Les data centers en Afrique du Sud ouvrent la bataille de l’eau
L’Afrique du Sud concentre environ les deux tiers à 70 % de la capacité africaine des grands centres de données, selon les métriques utilisées, et entend profiter de l’explosion du cloud et de l’intelligence artificielle. Mais au Cap, l’autorisation accordée à un projet de deux installations hyperscale ouvre un débat concret. Combien d’électricité et d’eau ces infrastructures consommeront-elles ? Qui financera les réseaux nécessaires ? Quelles informations doivent être publiques avant leur approbation ?
L‘’’omniprésence du numérique ne connaît pas de frontière. La fin des supports programmés pour certaines consoles de jeu augmente le besoin de Cloud et de data centers. Sauf que le changement climatique, les différents épisodes de chaleurs et canicules subis cet été rebattent les cartes. Entre le coût de production d’énergie, le manque ou restriction d’eau et la nécessité grandissante d’augmenter les data centers, l’équation est difficile à résoudre.
L’Afrique du Sud veut être le hub du continent
Il y a onze ans, Le Cap apprenait à dénombrer les litres, comme on compte les secondes d’une minute. Leur crise hydrique débute en 2015, avec un pic de sécheresse en 2017-2018. La municipalité préparait la population à un « Day Zero », le jour où une grande partie des robinets aurait dû être coupée. « Les trois dernières années ont connu des précipitations de respectivement 153, 221, et 327 millimètres, alors que la moyenne de précipitations annuelles se situe depuis 1977 autour de 508 mm selon la station météorologique du Cap », écrit Esteban Lopez.

En janvier 2018, les habitants furent sommés de réduire leur consommation à 50 litres par personne et par jour pour éloigner cette échéance. Si le scénario s‘est écarté, il reste ancré dans la mémoire (politique d’une ville) qui sait qu’un bien, aussi vital que l’eau, peut disparaître beaucoup plus rapidement qu’on ne l’imagine.
C’est dans cette même ville que, le 14 juillet dernier, le Municipal Planning Tribunal a donné un premier feu vert à une opération foncière d’envergure : le développement de deux immenses data centers près de l’aéroport international. Les bâtiments couvriraient plus de 120 000 m².
Restrictions d’eau et délestage d’électricité
Sauf qu’au moment du vote, certains aspects importants manquent. La consommation d’eau, les modalités détaillées de leur alimentation électrique, certains éléments relatifs au refroidissement… ne figurent pas dans le dossier étudié. Quatre membres du tribunal ont estimé que ces questions pouvaient être traitées lors de l’examen ultérieur du Site Development Plan. Un cinquième a refusé de suivre cette logique empruntée.
Précision importante, la décision n’est pas une autorisation définitive de construire et d’exploiter lesdits data centers. Elle liste le zonage, la subdivision et la consolidation des lieux de King Air Industria. Fin juillet, Equinix confirme avoir acquis du terrain au Cap tout en indiquant de ne pas encore avoir déposé son plan détaillé de développement du site.
Un autre document met en lumière le réel visage du projet. Dans une réponse datée du 31 juillet au Parlement provincial du Western Cape, le département concerné stipulait n’avoir reçu aucune demande d’autorisation environnementale relative aux développements.
(Crédits : Thomas Ronveaux/Pexels)
Il précisait également ne pas avoir été informé d’une demande (de licence) d’utilisation de l’eau et ne pas avoir été consulté par la ville avant ladite décision. Cela ne signifie pas pour autant qu’aucune procédure environnementale ne sera requise. Le département explique justement qu’il ne pourra déterminer le niveau d’évaluation requis qu’une fois un dossier déposé. Beaucoup de bruits pour rien ? Pas forcément, les populations à travers les cinq continents prennent conscience de l’absolue nécessité de l‘’’eau et de la vulnérabilité en cas de manque de cet or bleu.
Comment faire le bon choix entre économie et écologie ?
Voilà précisément pourquoi l’affaire dépasse la querelle locale d’urbanisme. Pour Pretoria, les data centers ne constituent pas seulement des hangars remplis de serveurs. Ils sont devenus une composante d’une politique économique dont le pays a besoin. Lors du sommet Google Cloud de Johannesburg, le 1er juillet 2026, le Président Cyril Ramaphosa affirme que l’Afrique du Sud héberge environ 70 % de la capacité africaine des data centers hyperscale.
De son côté Knight Frank aboutit à un ordre de grandeur comparable en estimant le pays à environ deux tiers. Les deux mesures ne recouvrent pas exactement le même marché, mais elles décrivent la même domination sud-africaine.
Le continent africain fait face à un besoin grandissant en matière de datas. Dans son discours en février 2026, Ramaphosa avance le chiffre de 55 data centers sont d’ores et déjà sortis de terre. Une projection d’investissement supplémentaire de 50 milliards de rands attendus sur trois ans. Amazon, Microsoft, Google, Equinix, Teraco et d’autres acteurs trouvent dans le pays un marché numérique relativement développé, des câbles sous-marins internationaux, Johannesburg comme grand nœud économique et une demande croissante de services cloud.
Un raisonnement économique
Héberger les données et les capacités de calcul au plus près des utilisateurs réduit la latence. Il facilite certains services, en améliore la résilience et participe à la souveraineté des infrastructures. L’explosion des besoins liés au cloud et à l’IA renforce encore cette demande. Le gouvernement sud-africain ne cache pas sa volonté d’attirer ces investissements, au contraire. Le Président d’Afrique du Sud présente les infrastructures numériques explicitement comme un levier de croissance.
Mais la réussite d’une telle stratégie pose une question rarement associée au numérique. Quelle quantité d’infrastructures faut-il construire ? Car ce type d’industries a besoin de transformateurs, de lignes électriques, de groupes de secours, de terrains et de systèmes capables d’évacuer la chaleur produite par des milliers de serveurs… dans un contexte de changement climatique mondial. (Crédits : Mido Makasardi/Pexels)

