neruda. Ainsi j’apporte des faits, des faits, encore et toujours des faits, car : « Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges. » (Le Testament d’Orphée, de Jean Cocteau)

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