Étiquette : oeillet

  • Qui est la plus rapide, la plante ou la mouche ?

    Qui est la plus rapide, la plante ou la mouche ?

    Une mouche insouciante virevolte autour de votre tête, puis se pose sur votre verre. Puis, cherchant une pause gastronomique, elle visite votre salade de pâtes oubliée sur le plan de travail. Par souci d’observation, elle atterrit, triomphante sur votre plante carnivore… et là, paf ! Une mâchoire verte se referme. Pas de sang, pas de hurlement, juste un clap végétal discret. Mais un constat renversant : une plante peut donc être rapide et vraiment attraper une mouche alors que nous luttons ?

    Les plantes, en théorie, puisent leur énergie du soleil et de l’eau, à la manière d’une cuisine bio et new-age. Mais parfois, ça ne suffit pas. Dans les tourbières, les sols sont acides et pauvres en nutriments. Résultat, certaines revisitent le concept alimentaire. Quand la terre ne nourrit pas, elles se rabattent… sur ce qui vole à porter. Oui, là où nous voyons une mouche pénible, elles la considèrent comme un steak à six pattes.

    Le paradoxe végétal à l’ère carnivore

    Le paradoxe végétal est fascinant. Quand une personne déambule en forêt, les plantes paraissent immobiles, mais jamais passives. Elles sont balayées par le vent et ses bourrasques. Clouées au sol par leurs racines, elles semblent prisonnières. Vulnérables aux aléas du climat, aux prédateurs, elles luttent face à la concurrence féroce du voisinage. Pourtant, cette immobilité n’est pas une faiblesse, juste une autre manière d’habiter le monde.

    Plante, tournesol, pollinisateur

    Les plantes inventent des stratégies pour survivre et prospérer. Elles choisissent, en majeure partie ceux et celles qui les visitent. Elles sécrètent des substances éloignant certains insectes et en attirer d’autres, tels que les indispensables pollinisateurs.

    D’autres changent la forme de leurs feuilles pour capter la moindre goutte de lumière : l’hétérophyllie. Elles ferment leurs stomates aux heures les plus chaudes. Leurs racines, invisibles à l’œil nu, explorent, échangent des nutriments, dialoguent grâce à des signaux chimiques. C’est le tout premier réseau social.

    Mieux encore, certaines plantes anticipent l’attaque d’herbivores. Dès le premier coup de mandibule, la victime envoie des signaux électriques et chimiques à ses voisines. La version 3.0 de l’alarme silencieuse. Ainsi, derrière leur immobilité apparente, les plantes révèlent une intelligence faite d’adaptations, de communication et de résilience.

    Immobiles, mais pas passives

    Actrices discrètes et essentielles, elles conjuguent patiente et inventivité. Certaines plient leurs feuilles au moindre effleurement, d’autres libèrent des parfums pour appeler à la rescousse la cavalerie. Puis, mieux qu’un radar, qu’une intelligence « artificielle » elles ajustent l’orientation de leurs feuilles pour capter les rais du soleil.

    Et même lorsqu’on les enferme dans un simple pot, elles continuent d’incarner ce paradoxe. Miniaturisées, contenues dans quelques poignées de terre, elles n’en demeurent pas moins souveraines. Elles déploient leurs racines, comme des songes invisibles, cherchent la lumière avec une obstination tranquille. Elles ploient face à la pluie, le vent ou s’élancent vers la main qui les soigne. Dans nos salons, comme sur nos balcons, elles deviennent des compagnes silencieuses. Elles nous remémorent à qui veut bien les voir, que la vie aussi rapide soit-elle ne se mesure ni à la vitesse ni au tumulte. Mais c’est la capacité d’habiter le temps avec patience et grâce.

    (Crédits : Caio/Pexels)

    Elles observent, sentent, communiquent via ce réseau de racines et de champignons que l’on compare désormais à un « Wood Wide Web ». Le paradoxe végétal est là. Elles ne bougent pas, mais elles orchestrent le mouvement rapide de la vie tout autour d’elles. Mais comment certaines sont-elles devenues « carnivores » ? L’adaptation à l’environnement. Quant aux légendes urbaines, la Nepenthes rajah serait la plus grande des carnivores. Elle serait capable de faire disparaître un petit mammifère de bonne taille.

    L’endofaune des urnes, championne toutes catégories

    Pourquoi ces plantes nous fascinent-elles ? Parce qu’elles défient nos connaissances. Dans notre imaginaire, chacune est douce, nourrie de soleil, immobile, presque spirituelle. Quand certaines digèrent des moustiques, et pour les plus voraces pourraient engloutir… un rat selon Aaron Elllison. Voilà de quoi mériter un rôle dans un film de science-fiction — et c’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait, d’Hollywood (Little Shop of Horrors).