Deux données s‘affrontent : 174 MVA et 170 MW. Les deux nombres proches ont une différence notable : leur unité. Derrière cette petite différence, une grosse question. Les documents évoqués lors de la procédure municipale ont révélé une capacité allant jusqu’à 174 MVA. Reuters rapporte pour les deux installations environ 170 MW de capacité électrique prévue. Sauf que les deux unités ne sont pas synonymes. Les mégawatts évaluent la puissance active, réellement utilisable, tandis que les mégavoltampères mesurent la puissance apparente d’une installation. Le passage de l’une à l’autre dépend notamment du facteur de puissance.

Cette précision semble réservée aux seuls électriciens. Elle est pourtant capitale lorsqu’un nombre devient argument politique. La grandeur n‘existe que si nous la comparons à un autre projet. Pour donner un exemple, Reuters rapporte en juillet que Teraco déclare autour de 189 MW de puissance critique sur l’ensemble de ses campus existants.
Mais l’Afrique du Sud de ce mois de septembre 2026 n’est plus tout à fait celle des longues années de load shedding (délestage). « L’Afrique du Sud bat un record de 441 jours sans délestage » titre ApaNews, c’est pour dire. Pour l’hiver austral, Eskom évaluait son excédent de capacité de pointe à environ 6 GW, après une forte amélioration de la disponibilité de son parc de production. La compagnie publique redressée cherche désormais de nouveaux consommateurs industriels. Les data centers font partie des marchés qu’elle convoite.
Tarifs réglementés +8,76 %
Mais ce surplus de production aux prix d’efforts considérables, à un instant précis, ne solutionne pas les questions relatives aux capacités locales. Qu’elles soient sur la transmission, les renforcements du réseau, sur la consommation comme en France jusqu’au financement de nouveaux équipements. La société Eskom est la première des compagnies de production et de distribution d’électricité en Afrique du Sud.
Les tarifs réglementés d’Eskom augmentent en moyenne de 8,76 % pour l’exercice 2026-2027. Les documents de NERSA (National Energy Regulator of South Africa) ne permettent pas d’attribuer cette hausse à l’apparition croissance des data centers. Les investigations sur les financements des raccordements et des nouvelles infrastructures doivent être distinctes de la hausse des tarifs. (Crédits : Gizem Gökce/Pexels)
L’État lui-même a d’ailleurs identifié le problème avant la controverse actuelle. Dans la National Data and Cloud Policy (NDCP), publiée en 2024, le gouvernement de l’Afrique du Sud reconnaît que les centres de données fonctionnent en continu et consomment de grandes quantités d’électricité. Elle encourage le recours à des ressources énergétiques alternatives afin de ne pas dépendre exclusivement du réseau national. Mais au vu des différentes températures et conditions climatiques ressenties en Europe au cours de l‘été 2026, l’eau semble encore plus essentielle sur l’utilisation au sein des data centers.
La bataille de l’eau est encore plus révélatrice.
Une coalition réunissant notamment Housing Assembly, Foxglove et Open Secrets ont calculé que des installations de la puissance envisagée pourraient utiliser plus de 4,4 milliards de litres d’eau par an avec une technologie conventionnelle de refroidissement évaporatif. C’est ce chiffre spectaculaire qui a nourri une partie de la controverse. Il représente la consommation de 52 000 Africains du sud par an.
Equinix affirme que les installations envisagées au Cap utiliseraient un refroidissement sec par air. Donc, il limiterait la consommation aux usages domestiques et auxiliaires. Si cette architecture est bien celle finalement construite, la simulation à 4,4 milliards de litres fondée sur du refroidissement évaporatif ne pourra pas s’appliquer.
La propre technique d’Equinix souligne le compromis. Selon les informations, le refroidissement évaporatif peut réduire la consommation d’électricité au prix d’une plus forte utilisation de l’eau. Tandis que le refroidissement sec économise l’eau, mais peut nécessiter davantage d’énergie. Il suffit de connaître l‘eau utilisée pour la production d’énergie électrique. Car, l’entreprise affirme privilégier les technologies peu consommatrices d’eau dans les régions en stress hydrique.
Le cas de Teraco montre lui aussi qu’il n’existe pas une consommation d’eau universelle « d’un data center ». Pour 2025, l’opérateur sud-africain publie un indicateur WUE (Water Usage Effectiveness) de 0,03 litre par kWh dit informatique sur son parc. Parallèlement à un PUE énergétique moyen de 1,43 (Power Usage Effectiveness). Le PUE est la consommation totale du date center divisée par la consommation des équipements IT. Ces chiffres unilatéralement déclarés par l’entreprise. Néanmoins ils illustrent l’écart que peuvent produire les architectures de refroidissement.
Une commission des droits humains
La véritable question change alors. Elle n’est plus : « Le centre de données consommera-t-il 4,4 milliards de litres d’eau ? » Les éléments disponibles conduisent plutôt à répondre : probablement pas si le refroidissement sec annoncé est retenu.
Alors, la question se mue en : Pourquoi attribuer le foncier avant d’avoir figé la technologie, les consommations et les engagements associés ? (Crédits : Brett Sayles/Pexels)

