Black-out ou quand l’électricité coupe aussi l’argent
Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont découvert qu’une panne électrique pouvait paralyser un pays. Mais également rendre l’argent numérique inutilisable sans pour autant faire tomber les banques. Si les origines ont créé des fantasmes, voire des fables presque complotistes, la vérité est enfin sortie. Télécommunications, terminaux, distributeurs : c’est le « dernier kilomètre » qui a cédé. Comme la France s’apprête à effectuer un exercice majeur de black-out, une question s’impose. Que reste-t-il dans notre vie quotidienne lorsque la fée électricité disparaît ?
Le jeudi 20 février 2020, la ville de Poitiers subissait une panne de courant. Elle ciblait plus particulièrement le centre-ville et l’ouest de l’agglomération. Au pic de la coupure, 30 000 ménages ont été touchés. Un black-out savamment orchestré par des militants de la CGT. Ce depuis le site des Meuniers à Montamisé, un poste de transformation de RTE. Une action malveillante pour protester contre la réforme des retraites. En Espagne et au Portugal, l’impensable est arrivé, une panne complète due à d’autres cause.
Le black-out fait disparaître l’argent numérique
Le 28 avril 2025, à l’heure du déjeuner, la péninsule Ibérique bascule brutalement dans le noir. Une situation que les Européens ont l’habitude de voir dans sur le grand écran. À 12 h 33 min 24 s, le système électrique espagnol et portugais s’effondre. Les transports sont perturbés, des métros s’immobilisent, des feux de circulation restent muets et les télécommunications se taisent peu à peu. Le Pays basque connaît lui aussi des bouleversements, comme l’Andorre. Fort heureusement les protections empêchent le black-out de se propager en Europe.

Dans les commerces espagnols, un problème apparaît rapidement. Les TPE (Terminal de paiement électronique) ne répondent plus. Les téléphones perdent le réseau et des DAB (distributeurs automatiques de billets) cessent de fonctionner. Pourtant, l’argent n’a pas disparu. La Banque d’Espagne a depuis documenté ce paradoxe. Des paiements électroniques sont devenus impossibles dans de nombreux endroits. Certains distributeurs contenaient toujours des billets mais ne disposaient plus de courant ou de connexion. S’acquitter de son déjeuner, acheter de l’eau ou faire le plein de carburant était alors irréalisable.
Le black-out ibérique met en lumière une distinction que la banalisation du quotidien avait rendue invisible. Posséder de l’argent et pouvoir l’utiliser : deux mondes, deux réalités.
Une banque opérationnelle, des clients paralysés
Les travaux menés depuis par la Banque d’Espagne montrent que le cœur du système financier espagnol a plutôt bien résisté. La difficulté se situait ailleurs, dans ce que l’on nomme le dernier kilomètre du paiement. Un TPE a besoin de l’électricité, tout comme d’un raccordement à l’Internet. Le smartphone dépend d’une antenne, qui est liée au réseau de télécommunications. Un DAB nécessite du courant, une interconnexion avec les réseaux bancaires et un stock de billets suffisant.
Lorsque plusieurs de ces maillons disparaissent simultanément, le système financier reste opérationnel. Mais tout en devenant presque inutilisable pour celui qui se trouve devant une caisse.
Les chiffres publiés depuis permettent de mesurer l’ampleur de cette rupture. La BCE estime que les dépenses physiques réalisées par carte ont reculé d’approximativement de 41 à 42 %. Dans les régions concernées, les achats en ligne diminuaient de 54 %. À l’échelle de la journée, la consommation espagnole aurait baissé d’environ 34 %. (Crédits : Tasha_WhiteGold/Pexels)
Une autre étude, publiée par la Banque d’Espagne à partir des données Redsys, utilise une méthodologie différente. Le montant cumulé des paiements par carte recule de 55 %. Dans certains magasins de détail, le nombre de transactions a chuté de plus de 80 %. Tous les établissements n’ont pas connu les mêmes conséquences. Les grandes enseignes qui possèdent des groupes électrogènes, des connexions de secours ont mieux résisté. La majorité des petits commerçants, en revanche… Le black-out révèle une fracture supplémentaire, rarement visible. Une séparation entre les entreprises qui peuvent poursuivre une partie de leur activité en mode dégradé, de celles qui dépendent entièrement des infrastructures numériques et électriques.