    La dionée attrape-mouche, star des jardineries, ferme ses folioles comme un piège à ressort. On dirait une plante qui a inventé le piège à souris version insectes. Les népenthès, surnommés « plantes-pichets », piègent les moustiques et coléoptères dans des urnes pleines d’un liquide digestif.
    Les droseras, sont plus subtiles. Elles recouvrent leurs feuilles de poils collants qui immobilisent leurs proies. La dionée, elle innove. Ses feuilles se métamorphosent en mâchoires vertes hérissées de cils. Quand une mouche touche deux fois ces capteurs, la plante déclenche son mécanisme. Elle se ferme en moins d’un dixième de seconde. Pas aussi rapide qu’un sprinteur, mais largement suffisant pour un insecte distrait.

    Une stratégie écologique

    Ensuite, la victime est prisonnière d’une trappe hermétique. L’escargot du pot voisin pourra témoigner. Une semaine plus tard, il ne reste de la mouche qu’une enveloppe vide, digérée par les enzymes de la plante. Difficile, après ça, de la regarder sans un petit frisson.
    La plante n’a rien d’un prédateur sanguinaire. Elle ne chasse pas, elle attend. Ce n’est pas Hannibal Lecter version chlorophylle, mais une stratégie de survie. Dans un sol appauvri en azote, comme dans un pot, avaler une mouche, c’est compléter son menu. Psychologiquement, ce qui dérange, c’est que ces plantes franchissent une ligne, entre plantes sages et êtres agités. On leur avait assigné calmement une place dans le monde, et elles nous rappellent qu’elles aussi savent bouger et manger. (Crédits : DR)

    plante, sauvage, roche

    Alors oui, certaines plantes peuvent bel et bien attraper une mouche, et la digérer avec une tranquillité déconcertante. Ne sous-estimez jamais un organisme parce qu’il paraît immobile ou inoffensif. Car, derrière un joli feuillage peut se cacher un piège sophistiqué. La différence entre vous et une dionée ? Vous agitez vos bras pour chasser les mouches. Elle, elle les mange. Au final, c’était elle la plus pragmatique et la plus rapide.

  • La Révolution des Œillets

    La Révolution des Œillets

    Il y a tout juste 50 ans que le Portugal s’est révolté. Le pays s’embrase le 25 avril 1974 à 5 h : « les chars ont pris position à Lisbonne ». Le coup d’État militaire renverse la dictature salazariste. Il est l’œuvre de jeunes capitaines comme Otelo Saraiva de Carvalho ou Ramalho Eanes. La télévision française annonce au journal de 13 h le renversement du pouvoir autoritaire. António de Oliveira Salazar abandonne le pouvoir en 1968. Marcelo Caetano désigné successeur ne sortira pas de ce bourbier.

    Dans un contexte européen tendu des années 1970, le Portugal se distingue par le régime de l’Estado Novo. La répression de la liberté d’expression, l’engagement militaire dans des guerres coloniales impopulaires sont un terreau fertile. L’ensemble nourrit un mécontentement croissant au sein de la population et des forces armées. Menée par le général Spínola, la junte militaire prend le pouvoir. La dictature est renversée par la Révolution des Œillets. Après près d’un demi-siècle d’un régime autoritaire, le pays aspire à l’ouverture.

    Un tournant démocratique

    Avant la révolution, le Portugal, sous l’Estado Novo de Salazar, subit une dictature rigide. Les libertés sont restreintes, le pays est dans un isolement économique. Les politiques de Salazar, marquées par une forte censure et un contrôle autoritaire, sont de plus en plus contestées face aux défis économiques et aux guerres coloniales coûteuses. À la fin des années 1950, le Portugal se voit contester sa souveraineté sur les derniers vestiges de son empire colonial, en Afrique et en Asie. « L’analyse du cas de Goa, première colonie réclamée au Portugal en février 1950 par l’Inde, demeure ainsi révélatrice des tensions du nouveau système international et du soutien dont a pu bénéficier jusqu’à la fin des années 1950 un petit pays colonialiste aux dépens d’une nation décolonisée. » 1

    bouquet-oeillet-rouge

    La perte de Goa entraîne celle des autres colonies portugaises d’Afrique (Mozambique, Angola, Cap Vert, Guinée-Bissau, Saint Tomé et Prince) et d’Asie (Macao et Timor) en encourageant leurs mouvements nationalistes.2

    En 1961, les indigènes en Angola entament leur combat pour l’indépendance. D’autres soulèvements apparaissent en Guinée et au Mozambique. De plus en plus de soldats sont envoyés pour réprimer la révolte.