La South African Human Rights Commission (SAHR) a appelé citoyens, entreprises, chercheurs, administrations et organisations de la société civile à lui transmettre leurs observations sur le développement rapide des centres de données. Ces deux actions sont effectuées le 22 mai, puis en juillet 2026. Les thèmes abordés ne se cantonnent pas à l’eau. Ils sont l‘électricité, l’environnement, le foncier, la cybersécurité, la responsabilité des entreprises… figurent dans son mandat d’examen.

La Commission a recueilli plus de 250 contributions et intérêts. Cinq organisations de la société civile lui demandent à la commission d‘approfondir. Les requêtes sont d’aller plus loin en effectuant des enquêtes publiques nationales, des registres des data centers. Mais aussi la publication obligatoire des consommations et, dans l’attente d’un cadre plus clair, pause temporaire dans les nouvelles autorisations hyperscale (Data centers géants). Ces demandes ne constituent ni une décision de la Commission ni une politique gouvernementale.
Le débat est également social. Une enquête publiée début septembre décrit, à moins de deux kilomètres du secteur concerné, des habitants d’un établissement informel dépendant encore de points d’eau collectifs. Cette proximité ne prouve évidemment pas qu’un futur data center leur retirera de l’eau. Elle explique en revanche pourquoi l’allocation du foncier, de l’électricité et des infrastructures prend au Cap une dimension que les seuls indicateurs d’efficacité énergétique ne peuvent résumer.
Ce n’est pas une simple bataille entre Internet et les robinets, c’est l’inquiétude de tout un chacun. Car, réduire ceci à un choix enfantin est réducteur, mais séduisant. L’Afrique du Sud a bien sûr de nobles raisons économiques et stratégiques. L’industrie dispose par ailleurs de technologies capables de diminuer fortement la consommation directe d’eau et investit dans les énergies renouvelables. À l’inverse, le fait qu’une technologie puisse être plus sobre ne dispense pas de publier les chiffres qui permettent de le vérifier. C’est finalement le paradoxe sud-africain.
Le pays dispose aujourd’hui d’un surplus électrique que son opérateur historique cherche à vendre, quelques années seulement après des délestages chroniques. (Crédits : Oktay Köseoğlu /Pexels)
Le Cap a évité de justesse une crise majeure de l’eau moins d’une décennie avant d’accueillir de nouvelles infrastructures numériques. Et le gouvernement veut accélérer l’économie du cloud au moment même où sa Commission des droits humains demande si les mécanismes de gouvernance sont suffisamment robustes. Le futur site de King Air Industria apportera probablement une première réponse. La question n’est donc peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle « a soif ». Mais de savoir combien elle consomme, avec quelle technologie, sur quel réseau, à quel coût… et pourquoi le public devrait connaître ces réponses avant que les infrastructures deviennent irréversibles.