Ce que l’enquête a changé
Lorsque Librexpression publie, le 8 mai 2025, « Black-out : Quand le monde s’éteint », les causes de la panne restent inconnues. Plusieurs hypothèses circulent, parmi lesquelles celle d’une cyberattaque. Près d’un an plus tard, le rapport final publié par ENTSO-E permet une reconstitution plus précise de l’enchaînement des événements. Il ne retient pas une cause unique, mais une combinaison de facteurs. Les oscillations du réseau, difficultés de contrôle de la tension et de la puissance réactive, différences de pratiques de régulation, réductions rapides de production et déconnexions successives de générateurs espagnols.
La cyberattaque évoquée n’explique pas tout. Le réel manque de piquant. Le réseau s’est déséquilibré parce que plusieurs fragilités techniques se sont combinées, tel un flush médicamenteux.
À 12 h 33, le réseau espagnol perd son synchronisme avec le reste de l’Europe. Les protections françaises ouvrent alors automatiquement les interconnexions pour empêcher la panne de se propager. Dès 12 h 43, une première liaison franco-espagnole peut être remise sous tension. Puis le Maroc contribue lui aussi à la réalimentation. Quelques secondes ont donc suffi pour provoquer l’effondrement. Plusieurs heures seront requises pour retrouver une situation normale. Comme l’explique la loi de Brandolini pour d’autres choses. Cette temporalité résume qu’un grand système interconnecté peut tomber brutalement. Mais il ne se redresse qu’avec méthode, progressivement, pas à pas et sous contrôle.
Une chute de dominos
L’un des enseignements les plus importants est que, dans notre société numérisée, l’électricité constitue le socle sur lequel reposent les infrastructures. Les réseaux de télécommunications en offrent une illustration particulièrement claire. Lors des tempêtes Ciaran et Domingos en 2023, la Direction générale des entreprises avait constaté que la majorité des interruptions observées provenait de ruptures d’alimentation, que des seules détériorations des liaisons radio.
Le cyclone Chido à Mayotte a démontré jusqu’où cette dépendance va. Au plus fort de la crise, 94 à 98 % des antennes mobiles sont hors service. Leur remise en fonction ne dépend pas uniquement de leurs réparations. Rétablir l’électricité, ravitailler les groupes électrogènes, disposer de routes praticables et permettre aux équipes techniques d’accéder aux sites est indispensable. (Crédits : Irfan Rahat/Pexels)

Cette interdépendance se retrouve dans une grande partie des services d’une société moderne. Les télécommunications reposent sur l’électricité. Les paiements numériques sur les télécommunications, les stations-service sur des pompes électriques, les chaînes frigorifiques sur une alimentation continue. Les hôpitaux disposent de groupes électrogènes, mais doivent pouvoir les ravitailler. Tandis qu’une part croissante des services publics repose sur des systèmes informatiques et des connexions permanentes. Le véritable sujet d’un black-out moderne n’est donc plus simplement de savoir si l’électricité disparaît. Mais comprendre quelles infrastructures tombent ensuite, dans quel ordre, et lesquelles sont capables de continuer à fonctionner de manière dégradée.
Le Kenya montre l’autre visage du black-out
Le Kenya offre une vue différente de cette dépendance. Le 10 septembre 2026, Safaricom a reconnu un incident technique qui a perturbé M-Pesa, le principal système de paiement du pays. Cette fois, aucun black-out électrique ne s’est produit. Si les lumières sont restées allumées, certains utilisateurs se sont retrouvés momentanément incapables de régler leurs achats ou d’effectuer leurs transferts habituels.

La situation est intéressante, puisque le mobile money dépasse depuis longtemps le cadre d’un simple service financier. M-Pesa et les plateformes comparables se sont intégrés aux gestes quotidiens, du paiement d’un taxi ou d’un repas à l’envoi d’argent à un proche. En juillet 2026, la Banque centrale du Kenya recense plus de 94 millions de comptes, tout opérateurs confondus, ainsi que 575 400 agents actifs. Ce nombre ne correspond évidemment pas au nombre d’habitants, mais donne une idée de l’importance prise.
La comparaison de l’Afrique avec l’Espagne est éclairante. Dans la péninsule Ibérique, l’électricité disparaît et une partie des paiements électroniques tombe avec elle. Au Kenya, le réseau électrique reste disponible. Mais la défaillance du système de paiement suffit à compliquer immédiatement des actes ordinaires. Ces deux situations démontrent que le paiement numérique n’est plus une commodité. Il a acquis le statut d’infrastructure de la vie quotidienne.