    Pour le Portugal, peuplé de neuf millions d’habitants, le « maintien de l’ordre » en Afrique est une charge de plus en plus pesante. Elle représente plus d’un tiers du budget national, jusqu’à 35 %.

    (Crédits : Monika/Pixabay)


    Le service militaire dure quatre années. Beaucoup de jeunes hommes émigrent clandestinement en vue d’échapper au service militaire et d’obtenir à l’étranger, en France surtout, de meilleures conditions de vie. « L’opinion portugaise réclame une solution politique à la guerre. 280 000 pères, maris ou fils sont engagés dans le conflit. Les étudiants contestataires sont envoyés en Guinée, là où les combats sont les plus durs. »

    Une prise de pouvoir dans le calme

    Le 25 avril 1974, le Mouvement des Forces Armées (MFA) orchestre un coup d’État militaire. Il renverse le gouvernement de Marcelo Caetano. Préparé dans le plus grand secret, il bénéficie du soutien quasi immédiat de la population. Son nom la « Révolution des Œillets » est issu des fleurs arborées aux fusils de militaires. Elle met fin à la plus longue dictature en Europe,

    « Grândola, vila morena, Terra da Fraternidade, O povo é quem mais ordena Dentro de ti, ó cidade… »

    C’est un extrait de la chanson de José « Zeca » Afonso diffusée à minuit par la station catholique Rádio Renascença. Cette dernière est le signal choisi par les militaires du MFA pour lancer le putsch contre l’Estado Novo de Caetano.

    Il est environ 4 h 30 quand le poste de commandement du MFA demande à la population de rester chez elle. Le général Spínola reçoit la reddition de Marcelo Caetano. Il ne faut que quelques heures pour que la dictature soit enfin renversée. Après s’être réfugié à la caserne du Carmo, Caetano est escorté par des militaires du MFA vers l’aéroport, d’où il s’envole pour Madère. (Crédits : Philipp Weber/Pixabay)


    À Lisbonne, la foule est en liesse. Le putsch militaire devient révolution populaire. Les prisonniers politiques sont libérés. Le Portugal se couvre de rouge. Œillets à la main, les Lisboètes fêtent la liberté recouvrée.

    Une transition vers une démocratie

    Comme après toute bataille et libération, l’euphorie laisse la place à la reconstruction. Le général Spínola, « l’homme au monocle » est choisi pour exercer la charge de président de la République. Le 30 septembre 1974, le général Spínola démissionne. Il laisse la place à Francisco da Costa Gomes. Après une léthargie de 48 ans vient le temps de la reconstruction. Une année se passe quand se déroulent les premières élections libres de l’histoire portugaise, celle des députés. Ils sont chargés de rédiger la constitution. La participation flirte avec les 92 %. Le parti socialiste sort grand vainqueur avec près de 38 % des voix.

    Sauf que le MFA se considère comme le garant de la révolution. Il prend le pouvoir. Leur tour prend fin le 25 novembre 1975.

    Des unités parachutistes passent à l’action. Ce coup de force improvisé se brise aussitôt. Sous la direction du colonel Ramalho Eanes, l’état d’urgence, puis l’état de siège sont décrétés.

    Ce pétard mouillé clôt une révolution de dix-huit mois. Le MFA disparaît. Les politiques prennent les choses en main. Le 25 avril 1976, le PS est confirmé lors des élections législatives. Ils sont la première force politique.

    C’est au terme de deux élections législatives et une élection présidentielle que le pays s’apaise.

    (Crédits : Guilherme Ferreira/Pixabay)


    La dernière et première élection se déroule le 27 juin 1976. Elle est la première marche d’une toute jeune démocratie. Ramalho Eanes, le général modéré est élu président de la République dès le premier tour avec environ 62 % des voix. Depuis le 25 avril est jour férié, il est célébré comme « O dia da libertade ». L’avenue des Champs-Élysées qu’est l’avenue de la Liberté à Lisbonne se remplit de Portugais arborant un œillet rouge à la boutonnière.

    1. (Bègue, Sandrine. « “Orgueilleusement seuls” ? : la résistance coloniale portugaise à Goa (1955-1961) ») ↩︎
    2. (Bègue, Sandrine. « “Orgueilleusement seuls” ? : la résistance coloniale portugaise à Goa (1955-1961) ») ↩︎