La France se prépare
à tester le scénario
Cette transformation explique pourquoi un black-out ne relève plus uniquement des gestionnaires du réseau électrique. Le 8 juillet 2026, le Comité interministériel pour la résilience nationale a retenu parmi ses priorités l’organisation prochaine d’un « exercice majeur black-out électrique », ensuite confirmé par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
Les pouvoirs publics n’ont pas encore rendu public le scénario détaillé. L’exercice pourrait se tenir au second semestre 2027, uniquement sur papier glacé. Sous la forme d’une simulation sur table, sans coupure réelle des foyers, et associer plusieurs ministères ainsi que RTE et Enedis.
L’intérêt d’un tel exercice n’est pas de vérifier la capacité des opérateurs à reconstruire le réseau. Mais de mesurer la capacité de la société à continuer de fonctionner durant la panne. (Crédits : Youngafrikanna/Pexels)
Après quelques minutes, l’événement reste essentiellement électrique. À mesure que les heures passent, il devient aussi un problème de communications, de commerce, de transport et de logistique. Les stations-service doivent encore pouvoir alimenter leurs pompes. Les groupes électrogènes des hôpitaux doivent être ravitaillés. Les chaînes frigorifiques continuent à fonctionner et les télécommunications restent suffisamment disponibles pour les secours et les services prioritaires. La question n’est plus : « Combien de temps sera nécessaire pour remettre le courant ? » Mais quelles activités doivent impérativement survivre jusqu’à son retour ?
Le retour inattendu des espèces
Le black-out ibérique a également produit une conséquence presque paradoxale dans des économies de plus en plus numériques. Le billet de banque s’est révélé être l’un des rares moyens de paiement immédiatement utilisables. Alors, l’euro numérique si cher aux instances européennes, est-il viable ? Le CNMP a tiré une conclusion similaire après le cyclone Chido à Mayotte et la panne espagnole. Lorsque les systèmes électroniques sont interrompus, les espèces peuvent retrouver un rôle essentiel. Cela, puisqu’elles ne dépendent pas de terminaux, de réseaux ou de serveurs pour passer de main en main. La France conserve un maillage important. À la fin 2025, 98,6 % des métropolitains se trouvaient à moins de quinze minutes par la route d’un DAB.
En ajoutant les points de retrait disponibles chez certains commerçants, cette proportion atteignait 99,8 %. Mais le cash n’échappe pas totalement au problème. Le billet fonctionne parfaitement sans électricité lorsqu’il est déjà dans le portefeuille. Le distributeur qui le délivre dépend, lui, du courant, du réseau bancaire et du stock disponible dans la machine.
L’expérience espagnole est particulièrement révélatrice. Moins de 4 % des DAB disposaient d’une alimentation alternative qui leur aurait permis de continuer à fonctionner. Bien sûr, sous réserve que la connexion au système bancaire reste elle aussi disponible. La résilience du cash commence donc avant la panne. Lorsque particuliers et commerçants disposent encore de suffisamment d’espèces pour assurer les échanges les plus élémentaires.
Le paiement numérique sans réseau
Les autorités ne préparent pas un retour général aux espèces. L’un des enseignements consiste plutôt à imaginer des moyens de paiement capables de fonctionner. Des usages temporaires quand leurs infrastructures habituelles deviennent indisponibles. La Banque d’Espagne propose notamment d’étudier une extension des paiements par carte en mode hors ligne. Le principe consiste, dans certaines conditions, à permettre à un terminal d’autoriser localement une transaction sans interroger immédiatement la banque. L’institution espagnole cite trois secteurs où cette capacité pourrait devenir particulièrement utile en situation de crise : l’alimentation, le carburant et les produits pharmaceutiques.
L’euro numérique explore une logique comparable. La BCE travaille sur une fonctionnalité sans connexion Internet. Elle prépare un pilote qui doit débuter au second semestre 2027. Même cette solution ne supprimera cependant pas toutes les dépendances. (Crédits : cottonbro studio/Pexels)

Un smartphone peut effectuer certaines opérations sans réseau, mais il dépend toujours de sa batterie. Le numérique ne fait donc pas disparaître les infrastructures matérielles sur lesquelles il repose. Il déplace les points de vulnérabilité. Le black-out du 28 avril 2025 a rappelé que la stabilité du réseau avait rendu invisible. L’électricité n’alimente plus seulement les lampes, les machines ou les réfrigérateurs. Elle soutient désormais les télécommunications, les paiements, les commerces, les transports, les systèmes informatiques et une part croissante des services publics. La France, en préparant un exercice national de black-out, devra tester bien davantage que sa capacité à remettre le réseau électrique sous tension. L’enjeu sera celui de la continuité. Car la résilience ne se mesure pas seulement à la rapidité avec laquelle on rallume la lumière. Elle se mesure à la capacité de continuer à vivre pendant qu’elle est éteinte.
